Par Mohamed Salah Ben Ammar
Langue du pouvoir, langue du vécu : une crise que l’on refuse de voir
Dante ou le premier geste interdit : penser hors du latin
Au début du XIVe siècle, Dante Alighieri commet un acte que l’histoire aime aujourd’hui célébrer, mais que son époque a jugé subversif : il écrit La Divine Comédie en florentin, considéré comme une langue vulgaire, et non en latin.
Ce choix n’est pas une nuance stylistique. C’est une rupture de pouvoir.
Un geste courageux qui lui a valu de nombreux ennemis.
Le latin était alors la langue du sacré, de l’université et de l’autorité. Dante fait entrer une langue “inférieure” dans l’espace de la pensée élevée. Il commet un geste simple, presque scandaleux : il écrit dans la langue que les gens comprennent.
Et soudain, une vérité apparaît, que nous continuons pourtant à refuser : une langue vivante peut produire de la pensée, du sublime et de l’universel.
Nous savons tout cela… mais nous faisons l’inverse
C’est ici que commence le malaise.
Car nous savons. Tout est documenté. Tout est théorisé. Humboldt, Wittgenstein, Bourdieu, Vygotski : tous, chacun à leur manière, disent la même chose.
La langue ne reflète pas seulement la pensée. Elle la structure, la conditionne, la limite ou l’ouvre.
Et pourtant, nous persistons à organiser nos sociétés comme si cela n’était pas vrai.
La Tunisie : une évidence que l’on refuse de regarder
En Tunisie, la situation est connue, visible, documentée et pourtant politiquement intouchable.
Combien de centaines de milliers d’élèves ont souffert, des années durant, pour essayer d’apprendre une langue qu’ils ne pratiqueront jamais, ou mal ?
Nous vivons depuis des générations dans une diglossie rigide, presque institutionnalisée, entre l’arabe littéraire et le tunisien. Mais derrière ce discours de coexistence harmonieuse se cache une réalité beaucoup plus brutale : une hiérarchie linguistique profondément intériorisée.
D’un côté, une langue du prestige, de l’État, de l’écrit et de la “légitimité” est enseignée, elle sera parfois utilisée administrativement ou lue dans les journaux mais presque jamais parlée.
De l’autre, la langue réelle des gens, du quotidien, de la pensée spontanée, mais exclue de la reconnaissance. Elle sera parlée tous les jours mais presque jamais écrites.
Les conséquences de ce choix sont claires, mais personne ne veut assumer ce paradoxe central jusqu’au bout :
la langue la plus maîtrisée est celle qui n’a pas de pouvoir ;
la langue du pouvoir est celle que beaucoup ne maîtrisent pas.
L’école : fabrique silencieuse de l’échec linguistique
On continue pourtant.
On enseigne. On évalue. On sanctionne mais la moisson est bien maigre.
La réalité est cruelle, connue de tous les enseignants, rarement assumée publiquement : une partie importante des élèves termine sa scolarité sans réelle maîtrise de l’arabe littéraire écrit, et encore moins des langues étrangères. Les choses s’aggravent après l’école, car une langue peu ou mal pratiquée finit toujours par devenir un souvenir.
Alors que fait-on face à cette évidence ?
On ajuste les programmes. On réforme les méthodes. On change les slogans.
Mais on ne pose presque jamais la vraie question : et si le problème n’était pas seulement pédagogique, mais idéologique ?
La question interdite : pourquoi ne pas écrire le tunisien ?
Il existe pourtant une question que nous évitons soigneusement, comme si elle était dangereuse en elle-même : pourquoi ne pas écrire le tunisien ?
Nous parlons en tunisien. Nous pensons en tunisien. Nous débattons en tunisien. Nous rions, nous argumentons, nous improvisons en tunisien.
Mais dès qu’il s’agit d’écrire, de produire du savoir ou de formaliser la pensée, nous changeons de langue et souvent, nous perdons quelque chose en route.
Un enfant doit changer de registre pour rédiger une dissertation ou exprimer par écrit une idée.
Il ne s’agit pas seulement des mots. Une fluidité. Une précision. Une capacité à penser sans traduction interne permanente.
Vygotski : la pensée ne précède pas toujours la langue
Lev Vygotski l’a montré : la pensée se construit dans le langage, et plus encore dans l’écriture.
Écrire, ce n’est pas seulement transcrire une idée. C’est la fabriquer autrement.
Alors posons la question sans détour : que produit une société qui pense dans une langue, mais écrit systématiquement dans une autre ?
La réponse est inconfortable : une pensée fragmentée, ralentie, souvent décalée d’elle-même.
Le tabou central : ce n’est pas une question de langue, mais de pouvoir
Il faut être clair ici : le problème n’est pas linguistique au sens technique. Il est politique.
Maintenir une séparation stricte entre langue du pouvoir et langue de la rue, du vécu, c’est maintenir une hiérarchie sociale, symbolique et culturelle. Ce n’est pas un hasard. C’est un système.
Et si nous arrêtions de confondre complexité et éloignement ?
On nous répond souvent que le tunisien serait “vulgaire”, “pas assez structuré”, “pas adapté à la pensée abstraite”. Argument commode. Mais totalement faux. Le tunisien a puisé des mots, des expressions dans plusieurs langues à commencer par le berbère, le français, l’italien, il vit et s’adapte à son époque.
Car les langues ne naissent pas “riches” ou “pauvres”. Elles deviennent capables de produire de la pensée parce qu’on les investit dans l’écriture, la littérature, la science et la philosophie.
Le florentin de Dante n’était pas “plus riche” que le latin. Il est devenu riche parce qu’on a décidé de le penser.
Le vrai scandale : ce que nous refusons de tester
Le plus frappant n’est pas que le tunisien ne soit pas encore une langue académique ou scientifique. Le plus frappant, c’est que nous n’ayons même pas essayé sérieusement.
Nous avons tranché sans expérimentation. Nous avons classé sans exploration. Nous avons hiérarchisé sans mise à l’épreuve.
L’évidence que nous évitons
Alors pourquoi s’obstiner dans l’erreur alors que l’évidence est là ?
Peut-être parce que reconnaître cette évidence obligerait à déplacer des frontières invisibles : celles du pouvoir, de la légitimité et de l’autorité culturelle. C’est accepter de vivre car une langue n’est jamais seulement un outil. C’est un ordre du monde.
Et ces frontières-là sont toujours plus difficiles à franchir que celles des langues elles-mêmes.
Et changer de regard sur les langues, c’est parfois accepter de changer le monde qu’elles organisent.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










