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Les Juifs tunisiens : ce que disparaître veut dire et ce qu’il reste à sauver

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Par Mohamed Salah ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Il y a des images qui devraient nous hanter.
    Celles, ces jours-ci, de la Ghriba presque vide.
    Quelques dizaines de pèlerins, à peine.
    Des fidèles courageux, obstinés, qui continuent de venir comme on entretient une flamme dans le vent.
    Autrefois, ils étaient des milliers.
    Ils venaient de partout.
    Pas seulement pour prier, mais pour faire vivre quelque chose de plus grand qu’eux : une mémoire tunisienne, spirituelle, partagée, presque évidente.
    Aujourd’hui, cette évidence vacille.
    Et avec elle, une question que l’on repousse depuis trop longtemps : comment une présence millénaire devient-elle une survivance ?

    Les disparitions sans événement

    Il y a, dans l’histoire des peuples, des événements qui ne font pas événement.
    Ils n’ont ni date fondatrice, ni geste spectaculaire.
    Ils ne sont ni une guerre, ni un décret, ni une révolution.
    Ils sont plus discrets. Et souvent plus irréversibles.
    Ce sont des effacements.
    Le départ des Juifs de Tunisie appartient à cette catégorie silencieuse : non pas un choc, mais une érosion ;
    non pas une décision, mais une accumulation ;
    non pas une rupture, mais une lente altération du regard.
    Jusqu’à ce moment imperceptible où l’autre cesse d’être un « nous ».

    Le mensonge confortable

    On préfère les récits simples. Ils apaisent. Ils déchargent.
    1948 : Israël naît. Et les Juifs partent.
    Trop simple. Ainsi racontée, l’histoire devient propre. Presque logique. Surtout : extérieure.
    Mais cette simplicité est un mensonge utile.
    Elle déplace la responsabilité, elle évite les questions, elle fabrique du destin là où il n’y a eu que des choix et des silences.
    En 1948, ils sont encore près de cent mille.
    À Tunis, Sfax, Sousse, Nabeul, Djerba, Gabès, Gafsa, partout, ils vivent.
    Ils ne coexistent pas : ils sont nous.
    Trois mille ans de présence.
    Non pas une tolérance. Une composante.
    Ils ne partent pas. Pas encore.

    Le moment où tout bascule sans se dire

    Rien ne commence par un drame.
    Tout commence par une nuance.
    À la fin des années 1950, quelque chose se fissure.
    Pas ouvertement. Pas brutalement.
    Mais sûrement.
    Une suspicion s’installe : celle de la double allégeance. Poison lent, mais efficace.
    Puis viennent les actes, toujours isolés, jamais assumés comme système : carrières bloquées, licences retirées, nationalisations inéquitables, regards qui changent.
    La citoyenneté ne disparaît pas.
    Elle se dégrade.
    Or une citoyenneté dégradée contient déjà, en germe, une sortie.
    Pas comme projet. Comme horizon.
    Et si rien n’avait vraiment changé ?
    Et si ce malaise n’avait jamais disparu ?
    Et s’il avait simplement changé de visage ?
    Ce que les Juifs tunisiens ont ressenti, ce glissement imperceptible d’une appartenance pleine vers une appartenance conditionnelle, n’est peut-être pas une exception historique.
    C’est peut-être un symptôme d’une société qui souffre.
    Aujourd’hui, d’autres minorités ressentent cette même fatigue. Surtout une grande partie de la jeunesse. Notre avenir n’est pas ici disent-ils. Beaucoup ne rêvent que de partir.
    Non pas persécutés. Mais pas retenus.
    Non pas exclus officiellement.
    Mais silencieusement découragés.
    Pourquoi ?
    Pas seulement pour des raisons économiques.
    Parce qu’une société qui exige l’uniformité finit par étouffer ceux qui s’écartent des normes qu’elle a fixées.
    On doit être semblables.
    Penser semblable.
    Croire aux mêmes récits.
    Alors il devient plus simple de partir que de dévier.
    Et dans cet espace réduit, l’individu se retire. Comme hier.

    Réduire ces drames à des erreurs politiques serait une facilité.
    Quelque chose de plus profond secoue nos sociétés : la difficulté à penser la pluralité autrement que comme une tolérance provisoire.
    La Tunisie indépendante s’est construite autour d’un récit légitime : arabité, islam, lutte anticoloniale. Le problème est qu’avec le temps ce récit n’a fait que se rétrécir pour enfin se figer.
    Et comme tout récit qui unifie simplifie.
    Et tout récit qui simplifie exclut.
    Même involontairement.
    D’où cette contradiction persistante : affirmer une citoyenneté pleine,
    tout en imaginant une nation homogène.
    Dans cet écart se joue tout. On accepte. Mais on hiérarchise.
    On inclut. Mais sous condition.
    On tolère. Mais sans renoncer à une centralité implicite.
    Or une appartenance conditionnelle n’est pas une appartenance. C’est une concession.
    Et les concessions finissent toujours par se retirer.

    La zone grise

    Il n’y a pas eu d’expulsion.
    Et c’est précisément cela qui rend l’histoire plus difficile à affronter.
    Ils ne sont pas partis parce qu’on les a chassés.
    Ils sont partis parce qu’on n’a pas su les retenir.
    Entre ces deux réalités, être chassé et ne plus être retenu, il existe une zone grise.
    C’est dans celle-ci que se loge le diable.
    C’est là que se loge la responsabilité.
    Car une société ne se définit pas seulement par ce qu’elle interdit. Mais par ce qu’elle tolère. Et plus encore : par ce qu’elle choisit de ne pas protéger.

    1967 : la révélation, pas la cause

    Juin 1967 apparaît comme une rupture.
    Violences. Synagogue incendiée. Commerces pillés.
    Mais les ruptures visibles ne sont souvent que des révélations tardives.
    On ne quitte pas un pays en quelques jours.
    On le quitte bien avant, intérieurement.
    Le départ commence lorsque l’avenir cesse d’être pensable.
    Lorsque l’on comprend, sans qu’on le dise, que l’on n’aura plus la même place.
    Alors partir n’est plus un choix. C’est une conséquence.
    Le problème n’est pas politique. Il est humain. On part en laissant derrière soi une vie, des tombes, des amis, des rues, des odeurs, la plage, la mer, le ciel bleu pour aller, en connaissance de cause vers le froid, la grisaille et un deux-pièces en banlieue. L’incertitude en tout.

    Ce qui disparaît vraiment

    Aujourd’hui, il reste environ 1400 Juifs en Tunisie.
    À Djerba, la Ghriba tient encore. Comme une flamme fragile.
    Bientôt, peut-être, il n’y aura plus de présence vivante.
    Alors une autre disparition commencera : celle de la mémoire.
    Car une mémoire sans porteurs devient abstraction. Une abstraction devient récit.
    Un récit finit toujours par être réécrit. Et parfois effacé.

    Ce qu’il reste à sauver

    Tout n’est pas perdu. Mais tout peut l’être.
    Il existe une troisième voie entre présence et oubli : la responsabilité.
    Sauver, ce n’est pas muséifier. Ce n’est pas figer. C’est reconnaître.
    Reconnaître un patrimoine : architectural, linguistique, historique.
    Ce n’est pas un geste envers une diaspora. C’est un devoir envers soi-même.
    Car une société ne s’appauvrit pas seulement par ce qu’elle perd. Mais par ce qu’elle choisit d’oublier.

    La seule question qui compte

    La question n’est plus : pourquoi sont-ils partis ?
    Elle est plus exigeante : que faisons-nous de ce qu’ils ont laissé ?
    Des pierres.
    Des mots.
    Des chants.
    Des recettes.
    Des archives.
    Des noms.
    Et derrière cela : des vies tunisiennes devenues, un jour, incomplètes.
    Les ignorer, c’est choisir une histoire plus confortable.
    Les assumer, c’est choisir une vérité plus exigeante.

    Toute société qui veut durer doit affronter son passé. Pas pour se condamner. Pour se comprendre.
    Car ce qui disparaît sans être pensé ne disparaît jamais vraiment.
    Il revient. Sous forme de malaise.
    Ou de répétition.
    Et la question reste là, intacte, presque accusatrice : comment un « nous » devient-il un « eux », puis un silence ?
    Et surtout : combien de départs faudra-t-il encore pour comprendre que ce mécanisme ne concerne jamais seulement ceux qui partent mais toujours ceux qui restent ?

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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