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Chez Maghrebia, les profits de l’assurance passent de plus en plus par la finance

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Par Raouf Ben Hédi

    Les assemblées générales d’Assurances Maghrebia et de sa filiale Assurances Maghrebia Vie se tiendront vendredi 15 mai 2026 dans un climat serein, porté par des résultats solides et des bénéfices confortables. Mais derrière ces performances se cache une mutation plus profonde : celle d’un groupe d’assurance dont la rentabilité repose désormais largement sur les placements financiers, les valorisations IFRS et les revenus de marché. Une évolution d’autant plus intrigante que Maghrebia Vie publie des comptes IFRS établis « hors IFRS 17 », la principale norme internationale du secteur assurantiel. À la lecture des états financiers et des observations des commissaires aux comptes, une question finit par émerger : Maghrebia est-elle encore avant tout un assureur… ou déjà un groupe financier ?

    Vendredi prochain, les actionnaires de Assurances Maghrebia et de Assurances Maghrebia Vie se réuniront pour approuver les comptes de l’exercice 2025. Deux assemblées générales organisées dans un climat serein, sans scandale apparent, sans crise de gouvernance et avec des résultats que beaucoup d’entreprises tunisiennes envieraient.

    Les résultats publiés par le groupe restent parmi les plus solides du secteur.

    Mais lorsqu’on lit attentivement les états financiers — en normes tunisiennes puis en IFRS — une autre histoire apparaît. Celle d’un assureur qui ressemble de plus en plus à un acteur financier sophistiqué, porté par les placements, les plus-values et les valorisations d’actifs.

    Le tout sous le contrôle d’un actionnaire qui n’est pas un industriel de l’assurance, mais une holding financière : Union Financière, qui détient 77,59 % du capital de Maghrebia.

    Maghrebia Vie, elle, est contrôlée directement par Assurances Maghrebia, qui en détient 58,74 %, aux côtés d’Union Financière Holding, Florus Invest Holding et d’autres actionnaires minoritaires.

    Des résultats confortables dans toutes les configurations comptables

    À première vue, les deux sociétés affichent des résultats solides. Chiffre d’affaires en hausse, bénéfices confortables, capitaux propres robustes et placements financiers gigantesques : les assemblées générales du 15 mai devraient se dérouler sans tension particulière. Mais dès que l’on compare les comptes consolidés, individuels, locaux et IFRS, plusieurs écarts significatifs apparaissent.

    À première vue, les comptes racontent donc l’histoire d’un groupe performant, rentable et parfaitement maîtrisé.

    Mais c’est dans les notes annexes et les commentaires des commissaires aux comptes que les choses deviennent plus intéressantes.

    Ce que disent les commissaires aux comptes

    Les comptes de Maghrebia et de Maghrebia Vie ont été certifiés par Emna Rachikou du cabinet FMBZ KPMG Tunisie. Sur certaines entités du groupe, intervient également Ghazi Hantous du cabinet GS Audit & Advisory.

    Aucune réserve majeure n’apparaît dans les rapports. Les commissaires aux comptes certifient les états financiers. Mais les notes qu’ils valident décrivent un univers beaucoup plus sophistiqué que celui d’un assureur classique.

    Dans leurs “points clés de l’audit”, les commissaires aux comptes attirent notamment l’attention sur l’évaluation des provisions techniques et sur la valorisation des actifs financiers, deux domaines reposant sur des hypothèses et des modèles actuariels complexes.

    Dans les comptes IFRS de Maghrebia Vie, validés par Emna Rachikou, la société reconnaît recourir à : « des techniques de valorisation reposant sur des données non observables sur le marché ».

    Les états financiers évoquent également : « la méthode d’actualisation des dividendes futurs » et « la valeur mathématique ».

    Plus loin, les notes précisent encore : « les résultats réels peuvent différer de ces estimations ».

    Cette phrase, classique dans les comptes IFRS, prend ici une autre dimension compte tenu du poids des valorisations financières dans les résultats du groupe.

    Les comptes distinguent en effet plusieurs catégories d’actifs financiers, dont une partie importante est classée “niveau 3” IFRS, c’est-à-dire valorisée à partir de données non observables.

    Au total : plus de 70 millions de dinars d’actifs sont valorisés selon des hypothèses internes, des projections et des modèles mathématiques.

    Des profits tirés par les placements

    Chez Maghrebia Vie, les produits financiers nets atteignent 70,4 millions de dinars.

    C’est presque la moitié du volume des primes acquises. Il s’agit probablement du point le plus frappant des comptes 2025.

    Les comptes IFRS mentionnent notamment 5,4 millions de dinars de variation de juste valeur des placements, 8,5 millions de reprises de dépréciation et 3,6 millions de plus-values de cession.

    Dans les comptes consolidés du groupe Maghrebia, les produits financiers nets dépassent même 110 millions de dinars.

    Autrement dit, la rentabilité du groupe Maghrebia dépend désormais très fortement des marchés, des placements, des obligations, des fonds d’investissement et des valorisations d’actifs.

    Quand les comptes parlent davantage de finance que d’assurance

    Le basculement apparaît clairement dans les comptes IFRS de Maghrebia Vie.

    Les passifs relatifs aux contrats d’assurance représentent 107 millions de dinars, mais les passifs relatifs aux contrats financiers atteignent 552 millions de dinars.

    L’écart est considérable.

    Dans les normes internationales, une large partie de l’activité de Maghrebia Vie n’est donc plus analysée comme de l’assurance traditionnelle, mais comme de la finance.

    Le groupe détient par ailleurs près de 748 millions de dinars de placements financiers chez Maghrebia Vie ; et plus de 1,13 milliard de dinars au niveau consolidé.

    Actions cotées, obligations, FCP, immobilier de placement, fonds à risque : les états financiers ressemblent parfois davantage à ceux d’un gestionnaire d’actifs qu’à ceux d’un assureur classique.

    Des comptes IFRS… sans IFRS 17

    Chez Assurances Maghrebia Vie, les comptes précisent explicitement qu’ils sont établis : « hors la norme IFRS 17 “Contrats d’assurance” ».

    La phrase peut sembler technique. Elle est pourtant essentielle. IFRS 17 est devenue depuis 2023 la norme internationale de référence des compagnies d’assurance. C’est elle qui est censée rendre les résultats plus lisibles, mieux mesurer les engagements futurs et limiter certains effets de lissage comptable.

    Maghrebia Vie publie donc des comptes IFRS sans appliquer la norme IFRS centrale du métier d’assureur. La précision figure noir sur blanc dans les états financiers validés par la commissaire aux comptes Emna Rachikou.

    Et ce fonctionnement semble concerner l’ensemble du groupe. Chez Assurances Maghrebia, plusieurs mécanismes utilisés dans les comptes IFRS restent directement hérités d’IFRS 4, l’ancien référentiel comptable des assureurs, notamment les tests de suffisance du passif et la distinction entre contrats d’assurance et contrats financiers.

    Ce détail prend une autre dimension lorsque l’on regarde les chiffres. Chez Maghrebia Vie, les passifs liés aux contrats financiers atteignent 552 millions de dinars, contre seulement 107 millions de dinars pour les contrats d’assurance.

    Même constat du côté des revenus. Les produits financiers dépassent 70 millions de dinars chez Maghrebia Vie et 110 millions de dinars au niveau consolidé du groupe.

    Un assureur qui s’éloigne de son métier

    À la lecture des comptes, une question finit donc par s’imposer : Maghrebia reste-t-elle avant tout un assureur, ou devient-elle progressivement un groupe financier, comme son actionnaire de référence, fonctionnant encore avec une logique comptable héritée d’IFRS 4 ?

    Les assemblées générales du 15 mai devraient approuver les comptes sans difficulté.

    Mais derrière les bénéfices confortables et les certifications des commissaires aux comptes, les états financiers racontent surtout autre chose : la transformation progressive d’un groupe d’assurance tunisien en acteur financier sophistiqué, dont les profits semblent désormais dépendre davantage des marchés que du métier historique de l’assurance.

    Raouf Ben Hédi

    Pour aller plus loin :

    Maghrebia – États financiers individuels

    Maghrebia -États financiers consolidés

    Maghrebia – États financiers individuels selon normes IFRS

    Maghrebia – États financiers consolidés selon normes IFRS

    Maghrebia Vie – États financiers

    Maghrebia Vie – États financiers selon normes IFRS

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    Commentaire

    1. jamel.tazarki

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      11 mai 2026 | 20h33

      L’IFRS 17 est une petite révolution (entrée en vigueur mondialement en 2023) qui a été conçue pour éviter justement le flou que souligne l’article ci-dessus. Voici pourquoi son absence dans les comptes de Maghrebia Vie est un point clé :
      1) l’IFRS 17 sépare le métier d’assureur de celui des finances. Avant l’IFRS 17, un assureur pouvait mélanger dans ses revenus les primes reçues et les gains financiers. Avec l’IFRS 17, il doit séparer :
      – Le service d’assurance : Est-ce que les primes couvrent les risques ?
      – Le résultat financier :les placements sont-ils rentables ?
      –>
      En restant « hors IFRS 17 », Maghrebia peut continuer à présenter un bénéfice global « confortable » sans que l’on sache facilement si la vente de contrats d’assurance perd de l’argent ou non.

      2) l’IFRS 17 interdit de comptabiliser les profits futurs immédiatement
      2.1) L’IFRS 17 introduit la notion de CSM (Contractual Service Margin). C’est une réserve qui regroupe les profits attendus sur les années à venir. On ne peut les noter en bénéfices que petit à petit, au fur et à mesure que le service est rendu.
      2.2) Sans IFRS 17, une compagnie peut parfois paraître plus riche qu’elle ne l’est réellement en gonflant ses profits immédiats grâce à des méthodes comptables douteuses.

      3) Pourquoi est-ce inquiétant ?
      3.1) Si Maghrebia Vie publie des comptes en IFRS mais choisit d’ignorer la norme spécifique à l’assurance ( L’IFRS 17), cela crée une asymétrie :
      3.2) On évalue les actifs (les placements) à leur valeur de marché actuelle (IFRS 9/13), ce qui booste le résultat quand la bourse monte. Mais on n’évalue pas les passifs (les engagements envers les assurés) avec la rigueur de l’IFRS 17.
      –>
      En clair : Cela permet d’afficher les gains de la finance tout en gardant une certaine opacité sur le coût réel des risques assurés. C’est ce qui pousse l’article ci-dessus à se demander si le groupe n’est pas devenu un simple « investisseur » utilisant l’assurance comme une source de cash.

      Fazit:
      Le problème soulevé par l’article n’est pas que Maghrebia gagne de l’argent en bourse (ce qui est légal et courant), mais la proportion :
      – Si le profit vient à 90 % de la finance et 10% de l’assurance, l’entreprise devient extrêmement sensible à un krach boursier.
      – Une entreprise technologique peut survivre à une baisse de la bourse car ses produits continuent de se vendre. Un assureur « financiarisé » peut faire faillite très vite si ses actifs perdent de la valeur alors que les incendies, les accidents, les décès etc. augmentent.
      – Ce n’est pas le fait de gagner de l’argent avec de l’argent qui est « le problème », c’est le risque de masquer une fragilité du métier de base derrière des gains boursiers volatils. Pour un épargnant qui confie sa retraite à Maghrebia Vie, savoir que la solidité de son assureur dépend du CAC 40 ou du Tunindex plutôt que de la bonne gestion des risques est une information vitale.

      – Si Maghrebia devient un « groupe financier » avant tout, son destin est lié à la volatilité des marchés.
      En cas de crise financière, un assureur « classique » reste solide car les gens continuent de payer leurs primes. Un « groupe financier » déguisé en assureur, lui, peut se retrouver en difficulté parce que ses profits dépendent de la Bourse plutôt que de ses clients. C’est cette mutation — d’un gestionnaire de risques vers un gestionnaire de fonds — que souligne l’article en parlant de « climat serein » qui cache une réalité plus complexe.

      – Le risque est grand : si le marché boursier chute l’année suivante, le bénéfice « confortable » s’évapore instantanément car il n’était basé que sur une valorisation de marché et non sur des ventes de contrats.

      Bonne soirée

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