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Quand l’architecte et l’urbaniste deviennent les derniers fusibles

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Par Ilyes Bellagha

    Par Ilyes Bellagha

    Il existe dans les crises tunisiennes un mécanisme désormais bien rodé : lorsque les politiques publiques échouent, le système cherche un responsable visible. Dans le désordre urbain actuel, ce rôle semble progressivement revenir à l’architecte et à l’urbaniste.

    Le paradoxe est pourtant immense. Depuis des décennies, les grandes orientations territoriales échappent largement aux concepteurs eux-mêmes. L’étalement urbain, la destruction des terres agricoles, la spéculation foncière, l’artificialisation des sols ou encore l’absence d’une véritable politique de l’eau relèvent d’abord de choix politiques, administratifs et économiques profondément centralisés.

    Mais au moment où les effets de ce modèle deviennent visibles, ceux qui n’ont souvent été que les exécutants techniques d’un système plus vaste se retrouvent placés au premier rang des accusés.

    L’architecte et l’urbaniste tunisiens vivent aujourd’hui une situation contradictoire. On leur demande simultanément d’assurer la qualité du cadre bâti, de protéger l’environnement, de défendre le patrimoine, de répondre aux urgences sociales et de garantir la cohérence urbaine, tout en réduisant progressivement leur marge d’action réelle.

    Cette contradiction produit une crise silencieuse de la profession.

    Car derrière la question des honoraires ou de l’inscription à l’Ordre se cache une interrogation beaucoup plus profonde : quelle place reste-t-il aujourd’hui pour une pensée critique du territoire en Tunisie ?

    De la pensée territoriale à la gestion du désastre

    L’urbanisme tunisien semble de plus en plus gouverné par l’urgence, la fragmentation administrative et la logique du fait accompli. Les politiques interviennent après les catastrophes, rarement avant. On corrige les inondations après avoir bétonné les sols. On parle d’environnement après avoir détruit les équilibres territoriaux. On invoque la qualité de vie après avoir laissé se dégrader les villes.

    Dans ce contexte, les professions de l’architecture et de l’urbanisme apparaissent elles-mêmes traversées par une forme d’épuisement moral. Beaucoup ont fini par accepter un rôle de validation administrative plutôt qu’une véritable mission de conception territoriale. D’autres tentent encore de résister, mais dans un cadre institutionnel souvent rigide, parfois opaque, et de plus en plus éloigné des réalités vécues par les jeunes diplômés.

    Une profession sommée de réparer les échecs du système

    La crise actuelle révèle donc quelque chose de plus grave qu’un simple malaise corporatiste : elle révèle la difficulté du système tunisien à produire une intelligence collective du territoire.

    Le rassemblement symbolique prévu le 22 mai 2026 devant le siège de l’Ordre des Architectes de Tunisie doit être compris dans cette perspective. Non comme une agitation syndicale classique, mais comme le symptôme d’un malaise plus profond touchant à la manière dont la Tunisie pense — ou ne pense plus — son avenir territorial.

    Car une société qui réduit ses bâtisseurs à de simples techniciens finit souvent par produire des territoires sans vision, des villes sans âme et des institutions sans horizon.

    Et lorsque l’architecte et l’urbaniste deviennent les derniers fusibles, c’est peut-être que le système entier commence à prendre feu.


    BIO EXPRESS

    Ilyes Bellagha  Architecte D.E. et chercheur indépendant. Ancien président de l’Ordre des Architectes de Tunisie et fondateur du collectif Architectes Citoyens.

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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