Il fut un temps où, pour faire taire un journaliste, il fallait au moins inventer un complot international, une mallette de billets cachée sous un lit ou un compte bancaire aux îles Caïmans. Aujourd’hui, on fait beaucoup plus simple, beaucoup plus moderne et surtout beaucoup plus administratif. Une dette fiscale, un retard de paiement, quelques formulaires bien remplis, deux ou trois expressions suffisamment impressionnantes comme « blanchiment d’argent », et voilà comment on transforme des chroniqueurs radio en dangereux parrains de la finance souterraine.
La chambre criminelle près la cour d’appel de Tunis a confirmé, mardi 12 mai 2026, les peines prononcées contre les journalistes Borhen Bssais et Mourad Zeghidi. Trois ans et six mois de prison. Des amendes financières. La confiscation des biens. La saisie des parts sociales de leurs sociétés au profit du Trésor public. Dit comme cela, on croirait lire le résumé d’une série Netflix consacrée à un cartel international spécialisé dans le trafic de devises et l’évasion fiscale à grande échelle. On imagine déjà des villas à Dubaï, des sociétés écrans au Panama et des lingots cachés derrière les bibliothèques.
La réalité, c’est celle de deux journalistes qui n’ont jamais cessé de réclamer une seule chose : être traités conformément à la loi. Ni au-dessus. Ni en dessous. La réalité, c’est celle d’infractions fiscales liées à des retards de paiement, dans un pays où les difficultés économiques étranglent entreprises, indépendants, commerçants et professions libérales. La réalité, c’est surtout celle d’une situation qui avait été régularisée par des accords avec l’administration fiscale, pendant qu’une autre administration, celle de la justice, décidait que cette régularisation n’avait finalement aucune importance.
Il y a quelque chose de profondément tunisien dans cette situation. L’Etat peut vous proposer une amnistie fiscale, accepter un arrangement, encaisser votre argent, considérer votre dossier réglé, puis, dans un second temps, revenir vous expliquer que vous demeurez tout de même un dangereux délinquant méritant plusieurs années de prison. Un peu comme si le système disait : « Merci pour le paiement, maintenant passons à la cellule ».
Une prison pour l’exemple
Le plus fascinant dans cette affaire reste probablement l’écart abyssal entre les termes employés et la réalité des faits. « Blanchiment d’argent ». L’expression est tellement spectaculaire qu’elle évoque immédiatement des réseaux mafieux, des circuits clandestins et des opérations financières complexes. Or, la liste des biens possédés par Borhen Bssais et Mourad Zeghidi raconte surtout une autre histoire : celle de la précarité chronique d’un métier qui survit difficilement dans un pays où le journalisme indépendant paie rarement les factures à temps.
Car enfin, si les retards de paiement envers le fisc ou la CNSS devaient conduire automatiquement en prison, il faudrait probablement construire plusieurs nouvelles villes pénitentiaires et y transférer une partie importante du tissu économique tunisien. Le nombre d’entreprises étranglées par les charges, les pénalités et les dettes sociales ne se compte plus. Les petits patrons, les professions libérales, les entrepreneurs et même certaines sociétés parfaitement respectables vivent constamment avec ce type de contentieux. On négocie. On rééchelonne. On régularise. On survit comme on peut.
Mais tout le monde n’est pas journaliste. Et surtout, tout le monde ne parle pas à la radio.
C’est là que se situe le véritable cœur du problème. Borhen Bssais et Mourad Zeghidi ne sont pas en prison parce qu’ils représentaient un danger financier pour l’Etat tunisien. Personne ne croit sérieusement cela. Ils sont en prison parce qu’ils parlaient. Parce qu’ils analysaient. Parce qu’ils commentaient l’actualité nationale. Parce qu’ils faisaient précisément ce que doit faire un journaliste dans une société normale : poser des questions, décortiquer les décisions du pouvoir, mettre en lumière les contradictions et parfois déranger.
Et si quelqu’un avait encore un doute sur la nature profondément politique de cette atmosphère, il suffit de regarder un détail presque comique tant il est révélateur : à un moment donné, une partie significative du plateau de la matinale d’IFM s’est retrouvée poursuivie ou condamnée dans différentes affaires. Borhen Bssais. Mourad Zeghidi. Sonia Dahmani. Zied El-Heni. Une collection impressionnante de coïncidences judiciaires autour d’un même espace médiatique. A l’exception, évidemment, de celui qui défend le pouvoir sur le même plateau. Mais cela relève certainement du hasard statistique le plus absolu. Les probabilités sont parfois surprenantes.
La fierté d’un métier qu’on veut humilier
Le moment le plus bouleversant de cette affaire restera peut-être cette phrase prononcée par Mourad Zeghidi devant la cour. Il a expliqué qu’il ne voulait être traité ni comme un numéro ni comme un nom, nul n’est au dessus de la loi. Cette phrase contient à elle seule toute la dignité d’un homme qui refuse qu’on le réduise à un dossier judiciaire ou à une fonction administrative. Elle rappelle aussi quelque chose d’essentiel : derrière les procédures, les accusations et les communiqués, il y a des êtres humains.
Il faut mesurer ce que représente réellement l’emprisonnement de journalistes dans un pays. Ce n’est jamais uniquement le sort de deux personnes. C’est un message envoyé à toute une profession. Une manière de dire : regardez bien ce qui peut arriver à ceux qui parlent trop librement. Regardez bien ce que coûte l’analyse politique lorsqu’elle cesse d’être confortable pour le pouvoir.
Et pourtant, malgré la violence de cette injustice, malgré la souffrance humaine qu’elle provoque, malgré les familles brisées et les carrières détruites, il est impossible de ne pas ressentir une immense fierté envers Borhen Bssais et Mourad Zeghidi. Pas parce qu’ils seraient des héros au sens romantique du terme. D’ailleurs, ils n’ont jamais demandé ce rôle. Aucun journaliste ne rêve de devenir le symbole d’une bataille entre liberté et autoritarisme. On rêve plutôt d’écrire, d’animer des émissions, de débattre, de vivre normalement.
Mais parfois, les régimes fabriquent eux-mêmes les symboles qu’ils prétendent combattre.
En voulant réduire ces voix au silence, on leur a donné une portée encore plus forte. En voulant les humilier, on a surtout révélé la fragilité d’un système incapable de tolérer la critique. Et en voulant transformer des journalistes en criminels, on a rappelé à toute une profession pourquoi le journalisme demeure indispensable.
Parce qu’une société où l’on emprisonne des journalistes pour avoir exercé leur métier n’est jamais une société rassurée par sa force. C’est au contraire une société terrorisée par la parole.
Et dans cette bataille-là, la solidarité n’est pas une option. Elle est un devoir.










