À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le Syndicat national des journalistes tunisiens a publié, samedi 3 mai 2026, son rapport annuel sur l’état des libertés de la presse en Tunisie, couvrant la période du 1er avril 2025 au 1er avril 2026. Un document au ton particulièrement alarmant, qui évoque une « déstructuration du système médiatique » et une « érosion des garanties démocratiques », dans un contexte national marqué par des mutations politiques, économiques et numériques profondes.
154 atteintes recensées, une violence plus diffuse mais persistante
Sur le plan quantitatif, le syndicat indique avoir recensé 154 atteintes visant des journalistes. Si ce chiffre est en léger recul par rapport aux périodes précédentes, le SNJT met en garde contre une lecture trompeuse de cette baisse. Selon lui, les violations ont évolué vers des formes plus complexes, moins visibles mais plus institutionnalisées, rendant leur détection et leur traitement plus difficiles.
Parmi ces atteintes, 55 cas ont concerné directement l’intégrité physique ou psychologique des journalistes, répartis entre 29 cas d’incitation à la haine, quatorze agressions physiques, dix agressions verbales et deux menaces. Le rapport souligne également le rôle croissant du numérique dans la propagation de ces violences, avec 21 cas d’incitation et de menaces en ligne, dont la majorité imputée à des acteurs actifs sur les réseaux sociaux.
Poursuites judiciaires et peines de prison
Le document fait état de quatorze poursuites judiciaires engagées contre des journalistes durant la période étudiée. Celles-ci ont été fondées notamment sur le décret-loi 54 relatif aux crimes liés aux systèmes d’information, mais aussi sur le Code pénal et le Code des télécommunications. Plus préoccupant encore, cinq jugements comportant des peines privatives de liberté ont été prononcés à l’encontre de professionnels des médias.
Zied Dabbar : “Un siège législatif et politique contre les journalistes”
Lors de la présentation du rapport, le président du SNJT, Zied Dabbar, a dressé un constat encore plus sévère, dénonçant une pression multiforme exercée sur les journalistes.
Il a évoqué l’existence de 28 plaintes en cours visant des journalistes, affirmant que « des journalistes quittent la prison pendant que d’autres y entrent », illustrant une dynamique répressive continue. Il a également signalé une multiplication des signalements quotidiens de journalistes empêchés d’exercer leur métier, allant jusqu’à affirmer que « poser des questions sur la cherté de la vie peut désormais entraîner des poursuites ».
Le responsable syndical a par ailleurs dénoncé des entraves administratives, notamment le retard dans la délivrance des accréditations et des cartes professionnelles, qui entravent le travail des reporters. À cela s’ajoute, selon lui, une pression accrue sur le tissu associatif et un rétrécissement de l’espace civique.

Médias publics sous pression et “application sélective de la loi”
Zied Dabbar a également pointé du doigt la situation des médias publics, qu’il accuse d’être soumis à une ligne éditoriale centrée quasi exclusivement sur les activités du chef de l’État, évoquant des institutions « gérées comme des propriétés privées ».
Sur le plan juridique, il a dénoncé un « siège législatif » visant la profession, accusant les autorités de ne pas appliquer le décret-loi 115 relatif à la liberté de la presse, tout en recourant à d’autres textes jugés plus répressifs, comme le décret-loi 54, la législation sur les télécommunications ou encore la loi antiterroriste. Il a même ironisé sur un possible retour à « des lois d’un autre temps ».
Le président du SNJT a en outre critiqué une « application sélective de la loi », estimant que les poursuites diffèrent selon que les journalistes soutiennent ou critiquent le pouvoir en place. Il a également regretté l’absence de réaction du ministère public face aux violations subies par les journalistes.
Conditions socio-économiques dégradées
Au-delà des questions de liberté, le syndicat alerte également sur la dégradation des conditions socio-économiques dans le secteur, avec des plaintes récurrentes liées aux salaires impayés et aux licenciements abusifs.
Dans ce contexte, le SNJT annonce la poursuite de ses actions de mobilisation, affirmant qu’il n’y a « rien à célébrer » en cette Journée mondiale de la liberté de la presse, tant la situation est jugée « amère et sans précédent » dans l’histoire récente du journalisme tunisien.
Un constat sombre qui intervient alors que la Tunisie, longtemps considérée comme un modèle régional en matière de liberté de la presse après 2011, semble traverser une phase de recul préoccupant sur ce front.
S.H










