Du plus petit État jusqu’aux plus grandes puissances de la planète, personne ne sera épargné par les ravages qu’ont provoqués et provoqueront les tensions géopolitiques aux quatre coins de ce village planétaire et surtout la poursuite du conflit armé dans le Golfe persique.
Certes, l’impact sera différencié entre les pays qui souffrent déjà d’une situation économique et financière précaire et les pays qui affichent des marges appréciables pour affronter sinon amortir le choc.
« Ce choc est mondial, mais asymétrique. Les pays importateurs d’énergie sont plus exposés que les exportateurs, les pays pauvres le sont plus que les riches, et ceux dont les marges de manœuvre sont étriquées le sont plus que ceux dotés d’abondantes réserves » estime d’ailleurs le Fonds monétaire international (FMI) dans un communiqué signé par les directeurs des cinq départements géographiques du FMI ainsi que les directeurs des départements des études, des marchés monétaires et de capitaux et celui du département des finances publiques.
À l’occasion de la tenue des Assemblées générales de printemps 2026 du FMI et du groupe de la Banque mondiale et de l’actualisation des perspectives économiques mondiales par rapport à celles établies en octobre 2025 par les deux institutions de Bretton Woods, Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds, a mis les choses au clair à travers son discours inaugural sur la nécessité absolue d’« amortir le choc de la guerre au Moyen-Orient » par la mise en place d’un plan d’action mondial. Une intervention qui s’apparentait à un « policy paper ».
Des indicateurs dans le rouge
Chez nous aussi, le débat a fait rage à travers les médias. Experts, universitaires, chercheurs, représentants des opérateurs, etc., chacun y est allé de son constat, de sa lecture, de son analyse des risques et de leurs impacts. Sauf que rares étaient ceux qui voulaient orienter le débat sur les capacités de l’État à amortir l’onde de choc de cette spectaculaire flambée des cours de l’énergie. Car c’est en grande partie l’État qui subira en premier l’impact de cette envolée, au double niveau budgétaire et des paiements extérieurs.
Selon le FMI, la Tunisie va enregistrer un renversement brutal de la tendance à la baisse de son déficit budgétaire par rapport au PIB. L’institution financière multilatérale estime que le déficit budgétaire atteindra 7,6 % du PIB en 2026 contre 5,2 % affichés en 2025. Un creusement qui ne serait pas dû à un recul des ressources budgétaires, qui demeureraient stables, mais à une explosion des dépenses budgétaires et particulièrement des dépenses de subvention à l’énergie.
Certes, le budget des rémunérations ne sera pas en reste. En 2025, la valeur ajoutée brute (VAB) du secteur de l’administration publique et de la défense rapportée au nombre de fonctionnaires publics a baissé de 2,2 %, suggérant un recul de la productivité au sein de l’appareil administratif du pays. Malgré cela, les recrutements nets vont augmenter en 2026, entraînant dans leur sillage une hausse du budget des rémunérations de 8,6 %.
Mais l’impact sur le budget alloué à la subvention à l’énergie, compte tenu du fait que le gouvernement a fixé le cours moyen du baril de pétrole à un peu plus de 63 dollars pour construire son budget alors qu’il affiche un tarif autour de 100 dollars actuellement après avoir enregistré un pic à 120 dollars le baril.
Si tout est égal par ailleurs, il faudrait prévoir une augmentation de plus de 50 % du budget initialement alloué à ce poste. Où trouver un tel montant alors que les sources d’emprunt du pays commencent à se tarir ?
Un exemple est symptomatique de telle situation : l’emprunt extérieur net. Il est entré dans un périmètre négatif à partir de 2023, curieusement dans la foulée de l’Accord mort-né de financement d’un montant de 1,9 milliard de dollars conclu en octobre 2022 entre la Tunisie et le FMI.
Ainsi, le financement extérieur net de l’État est passé de 3,6 milliards de dinars en 2022 à un solde négatif de 0,7 MD en 2023 pour atteindre près de 4,5 milliards de dinars en 2025. En clair, il est devenu de plus en plus difficile pour l’État d’emprunter.
Le « compter sur soi » n’aurait-il pas atteint ses limites ?
Et ce n’est pas tout. Plusieurs indicateurs macroéconomiques vont enregistrer une sérieuse dégradation. Le taux de croissance en 2026 que le Fonds estimait à 2,5 % en octobre 2025 n’est estimé qu’à hauteur de 2,1 % selon la mise à jour du FMI en avril 2026. Le taux d’épargne va lui aussi reculer en 2026 et, dans une moindre mesure, le taux d’investissement. Pis, le déficit du solde de la balance des paiements courants va plonger vertigineusement, passant de –1,6 % du PIB en 2025 à –7,6 % du PIB en 2026, selon l’institution financière multilatérale. Une situation qui va mettre sous tension le taux de change du dinar et mettre à mal les réserves en devises détenues par la Banque centrale de Tunisie. De son côté, l’inflation devrait reprendre de plus belle, passant de 4,9 % en 2025 à plus de 7 % en 2026. Avec cela, le gouvernement va encore s’endetter. L’encours de la dette tunisienne va passer de 140 milliards environ en 2025 à près de 158 milliards de dinars en 2026.
L’État sera-t-il en mesure de répondre à ces défis de très court terme ? En a-t-il les capacités ? D’autant qu’un autre danger guette et il n’est pas des moindres : l’inflation. Car l’inflation des cours du pétrole est déjà là. Ce qui est à craindre, c’est l’inflation de second tour, l’onde de choc de la flambée des cours du pétrole touchera bien des secteurs d’activité sinon tous. Il convient d’indiquer à ce propos que 8 % de la production mondiale de pétrole est destinée à la production de plastique. Une matière aujourd’hui encore indispensable dans la création de valeur en dépit de tous les efforts consentis pour en atténuer la portée.
La quête de financement constituera l’enjeu majeur du gouvernement. Le déplacement du ministre de l’Économie et de la Planification ainsi que du gouverneur de la BCT s’inscrit-il dans ce sens ?
Dans ces conditions, ont-ils emporté dans leur valise des propositions de réforme dans la gestion budgétaire et celle des finances publiques pour espérer glaner ici ou là quelques soutiens financiers de la part des pays partenaires et amis présents sur place ?
« Compte tenu des répercussions de la guerre au Moyen-Orient, nous nous attendons à ce que la demande à court terme de soutien du FMI à la balance des paiements augmente de l’ordre de 20 à 50 milliards de dollars dans l’hypothèse où le cessez-le-feu tiendrait », a souligné la directrice générale du FMI. La Tunisie pourrait-elle y prétendre au regard de ses rapports avec l’institution ? Rien n’est moins sûr, vues les conditions et préalables que le Fonds pourrait exiger.
En tout cas, c’est dans cette voie que le débat mériterait d’être engagé. Curieusement, comme on le disait au début, le contexte actuel a suscité le débat et l’échange. Mais, malheureusement, sans la présence du gouvernement. Son silence est assourdissant.
Se repose-t-il sur le principe du « compter sur soi » ? Or là aussi, la limite semble atteinte.










