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La fatigue civique ou le silence des citoyens

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Par Mohamed Salah Ben Ammar

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Par Mohamed Salah Ben Ammar

Une idée simple, presque naïve tant elle semble évidente : l’engagement citoyen rend les sociétés plus vivantes, plus humaines, presque plus heureuses et pourtant !

Que reste-t-il de cette évidence lorsqu’un pays bascule, non pas dans la répression spectaculaire qui indigne et mobilise, mais dans une forme plus insidieuse, plus diffuse, presque anesthésiante : la fatigue civique ?

Notre situation aujourd’hui donne à voir ce paradoxe troublant : jamais les raisons de s’engager n’ont été aussi nombreuses, et pourtant, jamais les citoyens n’ont semblé aussi absents de la vie de la Cité.

Faites circuler une pétition pour défendre une cause juste. Vous aurez de la chance si cinquante personnes la signent. Les autres ? Ils sont d’accord. Profondément d’accord, même. Mais ils ne veulent plus. Ou plus vraiment. Ou plus assez.

Ce n’est pas un désaccord. C’est un retrait.

Une accumulation de signaux alarmants

Le paysage est pourtant sans ambiguïté. Les prisonniers d’opinion se multiplient. Les procès prennent parfois des allures ubuesques, où l’accusation semble flotter quelque part entre soupçon, interprétation et imagination. Les déclarations officielles, souvent déconnectées du réel, atteignent des sommets que l’on qualifierait volontiers de stratosphériques si leurs conséquences n’étaient pas si concrètes.

À cela s’ajoute la dissolution de conseils municipaux, comme si la démocratie locale était devenue une variable d’ajustement. Et surtout, une réalité plus lourde encore : l’absence d’élections depuis plusieurs années, suspendant de fait l’un des mécanismes les plus élémentaires de la vie démocratique.

Dans ce climat, même les drames humains, comme celui des disparus de Zarzis, peinent à provoquer un sursaut durable. Ils indignent, brièvement. Puis s’effacent, comme tout le reste, dans un brouillard d’impuissance.

Et pendant ce temps, une rhétorique commode s’installe : celle des comploteurs anonymes, omniprésents, insaisissables, responsables de tout et de rien. Une explication universelle qui a le mérite de dispenser de toute responsabilité.

À cette liste déjà longue s’ajoute un autre glissement, plus discret mais tout aussi structurant : des médias progressivement mis au pas. À l’exception d’un ou deux journaux qui tentent encore de tenir debout, l’information se raréfie, s’aligne, se discipline. Elle circule ailleurs, dans des circuits parallèles, entre rumeurs, fragments et demi-vérités et encore, de plus en plus difficilement. Une société mal informée ne devient pas seulement ignorante : elle devient hésitante, puis indifférente.

Mais le travail le plus efficace est sans doute celui qui a visé la société civile. Associations, syndicats, organisations, initiatives locales : rien ni personne n’a été épargné. Suspicion, pressions, entraves administratives, délégitimation systématique un travail de sape méthodique, patient, presque chirurgical. Et comme souvent avec ce type de stratégie, il a fini par porter ses fruits : une société civile affaiblie, fragmentée, moins audible, et surtout moins capable d’incarner une alternative collective.

Le grand retrait

Face à cela, la réaction dominante n’est ni la colère, ni la mobilisation. C’est le retrait.

Les chiffres d’abstention atteignent des niveaux records. Mais au-delà des statistiques, c’est une posture qui s’impose : « Je me préserve, je protège les miens, le reste est au-dessus de mes forces. »

Ce n’est pas de l’indifférence. C’est de l’épuisement.

Car continuer à vivre aujourd’hui relève, pour beaucoup, d’une économie de survie. La débrouillardise n’est plus une qualité : c’est une stratégie. On compose avec les pénuries, on absorbe l’inflation, on contourne les obstacles, on ajuste ses ambitions et, de plus en plus, on regarde ailleurs.

Dans ces conditions, l’engagement citoyen apparaît non pas inutile, mais inaccessible.

D’une société de citoyens à une société de sujets

C’est là que s’opère la transformation la plus silencieuse et la plus inquiétante.

Progressivement, les citoyens cessent d’être des acteurs pour devenir des spectateurs, puis des sujets. Non pas par adhésion, mais par fatigue. Non pas par conviction, mais par résignation.

Le pays et le pouvoir finissent par ressembler à un couple qui ne fonctionne plus : plus de dialogue réel, plus de compréhension mutuelle, mais une cohabitation qui se prolonge, par habitude ou par nécessité. Chacun vit sa vie. On partage le même espace, mais plus le même projet.

Dans ce contexte, le pouvoir peut agir sans véritable contrepoids. Non pas parce qu’il est soutenu, mais parce qu’il n’est plus véritablement contesté. L’absence d’engagement devient, de fait, une forme d’autorisation tacite.

L’illusion de l’équilibre

Cet équilibre est trompeur. Il donne l’impression d’une stabilité : pas de mobilisation massive, pas de rupture visible, une société qui « tient ».

Mais ce calme repose sur un renoncement diffus.

Or une société ne peut durablement fonctionner sans participation, sans confiance, sans horizon commun. Le retrait civique n’est jamais neutre : il érode les liens, installe la méfiance et fragilise l’ensemble.

À terme, le coût devient collectif.

La facture à venir

Il y a, dans cette situation, une tentation compréhensible : celle de repousser l’échéance, de se dire que survivre aujourd’hui suffit, que le reste attendra.

Mais les factures politiques ont une particularité : elles ne disparaissent pas. Elles s’accumulent.

Et lorsqu’elles arrivent, elles ne proposent ni échéancier, ni négociation.

Nous n’échapperons pas à cette règle. Les dérives, les renoncements, les silences finiront par produire leurs effets économiques, sociaux, politiques. Et le prix à payer sera d’autant plus élevé que le silence aura duré.

La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les citoyens se retirent. Elle est de savoir combien de temps une société peut vivre ainsi, en apesanteur civique, avant que le réel ne la rattrape.

Car à force de ne plus s’intéresser à la vie de la Cité, c’est la Cité elle-même qui finit, lentement, par disparaître.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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