Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Le discours de souveraineté ne crée pas d’emploi

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Marouen Achouri

    Certains mots finissent par s’user à force d’être convoqués pour tout et n’importe quoi. « Souveraineté » est en train de suivre ce chemin, lentement mais sûrement, jusqu’à devenir un simple réflexe rhétorique. Dans le débat public, il ne sert plus à désigner une réalité juridique ou politique précise, mais à occuper le terrain, à donner l’illusion de la fermeté et, surtout, à éviter d’entrer dans des discussions plus techniques, donc plus exigeantes. À ce rythme, le mot ne protège plus grand-chose, sinon ceux qui s’en servent pour ne pas avoir à expliquer le fond des choses.

    Dernier exemple en date : les concessions de production d’énergie photovoltaïque. Un sujet stratégique pour un pays structurellement dépendant des importations énergétiques, un sujet qui touche à la fois à l’investissement, à l’emploi et à la transition énergétique. Un sujet qui aurait dû être traité avec des chiffres, des projections, des mécanismes contractuels et, idéalement, une vision à long terme. Mais le débat a rapidement pris une autre tournure.

    Nous avons eu droit à une montée en puissance du registre souverainiste, avec en première ligne des élus dénonçant une forme de « colonialisme énergétique ». Bilel El Mechri appelle à manifester, Mongi Rahoui embraye, et le Parlement se transforme en arène où l’on s’accuse mutuellement de vendre le pays. Entre-temps, 1,6 milliard de dinars d’investissements potentiels se retrouvent suspendus à un débat qui ressemble de moins en moins à une discussion économique.

    Parce qu’au fond, ce qui se joue ici dépasse largement le photovoltaïque. C’est une illustration presque caricaturale de notre difficulté chronique à appréhender l’investissement étranger autrement que comme une menace.

    La souveraineté, ce couteau suisse politique

    Dans le récit proposé par certains élus, l’affaire est simple : des investisseurs étrangers viendraient exploiter nos ressources, capter nos richesses et porter atteinte à notre souveraineté. Le raisonnement est séduisant parce qu’il est binaire. D’un côté, le peuple et ses représentants vigilants. De l’autre, des intérêts extérieurs forcément prédateurs.

    La réalité est, comme souvent, beaucoup moins spectaculaire.

    Les investissements directs étrangers sont un levier classique de développement. Ils permettent de financer des projets lourds, de créer de l’emploi, d’introduire des technologies et d’insérer l’économie dans des circuits internationaux. Aucun pays qui s’est développé ces dernières décennies ne l’a fait en tournant le dos à ces flux.

    Cela ne signifie pas qu’il faut accepter n’importe quoi. L’État tunisien doit défendre ses intérêts, encadrer les contrats, garantir l’équité et protéger ses acteurs économiques locaux. C’est une évidence. Mais entre la négociation ferme et la dénonciation systématique, il existe une marge que le débat actuel semble avoir totalement évacuée.

    À la place, on assiste à l’installation d’une posture. Une posture où l’on se présente en victime potentielle, toujours sur le point d’être dépossédée. Une posture qui dispense d’entrer dans le détail des projets, des clauses, des retombées économiques. Une posture qui transforme chaque investisseur en suspect et chaque initiative en risque.

    Ce positionnement a un avantage politique évident : il mobilise facilement. Il flatte une fibre patriotique et permet de simplifier des sujets complexes. Mais il a un coût économique réel : il installe un climat d’incertitude et envoie un signal très clair aux investisseurs. Ce signal est simple : vous n’êtes pas les bienvenus, ou du moins, pas vraiment.

    Le grand malentendu économique

    Il y a dans ce débat une confusion persistante entre ouverture économique et abandon de souveraineté. Comme si le fait d’attirer des capitaux étrangers revenait mécaniquement à céder le contrôle de ses ressources.

    Or, dans la pratique, c’est souvent l’inverse. Un pays qui attire des investissements, qui développe ses infrastructures et qui crée de la richesse renforce sa souveraineté concrète, celle qui se mesure en capacité à financer ses politiques publiques et à réduire ses dépendances. À l’inverse, un pays qui se ferme, qui laisse passer les opportunités et qui accumule les retards s’expose à des dépendances bien plus contraignantes.

    Les exemples ne manquent pas. La France n’a pas perdu sa souveraineté parce qu’un club comme le Paris Saint-Germain appartient à des capitaux qataris. Le Royaume-Uni n’a pas vu la sienne s’effondrer parce que ses stades portent le nom de compagnies étrangères. Les États-Unis eux-mêmes, pourtant très attachés à la défense de leurs intérêts, restent l’un des principaux récepteurs d’investissements étrangers au monde.

    Dans ces pays, la question n’est pas de savoir s’il faut ou non accueillir des investisseurs, mais dans quelles conditions. Le débat porte sur les règles, les contreparties, les bénéfices économiques. Il ne se transforme pas en procès d’intention systématique.

    En Tunisie, le risque est de faire exactement l’inverse. À force de suspecter chaque projet, on finit par créer un environnement où plus rien ne passe. Chaque investissement est perçu comme une tentative d’ingérence, chaque partenariat comme une compromission.

    Le résultat est prévisible : les investisseurs iront ailleurs. Là où le cadre est plus lisible, où le débat est plus rationnel et où la souveraineté s’exprime à travers des règles claires, pas des slogans.

    Il faut également reconnaître que ce discours souverainiste fonctionne parce qu’il répond à un besoin émotionnel. Il rassure en désignant des responsables extérieurs. Il prolonge un récit ancien selon lequel le pays serait maintenu dans une forme de dépendance par des forces internationales. C’est un discours entretenu pendant des décennies par différentes dictatures pour justifier leur maintien au pouvoir. C’est un récit commode, mais qui évite de poser les vraies questions : pourquoi n’attirons-nous pas suffisamment d’investissements ? Pourquoi peinons-nous à structurer des projets compétitifs ? Pourquoi la défiance est-elle devenue la norme ?

    Le pragmatisme impose de sortir de cette logique. Il ne s’agit ni de brader le pays ni de renoncer à ses intérêts. Il s’agit de construire des cadres solides, de négocier intelligemment et de tirer parti des opportunités.

    Car à force de mettre de la souveraineté partout, on finit par la vider de son sens. Elle devient un argument politique parmi d’autres, alors qu’elle devrait rester un principe structurant, appliqué avec rigueur et discernement.

    En attendant, pendant que le débat s’enlise, le soleil continue de briller. Ailleurs, il alimente des centrales, génère des revenus et crée des emplois. Ici, il éclaire surtout un paradoxe : celui d’un pays qui cherche désespérément à se développer, tout en se méfiant systématiquement de ceux qui pourraient y contribuer.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    8 commentaires

    1. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      2 mai 2026 | 5h05

      [faut également reconnaître que ce discours souverainiste fonctionne parce qu’il répond à un besoin émotionnel.]
      Exactement ça oui EMOTIONNEL vous venez de mettre le doit sur le point centrale l’émotion qui souvent ecarte,suprime anesthesie le cerveau et ça fonctionne helas

    2. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      2 mai 2026 | 4h56

      [Un sujet qui aurait dû être traité avec des chiffres, des projections, des mécanismes contractuels et, idéalement, une vision à long terme]
      C’est que pn n’est fort qu’on démagogie qui ne nécessite pas des connaissance économiques… analyses et stratégies…

    3. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      2 mai 2026 | 4h51

      Comment ça si Achouri [Le discours de souveraineté ne crée pas d’emploi]..!
      Ça est une théorie qui vous a échappée

    4. HatemC

      Répondre
      30 avril 2026 | 22h36

      Mseddi et El Mechri confondent l’indépendance avec l’isolement.
      Ils préfèrent une Tunisie qui reste dans le noir sous perfusion algérienne, plutôt qu’une Tunisie qui s’éclaire grâce à des contrats internationaux.
      Ils défendent une souveraineté de façade qui, concrètement, ne crée aucun emploi et ne produit pas un seul watt. »

      C’est là tout le drame : à force de vouloir protéger le pays d’un danger hypothétique (l’investisseur), ils le maintiennent dans un danger certain (la faillite énergétique).

      En votant contre une indépendance « imparfaite », ils votent de fait pour le maintien d’une soumission énergétique totale.

      Une Tunisie qui produit son électricité est une Tunisie qui n’achète plus de gaz et qui commence à concurrencer les puissances énergétiques voisines.
      Même s’ils ne sont pas « envoyés » par des puissances étrangères, leur action produit le résultat exact recherché par ceux qui veulent que la Tunisie reste un marché captif.

      C’est ce qu’on appelle en géopolitique les « IDIOTS UTILES » (terme non insultant, mais technique) : des acteurs qui, par conviction sincère, servent les intérêts d’une puissance adverse …. L’ALGERIE

    5. Citoyen_H

      Répondre
      30 avril 2026 | 12h50

      PARCE QUE LE VÔTRE, EN CRÉE !!!

      Vous êtes devenu un maitre incontesté de la critique.
      Toujours, la même chose.
      Je vous rassure, vous êtes loin d’être le seul.
      Il y a d’inégalables cracks parmi certains participants à ce forum !
      J’aimerais bien un jour, vous voir à l’œuvre à la place de tous ceux que vous critiquez allégrement avec une facilité déconcertante.
      Petit rappel : L’humilité est une vertu.
      Faire son autocritique, aussi.

    6. le financier

      Répondre
      30 avril 2026 | 11h42

      pour une fois je ne suis pas d accord avec votre article , vous comparez Steg avec le PSG , il aurait le comparer avec EDF , qui est strategique pour la France comme tous Utilities le sont pour tous les pays du monde et ne sont jamais privatis2 .
      La chose que vous journaliste aurait du faire est d avoir le contrat entre l etat et ces societes priv2 et calcul2 si les Tunisiens et la Steg pairont trop cher le retour sur investissement de ces societes priv2s . sans cela le pays aboie pour rien mais connaissant les incompetents et les incapables et les corrompus que nous avons , je pense que les contrats sont trop en faveurs des etrangers .
      Il suffit juste de re equilibr2 en faveur de la Steg qui risque d etre encore + deficitaire

    7. Hannibal

      Répondre
      30 avril 2026 | 9h18

      Cest une situation paradoxale :
      Le nuisible de l’ouest a inoculé à nos cervimmuno-depressifs le souverainvirus appelé aussi colonialmemorielvirus tout en gardant le pays dépendant de ses flatulences fossiles.

    8. Gg

      Répondre
      29 avril 2026 | 22h02

      Ce que vous dîtes est tellement vrai !
      Et comme vous le soulignez, le soleil brille et nous offre 1kW/m². C’est couillon d’acheter du gaz!
      Il semble que la Tunisie ait connu, dans un passé récent, un pragmatisme aujourd’hui en panne.
      Lorsque j’ai connu la Tunisie, en 2011, j’avais été frappé de voir quantité de chauffe-eaux solaires, jusque dans les villages reculés.
      Ce truc est génial : un « ballon », un serpentin au soleil, et on a de l’eau chaude. Même en hiver on a au moins de l’eau tiède.
      Pas de gaz ni d’électricité, zéro émissions polluantes, c’est tout bénéfice.
      Les chauffe-eaux solaires devraient devraient être obligatoires sur toute habitation, tout immeuble!
      Et vous pourriez les produire en masse, les exporter…

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *