Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux a provoqué une vive polémique en Tunisie, révélant une scène pour le moins controversée : deux individus, se présentant comme des élus et des représentants des ministères du Commerce et de l’Agriculture, ont effectué ce qui ressemble à une descente improvisée sur un berger installé aux Berges du Lac avec son troupeau, à l’approche de l’Aïd El Kebir.
Dans cette séquence largement relayée, les deux hommes interpellent le berger en lui reprochant l’absence de document officiel attestant de sa qualité professionnelle. L’un d’eux va jusqu’à contester la mention figurant sur sa carte d’identité nationale, affirmant qu’il ne s’agirait pas d’un « vrai berger ». Ils l’accusent également de refuser de coopérer avec une démarche visant, selon leurs propos, à orienter les moutons vers des points de vente officiels à l’approche de la fête religieuse.
Le ton employé dans la vidéo, les accusations portées et la posture adoptée ont immédiatement choqué une large partie de l’opinion publique. Les deux individus reprochent également au berger d’utiliser ce qu’ils qualifient de « domaine de l’État » pour faire paître son troupeau, tout en l’accusant implicitement de tirer profit de dispositifs publics sans contribuer aux efforts nationaux. Une rhétorique perçue par de nombreux internautes comme brutale, approximative et juridiquement contestable.
Car dans le même temps, une réalité bien connue du terrain agricole tunisien vient relativiser ces accusations : à l’approche de l’Aïd, de nombreux éleveurs et bergers circulent avec leurs troupeaux dans différentes régions du pays afin de vendre directement aux consommateurs, contournant souvent les circuits classiques. Une pratique tolérée de longue date, liée à la fois aux réalités économiques du secteur et à la faible structuration des dispositifs publics de commercialisation.
C’est précisément cette dissonance entre la scène filmée et les pratiques habituelles qui a déclenché une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Pour de nombreux internautes, l’attitude des deux individus dépasse le cadre d’un simple contrôle ou d’une régulation administrative, et s’apparente plutôt à une forme d’intimidation ou d’abus de pouvoir auto-proclamé.
L’une des réactions dénonce une incompréhension totale du monde rural et du droit élémentaire des citoyens à exercer une activité de subsistance :
« J’ai regardé la vidéo du député en colère contre un agriculteur qui fait paître son bétail sur ce qu’il appelle “terre de l’État”. Il n’a pas aimé que l’éleveur refuse de lui vendre ses moutons et de “coopérer avec l’État”. Il a même été qualifié d’irrégulier parce que sa carte d’identité ne mentionne pas qu’il est agriculteur. Franchement, en Tunisie, tout le monde élève des moutons pour survivre. Depuis quand cela devient-il illégal ou suspect ? »

Ce commentaire poursuit en dénonçant une forme de deux poids deux mesures dans l’économie du pays, en évoquant certains investisseurs agricoles et intermédiaires accusés de spéculation ou de contournement fiscal, tout en soulignant que les petits éleveurs deviennent des cibles faciles.
Une autre réaction, plus directe encore, s’indigne de la scène en des termes particulièrement virulents : « Mais qui sont ces clowns ? Je rêve ou ces deux personnes se promènent pour confisquer ou nationaliser les moutons d’un homme ? Avec quelle autorité ? Qui êtes-vous exactement ? »

Derrière l’exaspération, c’est surtout la question de la légitimité qui revient avec insistance. De nombreux internautes s’interrogent sur la qualité réelle des deux individus, sur leur mandat exact, et surtout sur le cadre légal dans lequel ils ont agi. Plusieurs voix estiment que même dans une logique de régulation du marché à l’approche de l’Aïd, aucune intervention ne saurait justifier une telle mise en cause publique d’un citoyen sans procédure claire.
Au-delà du cas individuel, cette affaire met en lumière un malaise plus large : celui d’une filière ovine sous pression, où les prix des moutons suscitent chaque année des tensions sociales, et où les dispositifs publics peinent à encadrer efficacement la chaîne de distribution.
N.J










