Derrière des résultats 2025 solides en apparence, les états financiers de Banque Zitouna, accompagnés du rapport des commissaires aux comptes daté de mars 2026, révèlent une contradiction majeure sur l’application de la loi de finances 2024, des limites dans le processus de consolidation et plusieurs signaux financiers et comptables qui interrogent.
Avec 50,624 millions de dinars de bénéfices et un produit net bancaire en hausse, Banque Zitouna affiche, pour 2025, des performances qui confirment la montée en puissance de la finance islamique en Tunisie.
À première lecture, les indicateurs sont bien orientés. L’activité progresse, les revenus augmentent et la banque continue de renforcer son positionnement sur le marché.
Mais une lecture approfondie des états financiers consolidés, publiés cette semaine avec le rapport des commissaires aux comptes Emna Rachikou (FMBZ KPMG Tunisie) et Bessem Jeddou (LEJ Audit), révèle une réalité plus nuancée. Une réalité marquée par une contradiction juridique majeure, des limites procédurales et plusieurs zones grises qui méritent d’être mises en lumière.
Une contradiction frontale sur l’application de l’article 412
Le point le plus sensible concerne l’application de l’article 412-III du code du Commerce, qui impose une réduction des taux sur certains crédits.
Dans ses notes aux états financiers, la banque affirme clairement que ces dispositions sont « appliquées et mises en place » à la date d’arrêté. Une affirmation sans réserve.
Or, dans leur rapport, les commissaires aux comptes adoptent une position sensiblement différente. Ils précisent que, pour les banques islamiques, les modalités d’application de cet article ne sont pas encore stabilisées, que les procédures sont en cours, et surtout que l’impact financier ne peut pas être estimé de manière fiable à ce stade. La divergence est nette.
D’un côté, une banque qui affiche une application effective de la loi. De l’autre, des auditeurs qui parlent d’incertitude, d’absence de méthodologie arrêtée et d’impossibilité d’évaluer l’impact. Qui croire des deux ?
Cette contradiction ouvre une zone grise majeure causée non pas par la banque Zitouna, mais par le flou entretenu par la BCT. Elle pose une question centrale : les comptes intègrent-ils réellement les effets de la loi, ou seulement une anticipation partielle et incertaine ? On note, au passage, que cette divergence ne date pas d’aujourd’hui. Il y a un an encore, on était déjà en zone grise au sujet de l’application de l’article 412 III.
La BCT silencieuse depuis plus d’un an
Cette situation soulève, au-delà des considérations techniques, une question d’équité entre établissements bancaires.
Si les banques classiques sont tenues d’appliquer ces dispositions de l’article 412 III, peut-on considérer que les banques islamiques y échappent au seul motif que leur mode de rémunération ne repose pas formellement sur un taux d’intérêt, mais sur des mécanismes contractuels comme la mourabaha ?
Dans les faits, pour le client, la charge financière reste comparable. L’effet économique est similaire, même si la qualification juridique diffère.
Dès lors, deux lectures s’opposent : soit ces établissements doivent être soumis, au nom de l’équité, à l’esprit de la loi, soit ils en sont exclus, ce qui revient à instaurer, de facto, un régime différencié entre banques opérant pourtant sur le même marché.
Un an après l’entrée en vigueur du texte, cette question reste sans réponse claire.
La Banque centrale de Tunisie, qui avait appelé en janvier 2025 à l’application immédiate des nouvelles dispositions, se trouve désormais face à une responsabilité évidente : trancher.
Soit elle confirme que ces règles s’appliquent également aux banques islamiques, en adaptant leur mise en œuvre à leurs spécificités et elle traite ainsi équitablement toutes les banques de la place.
Soit elle acte explicitement leur exclusion, en assumant les implications d’un tel choix en matière de concurrence et d’égalité de traitement.
En l’absence de position claire, le flou actuel laisse place à des interprétations divergentes, où certains établissements apparaissent plus exposés que d’autres à une même contrainte légale.
En tout état de cause, les commissaires aux comptes avaient raison de se montrer prudents et la direction de la banque a tort de trancher définitivement sur un point qui fait encore débat. Clairement, la BCT doit prendre ses responsabilités et pencher sur le sujet.
Un risque réglementaire qui plane sur la rentabilité future
Les commissaires aux comptes ne s’arrêtent pas là. Ils soulignent que cette mesure pourrait avoir un impact significatif sur la rentabilité future de la banque.
Autrement dit, les bénéfices affichés en 2025 pourraient ne pas refléter les contraintes à venir.
Dans un modèle bancaire déjà soumis à des équilibres spécifiques, notamment dans la finance islamique, une réduction des marges sur les financements pourrait peser durablement sur la performance.
Autre point préoccupant : les auditeurs indiquent ne pas avoir pu consulter les rapports des commissaires aux comptes des filiales, pourtant requis par l’article 471 du Code des sociétés commerciales. Ce point est loin d’être anecdotique.
Le groupe consolide seize entités. L’absence d’accès aux rapports des CAC des filiales signifie que l’audit consolidé repose sur une information partielle.
Sans aller jusqu’à une réserve formelle, le message des CAC est clair : les commissaires aux comptes relèvent explicitement une non-conformité à l’article 471 du code des sociétés commerciales, faute d’avoir pu consulter les rapports des CAC des filiales.
Une trésorerie sous tension malgré une augmentation de capital
Au-delà des aspects juridiques, certains indicateurs financiers appellent également à la prudence. Les liquidités et équivalents de liquidités chutent de manière spectaculaire, passant de 861 millions de dinars à 315 millions en un an, soit une baisse de plus de 545 millions de dinars.
Dans le même temps : les flux de trésorerie d’exploitation deviennent fortement négatifs (-510 millions de dinars) ; la banque procède à une augmentation de capital de plus de 519 millions de dinarset distribue parallèlement 121 millions de dinars de dividendes
Cette combinaison interroge. Elle suggère une activité consommatrice de liquidité, compensée par des apports en capital, dans un contexte où la distribution de dividendes reste élevée.
Sans constituer une irrégularité, cet enchaînement pose la question de la cohérence financière globale.
Des changements de méthodes qui compliquent la lecture du risque
L’exercice 2025 de Banque Zitouna est également marqué par un changement de méthodologie imposé par la Banque centrale en matière de provisions collectives.
Ce changement se traduit par une baisse des provisions collectives, mais une forte hausse des provisions individuelles et additionnelles.
Dans le même temps, le coût du risque global explose, avec des dotations en hausse de plus de 50 %.
Ce type d’évolution rend la lecture des comptes plus complexe. Il devient difficile de distinguer ce qui relève d’une dégradation réelle du portefeuille de ce qui découle d’un changement de méthode.
Une approche plus favorable dans la valorisation des garanties
Autre évolution notable : la banque modifie sa méthode d’évaluation des garanties immobilières dans le cadre des financements Ijara.
Désormais, certaines garanties ne sont plus soumises à une décote systématique, mais évaluées à leur valeur de marché sur la base d’expertises.
Cette modification concerne les dossiers récents, la décote restant partiellement applicable pour les anciens financements.
Ce choix peut se justifier économiquement. Mais il repose sur des hypothèses plus favorables, susceptibles de réduire mécaniquement le niveau de provisions nécessaires.
Là encore, il ne s’agit pas d’une anomalie, mais d’un paramètre qui mérite d’être signalé dans l’analyse des comptes.
Une gouvernance fermée et une transparence sous surveillance
Enfin, la structure du capital montre que la banque est détenue à 100 % par un seul actionnaire, Majda Tunisia.
Une configuration qui, sans être problématique en soi, limite les contre-pouvoirs externes et renforce l’importance de la transparence interne, notamment dans un contexte où les auditeurs signalent des limites d’accès à certaines informations.
Au final, les états financiers 2025 de Banque Zitouna offrent un contraste saisissant.
D’un côté, une banque rentable, en croissance, qui affiche des résultats solides.
De l’autre, une accumulation de signaux faibles :
- une contradiction sur l’application d’une loi majeure
- un accès limité aux informations des filiales
- une trésorerie en forte contraction
- des changements de méthodes comptables
- des hypothèses d’évaluation plus favorables
Pris isolément, aucun de ces éléments ne constitue une anomalie majeure.
Mais pris ensemble, ils dessinent une zone grise dépassant largement la simple lecture des bénéfices, ce qui devrait faire débat au cours de l’assemblée générale (non ouverte au public) prévue ce vendredi 24 avril 2026.
Et dans un contexte où la crédibilité financière repose autant sur la transparence que sur la performance, cette zone grise mérite, plus que jamais, d’être éclairée.
Raouf Ben Hédi
Cliquer ici pour lire les états financiers et le rapport des commissaires aux comptes










