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Le discours de souveraineté ne crée pas d’emploi

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Par Marouen Achouri

    Certains mots finissent par s’user à force d’être convoqués pour tout et n’importe quoi. « Souveraineté » est en train de suivre ce chemin, lentement mais sûrement, jusqu’à devenir un simple réflexe rhétorique. Dans le débat public, il ne sert plus à désigner une réalité juridique ou politique précise, mais à occuper le terrain, à donner l’illusion de la fermeté et, surtout, à éviter d’entrer dans des discussions plus techniques, donc plus exigeantes. À ce rythme, le mot ne protège plus grand-chose, sinon ceux qui s’en servent pour ne pas avoir à expliquer le fond des choses.

    Dernier exemple en date : les concessions de production d’énergie photovoltaïque. Un sujet stratégique pour un pays structurellement dépendant des importations énergétiques, un sujet qui touche à la fois à l’investissement, à l’emploi et à la transition énergétique. Un sujet qui aurait dû être traité avec des chiffres, des projections, des mécanismes contractuels et, idéalement, une vision à long terme. Mais le débat a rapidement pris une autre tournure.

    Nous avons eu droit à une montée en puissance du registre souverainiste, avec en première ligne des élus dénonçant une forme de « colonialisme énergétique ». Bilel El Mechri appelle à manifester, Mongi Rahoui embraye, et le Parlement se transforme en arène où l’on s’accuse mutuellement de vendre le pays. Entre-temps, 1,6 milliard de dinars d’investissements potentiels se retrouvent suspendus à un débat qui ressemble de moins en moins à une discussion économique.

    Parce qu’au fond, ce qui se joue ici dépasse largement le photovoltaïque. C’est une illustration presque caricaturale de notre difficulté chronique à appréhender l’investissement étranger autrement que comme une menace.

    La souveraineté, ce couteau suisse politique

    Dans le récit proposé par certains élus, l’affaire est simple : des investisseurs étrangers viendraient exploiter nos ressources, capter nos richesses et porter atteinte à notre souveraineté. Le raisonnement est séduisant parce qu’il est binaire. D’un côté, le peuple et ses représentants vigilants. De l’autre, des intérêts extérieurs forcément prédateurs.

    La réalité est, comme souvent, beaucoup moins spectaculaire.

    Les investissements directs étrangers sont un levier classique de développement. Ils permettent de financer des projets lourds, de créer de l’emploi, d’introduire des technologies et d’insérer l’économie dans des circuits internationaux. Aucun pays qui s’est développé ces dernières décennies ne l’a fait en tournant le dos à ces flux.

    Cela ne signifie pas qu’il faut accepter n’importe quoi. L’État tunisien doit défendre ses intérêts, encadrer les contrats, garantir l’équité et protéger ses acteurs économiques locaux. C’est une évidence. Mais entre la négociation ferme et la dénonciation systématique, il existe une marge que le débat actuel semble avoir totalement évacuée.

    À la place, on assiste à l’installation d’une posture. Une posture où l’on se présente en victime potentielle, toujours sur le point d’être dépossédée. Une posture qui dispense d’entrer dans le détail des projets, des clauses, des retombées économiques. Une posture qui transforme chaque investisseur en suspect et chaque initiative en risque.

    Ce positionnement a un avantage politique évident : il mobilise facilement. Il flatte une fibre patriotique et permet de simplifier des sujets complexes. Mais il a un coût économique réel : il installe un climat d’incertitude et envoie un signal très clair aux investisseurs. Ce signal est simple : vous n’êtes pas les bienvenus, ou du moins, pas vraiment.

    Le grand malentendu économique

    Il y a dans ce débat une confusion persistante entre ouverture économique et abandon de souveraineté. Comme si le fait d’attirer des capitaux étrangers revenait mécaniquement à céder le contrôle de ses ressources.

    Or, dans la pratique, c’est souvent l’inverse. Un pays qui attire des investissements, qui développe ses infrastructures et qui crée de la richesse renforce sa souveraineté concrète, celle qui se mesure en capacité à financer ses politiques publiques et à réduire ses dépendances. À l’inverse, un pays qui se ferme, qui laisse passer les opportunités et qui accumule les retards s’expose à des dépendances bien plus contraignantes.

    Les exemples ne manquent pas. La France n’a pas perdu sa souveraineté parce qu’un club comme le Paris Saint-Germain appartient à des capitaux qataris. Le Royaume-Uni n’a pas vu la sienne s’effondrer parce que ses stades portent le nom de compagnies étrangères. Les États-Unis eux-mêmes, pourtant très attachés à la défense de leurs intérêts, restent l’un des principaux récepteurs d’investissements étrangers au monde.

    Dans ces pays, la question n’est pas de savoir s’il faut ou non accueillir des investisseurs, mais dans quelles conditions. Le débat porte sur les règles, les contreparties, les bénéfices économiques. Il ne se transforme pas en procès d’intention systématique.

    En Tunisie, le risque est de faire exactement l’inverse. À force de suspecter chaque projet, on finit par créer un environnement où plus rien ne passe. Chaque investissement est perçu comme une tentative d’ingérence, chaque partenariat comme une compromission.

    Le résultat est prévisible : les investisseurs iront ailleurs. Là où le cadre est plus lisible, où le débat est plus rationnel et où la souveraineté s’exprime à travers des règles claires, pas des slogans.

    Il faut également reconnaître que ce discours souverainiste fonctionne parce qu’il répond à un besoin émotionnel. Il rassure en désignant des responsables extérieurs. Il prolonge un récit ancien selon lequel le pays serait maintenu dans une forme de dépendance par des forces internationales. C’est un discours entretenu pendant des décennies par différentes dictatures pour justifier leur maintien au pouvoir. C’est un récit commode, mais qui évite de poser les vraies questions : pourquoi n’attirons-nous pas suffisamment d’investissements ? Pourquoi peinons-nous à structurer des projets compétitifs ? Pourquoi la défiance est-elle devenue la norme ?

    Le pragmatisme impose de sortir de cette logique. Il ne s’agit ni de brader le pays ni de renoncer à ses intérêts. Il s’agit de construire des cadres solides, de négocier intelligemment et de tirer parti des opportunités.

    Car à force de mettre de la souveraineté partout, on finit par la vider de son sens. Elle devient un argument politique parmi d’autres, alors qu’elle devrait rester un principe structurant, appliqué avec rigueur et discernement.

    En attendant, pendant que le débat s’enlise, le soleil continue de briller. Ailleurs, il alimente des centrales, génère des revenus et crée des emplois. Ici, il éclaire surtout un paradoxe : celui d’un pays qui cherche désespérément à se développer, tout en se méfiant systématiquement de ceux qui pourraient y contribuer.

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