La cour d’appel de Tunis a condamné l’ancien PDG de BH Bank et de l’ATB, Ahmed Rjiba, à cinq ans de prison ferme, alourdissant la peine prononcée en première instance. Derrière ce verdict, une affaire complexe où se mêlent décisions de crédit, gestion du risque et lecture judiciaire de l’activité bancaire.
Il y a des verdicts qui passent presque inaperçus, noyés dans le flux quotidien de l’actualité judiciaire. Et puis il y a ceux qui, au-delà du sort des personnes concernées, disent quelque chose de plus profond sur une époque, sur la manière dont un pays juge ses élites économiques, sur la frontière (parfois mouvante) entre la faute et le crime.
Celui rendu aujourd’hui, vendredi 17 avril 2026, par la cour d’appel de Tunis appartient clairement à cette seconde catégorie.
La chambre spécialisée dans les crimes financiers a tranché : Ahmed Rjiba écope de cinq ans de prison, contre trois en première instance. Dans le même dossier, l’homme d’affaires opérant dans le secteur de l’huile d’olive, Sofiene Kallel, voit sa peine passer de quatre à six ans. L’accusation repose sur l’octroi de crédits jugés insuffisamment garantis.
Un dossier né au cœur de l’activité bancaire
L’affaire ne relève ni du grand banditisme ni d’une fraude spectaculaire. Elle prend racine dans ce qui constitue le quotidien d’une banque : l’octroi de crédits, l’évaluation des dossiers et la prise de décision face à des projets plus ou moins risqués.
Ahmed Rjiba n’est pas un inconnu. Il fait partie des banquiers les plus réputés du pays et a dirigé deux établissements majeurs de la place, BH Bank puis l’ATB. À ce niveau, chaque décision engage des montants importants, des équilibres financiers fragiles et, surtout, des paris sur l’avenir.
C’est précisément cette zone d’incertitude que la justice a été amenée à examiner.
Une relation bancaire classique… devenue dossier judiciaire
Au moment des faits, Ahmed Rjiba dirige la Banque de l’Habitat. Face à lui, un client bien identifié : Sofiene Kallel, opérateur dans le secteur des huiles, bénéficiant d’une solide réputation dans son milieu.
Entre les deux, rien d’inhabituel en apparence : des demandes de financement, des arbitrages, des lignes de crédit accordées.
Les montants, en revanche, sont significatifs. Selon le dossier, les financements directement examinés dépassent 15 millions de dinars, dans un ensemble de créances atteignant 114,5 millions de dinars, dont seulement 15,5 millions ont été recouvrés. Les pertes avoisinent ainsi les 100 millions de dinars.
Le point central retenu par la justice concerne les garanties associées à ces crédits, jugées insuffisantes au regard des montants engagés. Les conditions d’octroi n’auraient pas respecté les exigences de prudence attendues compte tenu du niveau de risque.
Sur cette base, plusieurs qualifications pénales ont été retenues, notamment l’exploitation de fonction pour obtenir un avantage indu, l’atteinte à l’administration et des éléments liés au blanchiment d’argent.
Le moment où le risque devient une affaire pénale
C’est ici que l’affaire change de nature. Ce qui relevait jusque-là d’une décision économique (discutable, risquée, parfois mal calibrée) est relu à travers une grille pénale. La justice considère que ces décisions dépassent le cadre de la simple gestion et franchissent un seuil.
En première instance, le tribunal prononce trois ans de prison contre Ahmed Rjiba, quatre ans contre Sofiene Kallel et deux ans contre un cadre bancaire, avec des amendes cumulées dépassant treize millions de dinars.
En appel, les peines sont alourdies : cinq ans pour Ahmed Rjiba, six ans pour Sofiene Kallel.
Ce durcissement constitue l’élément central du dossier. Il traduit une lecture plus sévère des faits par la cour.
Une lecture judiciaire face à la logique bancaire
Derrière les chiffres et les qualifications, une réalité s’impose : un crédit n’est jamais une science exacte. Il s’agit d’une décision prise à un instant donné, avec des informations imparfaites, dans un environnement incertain. Certaines réussissent, d’autres échouent.
Toute la difficulté réside dans la qualification de cet échec.
À partir de quel moment un crédit mal évalué devient-il une infraction pénale ? Est-ce le niveau du risque, l’insuffisance des garanties, le résultat final, ou une combinaison des trois ?
Dans cette affaire, la justice ne s’est pas contentée de constater des pertes. Elle a estimé que celles-ci résultaient de décisions initiales ne respectant pas les critères de sécurité attendus, en particulier en matière de garanties.
En aggravant les peines, la cour d’appel considère implicitement qu’il ne s’agit pas d’une simple erreur d’appréciation, mais d’un manquement engageant la responsabilité pénale.
Reste une interrogation : les pratiques reprochées sont-elles exceptionnelles, ou relèvent-elles de méthodes courantes dans le secteur bancaire, qu’il soit public ou privé ?
Une affaire qui dépasse ses protagonistes
Ce verdict rendu public ce vendredi 17 avril 2026 dépasse le cas d’un dirigeant.
Il s’adresse, implicitement, à l’ensemble des décideurs bancaires. Chaque directeur, chaque membre de comité de crédit sait désormais que ses décisions pourront être relues, des années plus tard, avec un regard judiciaire qui ne s’intéresse pas aux intentions, mais aux conséquences.
Dans un environnement où les montants engagés sont élevés et les marges d’erreur limitées, cette perspective ne peut qu’influencer la prise de décision.
Une ligne de crête de plus en plus étroite
Entre la nécessité de financer l’économie et celle de répondre pénalement de ses décisions, la ligne s’est resserrée.
Trop de prudence, et le crédit se contracte. Trop d’audace, et le risque devient personnel.
Dans cette affaire, cette ligne n’a pas tenu.
La condamnation d’Ahmed Rjiba à cinq ans de prison ne se limite pas à un alourdissement de peine. Elle marque une évolution dans la lecture judiciaire du risque bancaire.
Et elle laisse une question ouverte, essentielle pour le secteur : à partir de quel niveau de risque et d’insuffisance de garanties une décision bancaire peut-elle basculer dans le champ pénal ?
Raouf Ben Hédi














Commentaire
le financier
tres bien , aux USA les peines sont plus lourdes encore pour les ceo et les responsable du risque .
Il faut les dresser ces incompetents qui prennent plus de risque qu ils auraient pris si l argent leur appartenait