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La Tunisie invente le permis de créer

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Par Maya Bouallégui

    Présentée comme une avancée historique pour les artistes, la nouvelle loi 8-2026 sur le statut de l’artiste et les métiers artistiques suscite déjà une vague d’inquiétude dans les milieux culturels. Derrière les promesses de protection sociale et de reconnaissance professionnelle, plusieurs artistes, juristes et observateurs voient émerger une logique bien plus inquiétante : celle d’un État qui ne se contente plus d’encadrer les métiers artistiques, mais commence à définir qui mérite (ou non) d’être reconnu comme artiste. Le tout dans un climat politique marqué par la peur, la répression et l’absence presque totale de débat public.

    Il y a des lois qui naissent dans le débat, la confrontation d’idées, les auditions publiques et les longues discussions parlementaires. Et puis il y a les lois qui passent presque en silence, dans une étrange accélération administrative, comme si le pays n’avait ni le temps ni même le droit de réfléchir à ce qu’elles impliquent réellement.

    La loi 8-2026 sur le statut de l’artiste appartient clairement à la deuxième catégorie.

    Le texte a été voté le mardi 12 mai 2026. Signé le lendemain par le président de la République. Puis publié au Journal officiel dès le jeudi 14 mai. Trois jours à peine pour faire entrer dans le droit tunisien une loi qui redéfinit profondément les rapports entre l’artiste, l’État et la création elle-même.

    Pourtant, force est de remarquer que presque personne n’en parlait avant ce vote.

    Le pays était absorbé ailleurs. L’inflation. Les prix du mouton avant l’Aïd. Les condamnations politiques. La lassitude générale. Pendant ce temps, dans un silence quasi total, une loi potentiellement fondamentale pour l’avenir de la création artistique tunisienne traversait le Parlement sans véritable débat national.

    Une loi votée sans opposition

    Le plus sidérant reste peut-être l’absence de la ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, lors du vote du texte. Une loi sur les artistes discutée sans la ministre chargée de la culture. Comme si le texte devait passer vite, très vite, sans trop attirer l’attention. L’absence de Mme Srarfi sonne comme une étrange manière d’accompagner ce qui est pourtant présenté comme une avancée historique pour les artistes tunisiens, un peu comme si elle ne voulait pas assumer le texte.

    Même le vote raconte quelque chose du malaise ambiant. 76 voix favorables, une seule abstention, sur seulement 84 députés présents dans un Parlement qui compte pourtant 161 élus. Une loi censée organiser l’avenir de toute une profession adoptée dans un hémicycle à moitié vide, sans véritable opposition, sans confrontation idéologique, sans mobilisation nationale du secteur culturel.

    Mais le vrai problème n’est pas seulement la manière dont cette loi a été votée. Le vrai problème, c’est le pays dans lequel elle va désormais être appliquée.

    Une loi séduisante… en apparence

    Sur le papier, le texte semble presque irréprochable. Il parle de dignité de l’artiste, de protection sociale, de droits professionnels, de liberté de création, de soutien à la culture nationale et d’encouragement à l’économie créative. Les premiers articles du texte sont même rédigés dans une langue généreuse, presque rassurante.

    C’est précisément cette façade qui rend la loi aussi troublante.

    Parce qu’au milieu de ces promesses apparaît un mécanisme dont beaucoup d’artistes ont immédiatement compris la portée symbolique : l’obligation d’obtenir une carte professionnelle pour exercer les métiers artistiques à titre professionnel.

    Dit autrement, l’État tunisien commence désormais à définir officiellement qui peut être reconnu comme artiste professionnel.

    « L’artiste n’a pas besoin d’un permis pour créer »

    C’est ce point précis qui a fait bondir Taoufik Jebali. Et lorsque Taoufik Jebali parle, le milieu culturel tunisien écoute. Non seulement parce qu’il est l’une des plus grandes figures du théâtre tunisien contemporain, mais aussi parce qu’il fait partie des rares artistes dont la parole dépasse les querelles habituelles du milieu.

    Lorsqu’il affirme que « l’artiste n’a pas besoin d’un permis pour créer », il ne lance pas simplement une formule brillante destinée aux réseaux sociaux. Il pose une question fondamentale : depuis quand un État décide-t-il de la légitimité artistique ?

    Car c’est exactement ce qui se joue ici et c’est ce basculement que beaucoup redoutent.

    La carte professionnelle sera attribuée par le ministère des Affaires culturelles, après avis de commissions composées de représentants administratifs, de structures professionnelles et de spécialistes. Les critères retenus pourront inclure le parcours, les diplômes, les productions artistiques réalisées ou encore d’autres critères « objectifs » qui seront fixés ultérieurement.Tout cela sera donc déterminé selon des critères « objectifs ». Un mot magnifique dans les textes officiels. Beaucoup moins rassurant dans la Tunisie actuelle.

    Dans un pays démocratique et institutionnellement apaisé, cette mécanique soulèverait déjà de sérieuses questions. Mais dans la Tunisie de 2026, elle prend une toute autre dimension. Nous vivons dans un climat où journalistes, opposants, avocats et magistrats savent désormais qu’une ligne invisible existe, même lorsque personne ne la formule clairement. Une ligne qu’il vaut mieux éviter de franchir.

    C’est précisément pour cette raison que cette loi inquiète autant.

    Parce que personne ne croit réellement que le problème se limitera à quelques procédures administratives. Le danger est ailleurs : dans le pouvoir implicite que cette loi accorde à l’administration culturelle pour distribuer la reconnaissance officielle.

    Qui sera considéré comme artiste respectable ? Qui sera soutenu ? Qui recevra les aides publiques ? Qui sera invité dans les festivals officiels ? Qui sera progressivement marginalisé ? Et surtout : qui pourra continuer à créer sans devoir négocier silencieusement avec le pouvoir ?

    Une liberté proclamée… sous contrôle administratif

    Le texte contient d’ailleurs une contradiction presque fascinante. Il proclame solennellement la liberté de création artistique. Mais dans le même mouvement, il construit un immense appareil administratif composé de cartes professionnelles, de commissions, d’autorisations, de conditions d’exercice, de sanctions financières et de mécanismes de contrôle.

    La loi prévoit même des amendes pouvant atteindre dix mille dinars contre ceux qui exerceraient sans carte professionnelle.

    Autrement dit, la liberté artistique est célébrée… à condition d’être correctement encadrée.

    L’avocat Nafâa Laribi l’a parfaitement résumé dans un texte devenu viral. Son raisonnement paraît presque absurde au premier regard, avant de devenir brutalement logique. « Demain, explique-t-il, un jeune créateur utilisant l’intelligence artificielle, développant un jeu vidéo ou produisant une œuvre numérique pourrait théoriquement se retrouver confronté à une administration chargée de déterminer s’il peut ou non exercer « professionnellement » ».

    Une loi pensée pour un monde déjà disparu

    C’est là que cette loi révèle son immense décalage avec le monde réel.

    Partout ailleurs, la création artistique contemporaine devient fluide, hybride, éclatée. Des musiciens produisent seuls depuis leur chambre. Des illustrateurs travaillent directement pour des plateformes internationales. Des créateurs vivent de YouTube, de TikTok ou de contenus numériques impossibles à faire entrer dans les catégories administratives classiques. L’intelligence artificielle bouleverse déjà les frontières entre technique et création.

    Pendant que l’univers artistique mondial se transforme à une vitesse vertigineuse, la Tunisie continue de répondre avec les vieux réflexes d’un État administratif centralisé.

    Cette obsession administrative est d’autant plus troublante que le pays ne dispose même pas d’une véritable économie culturelle capable d’offrir des conditions de vie dignes aux artistes. Les salles ferment. Les productions survivent difficilement. Les financements sont précaires. Les circuits de diffusion restent fragiles. Les artistes vivent souvent dans une précarité chronique.

    Mais au lieu de construire un véritable marché culturel moderne, l’État semble avoir choisi une autre priorité : organiser, classifier et encadrer.

    Cette contradiction est au cœur de la critique formulée par l’artiste Slim Larnaout dans une tribune publiée par Business News. Derrière les promesses sociales et les slogans officiels, l’artiste pointe une réalité beaucoup plus brutale : la Tunisie continue de traiter administrativement un secteur culturel qu’elle n’a jamais véritablement construit économiquement. Les salles ferment ou survivent difficilement, les productions demeurent fragiles, les circuits de diffusion sont faibles et les artistes peinent encore à vivre dignement de leur travail. Dans ces conditions, la priorité aurait dû être de bâtir un véritable marché culturel capable d’accueillir les créateurs, et non de multiplier les mécanismes de contrôle, les cartes professionnelles et les procédures administratives. Autrement dit, l’État tunisien semble aujourd’hui davantage préoccupé par la manière d’encadrer les artistes que par celle de leur permettre réellement de vivre de leur art.

    Quand l’artiste devient une « locomotive du progrès national »

    C’est probablement là que réside le vrai malaise autour de cette loi.

    Dans les démocraties culturelles modernes, le statut de l’artiste sert principalement à protéger une liberté déjà acquise. Ici, beaucoup ont le sentiment inverse : la protection sociale sert aussi de porte d’entrée à une normalisation progressive de la création.

    Et l’article triomphaliste publié jeudi par La Presse (journal dirigé par l’État) n’a fait qu’accentuer cette inquiétude. À lire le quotidien propagandiste, la Tunisie serait entrée dans une sorte de renaissance culturelle historique. L’artiste y est présenté comme une « locomotive du progrès national », dans un texte débordant de lyrisme officiel et de célébration patriotique. La formule n’a rien d’innocent.

    Car dans les démocraties vivantes, l’artiste conserve précisément le droit d’être inutile au pouvoir, désagréable, irrévérencieux, dérangeant ou même profondément hostile au récit national dominant. Dès lors qu’un État commence à voir l’artiste comme un outil de mobilisation collective ou comme un acteur appelé à participer au « projet national », quelque chose change profondément dans le rapport entre création et liberté.

    C’est exactement ce que redoutent aujourd’hui beaucoup d’artistes tunisiens.

    L’histoire de l’art est d’ailleurs remplie de créateurs rejetés, marginalisés ou méprisés par les institutions de leur époque. Beaucoup des artistes aujourd’hui célébrés n’auraient probablement jamais obtenu la bénédiction administrative de leur temps.

    Au final, la vraie question qui réside derrière cette loi est la suivante : dans une Tunisie où tant de secteurs vivent déjà sous pression et sous la menace, qui protégera demain les artistes… contre l’État lui-même ?

    Maya Bouallégui

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