L’intervention de l’avocate Dalila Ben Mbarek Msaddek devant la commission des droits de l’Homme du Parlement européen, vendredi 17 avril 2026, a provoqué une vague de réactions en Tunisie, notamment dans les cercles proches du pouvoir, où elle a été vivement critiquée et qualifiée, par certains, d’appel à l’ingérence étrangère.
Lors de cette audition, l’avocate a dressé un tableau particulièrement alarmant de la situation judiciaire en Tunisie depuis le 25 juillet 2021. Elle a affirmé que « parler de procès équitable peut […] valoir des poursuites pénales », évoquant notamment les procédures engagées contre elle pour ses prises de position publiques.
Elle a dénoncé un système judiciaire qu’elle décrit comme profondément altéré, évoquant « des accusés sans crime », « des crimes sans preuves » ou encore « des condamnations lourdes sans défense effective ». Selon elle, ces dysfonctionnements ne relèvent pas de dérives ponctuelles mais d’un « système » installé.
L’affaire dite du « complot » au cœur de son intervention
Une large partie de son intervention a été consacrée à l’affaire dite de complot contre la sûreté de l’État, qu’elle a présentée comme emblématique de ces dérives. Elle a évoqué des accusations graves, allant de la tentative d’assassinat du président à des liens présumés avec des diplomates étrangers, tout en affirmant qu’aucune preuve matérielle ne figure dans le dossier.
Elle a également pointé le recours à des témoignages anonymes, ainsi que l’absence d’audition des accusés depuis leur placement en détention en février 2023. Plusieurs personnalités politiques et figures de la société civile ont été condamnées à de lourdes peines dans ce cadre.
Parmi les cas évoqués figure celui de son frère, le constitutionnaliste Jaouhar Ben Mbarek, condamné à 20 ans de prison et actuellement en grève de la faim.
Un appel adressé aux institutions européennes
Au terme de son intervention, Dalila Ben Mbarek Msaddek a formulé plusieurs demandes à l’Union européenne, notamment l’inscription de la situation judiciaire tunisienne à l’ordre du jour du dialogue politique avec Tunis, ainsi que la conditionnalité de la coopération au respect de l’indépendance de la justice et des droits humains.
Elle a également plaidé pour la désignation d’un rapporteur spécial sur les prisonniers politiques en Tunisie et pour la libération des personnes condamnées dans l’affaire du complot.
Une levée de boucliers dans les milieux proches du pouvoir
Ces propos ont rapidement suscité des réactions critiques. La députée Fatma Mseddi a dénoncé, dans une publication, une « internationalisation délibérée d’une affaire souveraine », estimant que cette démarche vise à exercer une pression extérieure sur l’État tunisien.
Elle a également considéré que cette intervention s’inscrivait dans une logique d’instrumentalisation politique sous couvert de défense des droits, insistant sur le respect de la souveraineté nationale et de l’indépendance de la justice.

Dans le même sens, le député Badreddine Gammoudi a vivement critiqué l’avocate, l’accusant notamment d’« inciter des États étrangers » à intervenir dans les affaires internes du pays, dans des termes particulièrement virulents, la qualifiant de traîtresse.

Une question au croisement du droit et de la souveraineté
Au-delà des réactions politiques, cette intervention relance un débat sensible en Tunisie autour du recours aux instances internationales.
Sur le plan juridique, le fait de saisir ou d’alerter des institutions internationales en matière de droits humains s’inscrit dans un cadre reconnu par les conventions internationales ratifiées par la Tunisie elle-même. Dans ce contexte, la démarche peut être interprétée comme un mécanisme de recours prévu par ces engagements.
Lors de son intervention, Dalila Ben Mbarek Msaddek a par ailleurs précisé que ses propos concernant les financements européens visaient spécifiquement les programmes de réforme du système judiciaire, et non des mesures de sanction à l’encontre de la Tunisie.
Un contexte de relations déjà tendues avec le Parlement européen
Cet épisode intervient dans un climat déjà marqué par des tensions entre Tunis et le Parlement européen.
Fin mars 2026, le président de la sous-commission des droits de l’Homme, Mounir Satouri, avait exprimé son regret après le report, à la demande des autorités tunisiennes, d’une visite d’une délégation parlementaire européenne. Cette mission devait notamment porter sur les questions de droits humains et d’État de droit.
Ce report s’inscrivait dans la continuité d’un précédent en 2023, lorsque les autorités tunisiennes avaient refusé l’entrée sur le territoire à une délégation européenne, un épisode qualifié à l’époque de « sans précédent depuis 2011 ».
R.B.H











