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Diplômés chômeurs : la loi de Kaïs Saïed bloquée par l’État

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Par Maya Bouallégui

    Promulguée en décembre 2025 par Kaïs Saïed, la loi n°18-2025 devait offrir une issue aux diplômés du supérieur en chômage de longue durée. Quatre mois plus tard, elle reste lettre morte. Entre pression de la rue, volontarisme présidentiel et blocage administratif, le texte révèle surtout les limites d’un État sommé de réparer ce que l’économie n’a jamais su absorber.

    Mercredi 22 avril, les diplômés chômeurs ont franchi un nouveau cap. Réunis en conférence de presse au siège du SNJT, ils ont haussé le ton et exigé l’application immédiate de la loi n°18-2025. Le message est limpide : le texte existe, il a été promulgué, il doit être exécuté. Dans la foulée, un sit-in a été annoncé pour le jeudi 23 avril à Tunis, signe que la mobilisation ne compte pas en rester aux déclarations.

    Cette montée en pression traduit une rupture. Celle d’une frange de la jeunesse qui ne croit plus aux promesses et qui réclame désormais des actes. Mais elle met aussi en lumière une contradiction de plus en plus visible : celle d’une loi adoptée au sommet de l’État… et bloquée dans ses propres rouages.

    Une loi née d’un volontarisme politique

    La loi n°18-2025, promulguée en décembre dernier par Kaïs Saïed, s’inscrit dans une logique claire : offrir une solution exceptionnelle à une catégorie de diplômés durablement exclue du marché de l’emploi. Le geste est politique, assumé, et s’inscrit dans une volonté de répondre à une injustice sociale devenue structurelle.

    Mais dès sa publication, des interrogations ont émergé. Absence de cadrage précis, flou sur les modalités d’intégration, incertitudes sur le coût réel de l’opération : autant de fragilités qui laissaient déjà entrevoir des difficultés d’application. Car derrière l’intention, une question centrale demeurait entière : avec quels moyens l’État peut-il absorber ces recrutements ?

    Le mur silencieux de l’administration

    Quatre mois après la promulgation du texte, la réponse s’impose d’elle-même. La machine administrative n’a pas suivi. Ou plus exactement, elle n’a pas pu suivre.

    La fonction publique est déjà sous pression. Les marges budgétaires sont étroites. Les recrutements sont encadrés et souvent gelés. Dans ce contexte, intégrer massivement des diplômés chômeurs de longue durée relève moins d’une décision politique que d’un exercice d’équilibrisme.

    Résultat : la loi existe, mais elle n’est pas appliquée. Sans opposition affichée, sans remise en cause officielle, l’administration semble avoir opté pour une autre stratégie : celle du temps long. Un blocage sans confrontation, mais un blocage tout de même.

    Le ministre promet… et temporise

    Face à la montée de la contestation, le gouvernement, lui, ne nie rien. Bien au contraire.

    Le ministre de l’Emploi, Riadh Chaoued, assure que l’application de la loi est un « engagement ferme » de l’État, qui ne souffre « ni discussion ni interprétation ». Le discours est clair : il n’y aura ni recul, ni abandon.

    Mais dans le détail, le calendrier se dilue. Le ministre évoque la mise en place d’une plateforme numérique encore en cours de développement, la nécessité de croiser les données entre plusieurs administrations, et l’attente de textes réglementaires pour définir les critères d’éligibilité et les mécanismes de classement.

    Autrement dit, la loi est actée… mais son exécution est suspendue à une série de préalables techniques et administratifs dont personne ne maîtrise réellement les délais.

    Une solution politique à un problème économique

    Au-delà du blocage, cette affaire pose une question plus profonde, plus inconfortable aussi.

    Que faire de ces milliers de diplômés qui restent durablement en dehors du marché du travail ? La réponse apportée par la loi est claire : les intégrer dans la fonction publique. Faire de l’État un employeur de dernier recours.

    Mais cette logique a un coût. Et ce coût est supporté par les finances publiques, c’est-à-dire par les autres contribuables.

    Elle pose aussi, en creux, la question de l’adéquation entre les formations délivrées et les besoins réels de l’économie. Car si ces profils ne sont pas absorbés, ce n’est pas uniquement par manque d’opportunités, mais aussi parfois par décalage entre les compétences disponibles et celles recherchées.

    En tentant de corriger une défaillance structurelle par une décision administrative, le risque est de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.

    Des parcours figés face à un marché en mouvement

    Mais il y a une autre réalité, plus dérangeante, que ce débat évite soigneusement.

    Le chômage de longue durée des diplômés n’est pas seulement le produit d’un système défaillant. Il est aussi, dans certains cas, le résultat de trajectoires individuelles qui n’ont jamais été réajustées.

    Le cas de cette diplômée citée par l’agence TAP, titulaire d’une maîtrise de chinois obtenue en 2003, est révélateur. 23 ans plus tard, elle se retrouve toujours sans emploi stable et revendique aujourd’hui un recrutement dans la fonction publique.

    La question mérite d’être posée, sans détour. Que s’est-il passé pendant ces deux décennies ? Pourquoi aucune reconversion n’a été engagée ? Pourquoi ne pas avoir exploré des débouchés liés au commerce international, à l’export, à la diplomatie, à la traduction, ou même à une émigration en Chine ?

    Car des opportunités existent, même limitées. Sauf qu’elles exigent des adaptations, des compromis, parfois des remises en question. Mais elles existent.

    En éludant totalement cette dimension, le débat public se réfugie dans une facilité : faire de l’État l’unique responsable, et de l’emploi public la seule issue.

    Or, en transformant des situations individuelles hétérogènes en droit automatique à l’embauche, le risque est grand de substituer à un problème économique une réponse administrative, sans jamais traiter la question centrale : celle de l’adéquation entre les compétences disponibles et les besoins réels du pays. C’est ce raccourci qu’a pris le législateur (et Kaïs Saïed) en décidant cette loi, mais ce raccourci s’est retrouvé face à une réalité : l’État ne peut pas l’assumer.

    Une loi votée… en attente d’exécution

    La vraie ligne de fracture est là. Personne ne conteste la loi. Le président l’a promulguée. Le ministre répète qu’elle sera appliquée. Les diplômés demandent simplement qu’on passe à l’acte. Mais entre la décision politique et sa traduction concrète, l’administration a déjà déroulé tout son arsenal : plateformes, interconnexions, vérifications, textes d’application. Bref, de la bureaucratie que l’administration tunisienne sait très bien faire.

    En Tunisie, on peut publier une loi rapidement. Pour la faire vivre, c’est une autre histoire.

    Car au fond, cette affaire dit autre chose. Elle dit un pouvoir qui annonce plus vite qu’il n’exécute. Qui promet avant de vérifier. Qui tranche sans s’assurer que l’appareil d’État suivra.

    Kaïs Saïed a voulu envoyer un signal politique fort. Quatre mois plus tard, ce signal se heurte à la réalité. Une loi sans moyens, une administration sans cap clair, et des milliers de diplômés laissés dans l’attente.

    À force d’annoncer des solutions sans en préparer l’exécution, le risque n’est plus seulement l’inefficacité. C’est l’usure de la parole présidentielle elle-même.

    Maya Bouallégui

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    Commentaire

    1. Hannibal

      Répondre
      24 avril 2026 | 10h43

      Il ne faut pas se casser la tête pour se dire que cette loi n’a aucun sens. Elle est née d’un populisme qui ignore l’économie, l’adéquation des formations au marché de l’emploi, le manque ou l’absence du suivi par les bureaux de l’emploi et surtout les parcours de vie des chômeurs de longue durée.
      Quelles sont les solutions ?
      Au lieu de payer des fonctionnaires à ne rien faire, l’État doit demander à s’inscrire dans les bureaux d’emploi qui leur feront alors des bilans de compétences et le cas échéant, les orienter vers une conversion professionnelle avec une formation professionnelle (payée par l’État) en adéquation avec les compétences requises par les employeurs du moment ou par les métiers très demandés en se mettant en indépendants.
      l’État providence est une utopie dangereuse pour toute la population. Le communisme crée des brebis suiveuse et bloque l’esprit d’initiative, synonyme de créativité et d’innovation.

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