Malgré les alertes officielles, les fermetures d’accès et la mobilisation de la cheffe du gouvernement, Sidi Bou Saïd retrouve progressivement une activité quasi normale. Minibus, visiteurs, palais Ennejma Ezzahra… tout redémarre doucement, alors qu’aucune communication officielle n’a expliqué ce qui aurait changé depuis les alertes de janvier. Entre impératifs économiques et sécurité publique, les autorités semblent avoir choisi leur priorité.
À Sidi Bou Saïd, les touristes recommencent à affluer en ce mai printanier. Les minibus remontent doucement la colline. Les visiteurs marchent à nouveau le long de la voie longeant le relief fragilisé pour rejoindre le village mythique. Et le palais Ennejma Ezzahra, joyau architectural dominant la baie de Tunis, a rouvert ses portes au public.
Pourtant, il y a à peine quelques semaines, les autorités elles-mêmes décrivaient la situation comme suffisamment grave pour fermer des accès, restreindre la circulation et mobiliser la Protection civile face à un risque réel de glissements de terrain.
Le contraste interroge, car officiellement, rien n’a été annoncé pour expliquer ce retour progressif à la normale. Aucun communiqué du gouvernorat de Tunis, ni de déclaration de la municipalité de Sidi Bou Saïd. Aucune présentation publique d’études techniques démontrant que la colline est désormais stabilisée ou que le danger a disparu.
En revanche, les alertes officielles sur le danger, elles, ont bel et bien et bien existé.
En janvier, les autorités parlaient de « solutions radicales »
Le 22 janvier dernier, la Protection civile tirait publiquement la sonnette d’alarme face à la fragilité persistante de la colline de Sidi Bou Saïd. Les autorités évoquaient explicitement des risques de glissements menaçant les habitations, les infrastructures et les visiteurs, appelant même à envisager des « solutions radicales ».
Le lendemain, avec les intempéries et les perturbations météorologiques annoncées, l’alerte était renforcée. Les accès étaient perturbés et la menace considérée suffisamment sérieuse pour justifier des restrictions exceptionnelles.
Quelques jours plus tard, le 27 janvier, de nouvelles mesures étaient prises dans la zone haute du village. Les autorités interdisaient notamment l’utilisation des amplificateurs de son afin de limiter les vibrations dans une zone devenue extrêmement sensible.
À l’époque, le message des autorités était clair : la colline représentait un danger réel et la prudence maximale s’imposait.
En avril, le dossier devient une priorité gouvernementale
L’affaire prend ensuite une dimension nationale. Le 18 avril dernier, la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri réunissait la commission des grands projets autour du dossier de Sidi Bou Saïd. L’objectif affiché était clair : sauver la colline et traiter une menace devenue suffisamment grave pour mobiliser l’État au plus haut niveau.
Là encore, ce simple fait constitue en lui-même un aveu implicite de la gravité de la situation.
On ne classe pas un dossier parmi les priorités gouvernementales si le danger a disparu.
Et pourtant, moins d’un mois plus tard, les activités reprennent progressivement.
Bus interdits, minibus autorisés : une logique difficile à comprendre
Sur place, plusieurs professionnels du tourisme dénoncent une organisation devenue, ces derniers jours, incohérente et potentiellement dangereuse. La voie longeant la colline, considérée comme la plus fragile, reste interdite aux grands bus touristiques. Mais les minibus, eux, y circulent désormais à nouveau.
Sur quelle base scientifique a-t-on déterminé qu’un bus représente un danger… mais pas plusieurs dizaines de minibus ou une file continue de voitures ? Une étude géotechnique a-t-elle établi un seuil précis de charge acceptable pour la colline ? Ou s’agit-il simplement d’un arbitrage improvisé, à vue d’œil, destiné à maintenir un minimum d’activité touristique sans assumer politiquement une réouverture totale ? Il n’y a à ce jour aucune réponse.
Pour accéder à la colline de Sidi Bou Saïd, deux voies existent.
La première, celle située à droite (depuis le rond-point) et utilisée dans le sens obligatoire de la montée des véhicules, longe directement la zone considérée comme la plus fragile. C’est également cette voie qui mène vers le parking principal et les commerces de souvenirs.
C’est pourtant cette route, depuis le rond-point que les touristes descendant des bus sont contraints d’emprunter à pied pour rejoindre le village.
À l’inverse, une seconde voie, utilisée dans le sens descendant de la circulation, permet, elle aussi, d’accéder directement à la colline. Mais contrairement à la première, elle n’est pas considérée comme particulièrement fragile. Les piétons pourraient donc théoriquement l’utiliser dans le sens de la montée avec beaucoup moins de risques.
Le problème est que cette seconde voie ne traverse pas la zone du parking et des commerces.
Pour plusieurs observateurs, le choix actuel semble donc davantage guidé par des considérations économiques que sécuritaires.
« Ils prennent des risques énormes, sans aucune étude sérieuse. Comment ont-ils estimé qu’un bus est dangereux, mais pas un minibus ? Pourquoi obliger les touristes à longer la voie fragilisée alors qu’une autre route existe ? », s’interroge un guide touristique ayant requis l’anonymat.
Selon lui, l’objectif réel est surtout de maintenir le flux des visiteurs vers les commerces du parking. Un passage stratégique pour ces nombreux commerçants vivant du tourisme.
« On est en train de privilégier le commerce et l’activité touristique sur la sécurité. Le plus logique serait peut-être de déplacer temporairement ces activités vers une zone plus sécurisée plutôt que de faire passer les visiteurs dans une zone reconnue comme fragile », estime-t-il.
Clairement, la logique sécuritaire semble progressivement céder la place à des considérations économiques.
Ennejma Ezzahra, le symbole qui inquiète
Mais pour plusieurs observateurs, le signal le plus inquiétant reste ailleurs : la réouverture du palais Ennejma Ezzahra.
Situé précisément dans la zone considérée comme sensible, le palais du baron d’Erlanger attire à lui seul un important flux de visiteurs et, indirectement, davantage de circulation.
« Le comble du comble est la réouverture du palais depuis quelques jours. Cela va mécaniquement attirer encore plus de visiteurs et encore plus de véhicules dans une zone que les autorités elles-mêmes jugeaient dangereuse il y a à peine quelques semaines », poursuit notre interlocuteur. Le paradoxe devient alors difficile à ignorer.
Autrement dit, le danger semble suffisamment sérieux pour maintenir certaines restrictions… mais plus assez pour ralentir réellement la reprise touristique. Ça reste quand même curieux, qu’en janvier, les autorités interdisaient jusqu’aux amplificateurs de son afin de limiter les vibrations dans la zone haute, mais que quatre mois plus tard, les vibrations des moteurs et la fréquence des visiteurs semblent poser beaucoup moins de problèmes.
Le silence des autorités alimente les inquiétudes
Le problème n’est pas uniquement la fragilité de la colline. Le problème est aussi l’absence totale de communication officielle.
Les Tunisiens ignorent aujourd’hui si des études géotechniques ont été réalisées ; si la colline a été stabilisée ; si le risque a diminué ; ou si les autorités ont simplement choisi de reprendre progressivement l’activité touristique malgré les dangers persistants.
Or, lorsqu’il s’agit d’un site aussi emblématique que Sidi Bou Saïd, la transparence devrait être une obligation minimale.
Car en cas d’accident, surtout impliquant des touristes étrangers, les conséquences dépasseraient largement le cadre local. L’impact sur l’image de la Tunisie serait considérable et à l’international.
Et le plus troublant dans cette affaire reste peut-être cette question, simple mais essentielle : « qu’est-ce qui fait qu’il existait un danger majeur en janvier et en avril… mais qu’en mai, sans aucune explication publique, la vie semble reprendre presque normalement ? »
Finalement, à Sidi Bou Saïd, le danger n’a jamais officiellement disparu. Il semble simplement être devenu économiquement plus difficile à assumer.
Maya Bouallégui











