La statue représentant la justice arbore un bandeau sur les yeux. Vous êtes vous déjà interrogé sur la raison ? Ce bandeau symbolise l’impartialité de la justice. En principe, la justice doit être rendue sans distinction de richesse, de pouvoir, d’apparence ou de statut social des personnes impliquées. Est-il besoin de dire que ce qui se passe « en principe » est bien loin de la réalité sous nos latitudes ? La nature des peines prononcées et la rapidité de la procédure judiciaire se trouvent être inversement proportionnelles à la distance que l’on a du pouvoir en place.
L’impunité comme privilège politique
Prenons le cas du député Tarak Mahdi. En direct, sans filtre, sans précaution particulière, il profère des propos à la fois racistes et banalisant le viol. Rien de moins. « Ces gens-là doivent partir coûte que coûte. Toutes les lignes rouges ont été dépassées », lance-t-il, avant d’enchaîner avec une phrase qui, ailleurs, aurait déclenché un séisme judiciaire immédiat : « Qu’une Africaine soit violée, cela ne peut pas arriver. En Tunisie, on a la beauté. Nous ne manquons de rien. Nous avons tout ».
Dans un État où les institutions fonctionnent normalement, ce type de déclaration aurait au minimum donné lieu à une enquête, sinon à des poursuites. Ici, rien. Pas un frémissement. Le silence, poli, presque complice.
La réaction ne viendra pas de la justice, mais d’un chroniqueur bien connu pour sa proximité avec le pouvoir, Riadh Jrad. Et encore, il ne s’agit pas d’un sursaut moral, mais d’une mise en scène. Il révèle que Tarak Mahdi ferait partie d’un groupe de 43 députés poursuivis ou déjà condamnés dans diverses affaires. Mieux encore, il précise que l’intéressé serait impliqué dans six dossiers, dont deux auraient déjà été jugés en première instance.
On découvre au passage une réalité fascinante : des dizaines de députés poursuivis continuent de légiférer tranquillement, comme si de rien n’était. L’immunité parlementaire, dans ce contexte, ne protège plus seulement la fonction. Elle devient une assurance tous risques.
Puis vient le moment théâtral : un ultimatum de 72 heures est lancé à l’Assemblée pour lever l’immunité du député ou obtenir sa démission. À défaut, menace de divulgation progressive des noms des 43 élus concernés. Suspense. Tension. Promesse de transparence.
Et puis, plus rien.
Trois jours plus tard, le ton change. Les « échanges positifs » ont eu lieu. Les « excuses publiques » ont été présentées. Les « clarifications » ont été apportées. Résultat : suspension de l’ultimatum. Rideau.
Autrement dit, une tempête médiatique soigneusement orchestrée, suivie d’un retour au calme tout aussi soigneusement négocié. Pendant ce temps, les 43 députés continuent de siéger. Sans inquiétude particulière. Sans urgence judiciaire. Sans conséquence visible.
Comme si cela ne suffisait pas, un autre épisode vient enrichir ce tableau déjà chargé. En pleine séance parlementaire, le député Abdelkader Ben Zineb affirme avoir reçu un appel téléphonique de la gouverneure de Nabeul, contenant, selon lui, des propos menaçants, y compris à l’égard de ses enfants. Une accusation d’une gravité extrême, formulée publiquement, devant l’institution législative.
Là encore, aucune suite notable. Pas d’enquête immédiate. Pas de communication officielle. Rien. Le genre d’affaire qui, dans un autre contexte, aurait mobilisé plusieurs institutions en quelques heures, se dissout ici dans une indifférence presque méthodique.
Le message est limpide : tant que vous êtes du bon côté, la justice peut attendre. Très longtemps.
Quand la justice retrouve soudainement sa vitesse
Le contraste devient saisissant dès que l’on change de catégorie. Car il existe, en parallèle, une autre Tunisie. Une Tunisie où la justice est rapide, précise, déterminée. Une justice qui ne tergiverse pas, qui ne temporise pas, qui ne négocie pas.
Le cas de l’avocat Ahmed Souab est, à cet égard, particulièrement révélateur. Arrêté le 21 avril 2025 dans le cadre d’une enquête à caractère terroriste, il sera condamné quelques mois plus tard à cinq ans de prison. Le fond de l’affaire ? Une vidéo dans laquelle il s’exprime devant la Maison de l’avocat, après une audience liée à un dossier sensible.
La condamnation repose notamment sur l’interprétation d’un geste. Oui, un geste. Dans un pays où des propos explicites appelant à l’exclusion ou banalisant des crimes graves ne déclenchent aucune procédure, un geste peut valoir de la prison.
La peine est détaillée, structurée, implacable : quatre ans pour divulgation de données supposées mettre en danger des personnes protégées, un an pour menace liée à une affaire terroriste, et trois ans de contrôle administratif. Le tout avec une célérité qui contraste violemment avec la lenteur observée ailleurs.
Et Ahmed Souab est loin d’être un cas isolé. Il y a aussi ceux qui ont été poursuivis, jugés, parfois condamnés pour des publications sur Facebook, pour des opinions exprimées, pour des mots. Mourad Zeghidi en fait partie, tout comme des dizaines d’anonymes dont le seul tort aura été de parler un peu trop librement dans un environnement de plus en plus étroit.
On se souvient de ces affaires évoquées dans de précédentes chroniques : des statuts interprétés, des phrases sorties de leur contexte, des intentions supposées. À chaque fois, une mécanique judiciaire parfaitement huilée. Rapide. Efficace. Presque exemplaire.
Deux réalités coexistent donc, sans jamais se rencontrer. D’un côté, une justice patiente, compréhensive, presque indulgente, dès lors qu’il s’agit de figures proches du pouvoir. De l’autre, une justice réactive, rigoureuse, parfois sévère à l’excès, dès qu’il s’agit d’opposants ou de voix dissonantes.
Ce déséquilibre n’est pas une anomalie passagère. Il devient une norme. Une manière de gouverner. Une méthode.
Car au fond, il ne s’agit pas seulement de justice. Il s’agit de contrôle. Une justice rapide peut être un outil. Une justice lente peut en être un autre. L’important n’est pas la cohérence, mais l’utilité.
Et dans ce système, chacun finit par comprendre sa place. Les uns parlent sans risque. Les autres se taisent par prudence. Entre les deux, une institution censée garantir l’égalité de tous devant la loi, mais qui semble surtout garantir l’inégalité de traitement.
Reste une question, simple mais persistante : combien de temps ce déséquilibre peut-il tenir avant de devenir lui-même un problème impossible à ignorer ?
Car la justice, même lorsqu’elle choisit où regarder, finit toujours par être regardée.











Commentaire
Hannibal
Ce déséquilibre s’appelle le bâton et la carotte.
Ou si vous préférez, diviser pour mieux régner.
A croire que nous sommes des 🫏 ou des 🐦
Circulez! Il n’y a rien à voir.