Hier encore, le président nous assurait que le peuple attendait des décisions. Des décisions historiques. Des décisions courageuses. Des décisions qui ne tarderaient pas à se concrétiser. Le peuple retenait donc son souffle, suspendu à cette promesse solennelle d’un sursaut national.
Le peuple peut désormais dormir tranquille. La première grande réalisation, après cette promesse historique, est arrivée. Suspension de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins.
La Tunisie respire de nouveau. L’honneur de la nation est sauf. Et la nation était manifestement au bord du gouffre. Il devenait urgent d’agir contre ces éléments qui pêchent dans des eaux troubles. Nous donnons foi à la ferveur des zélateurs du pouvoir, ces patriotes professionnels qui passent leurs journées à vomir leur haine contre les associations, ONG et corps intermédiaires accusés tour à tour de complot, de trahison ou de sabotage national.
Il faut dire que le danger était immense. L’organisation projetait ni plus ni moins qu’une conférence de presse consacrée à la présentation d’une étude sur les violences et agressions dans les établissements de santé tunisiens. Oui, vous avez bien lu. Une étude. Avec des chiffres. Des statistiques. Des conclusions. Des recommandations même. Une activité hautement subversive dans un pays où la réalité ne doit surtout pas être mesurée, documentée ou décrite sans autorisation implicite.
Fort heureusement, les autorités ont agi à temps. Seulement un mois de suspension, d’ailleurs. Une preuve éclatante de clémence face à une menace d’une telle ampleur. Sous d’autres cieux moins cléments, présenter des statistiques sur les violences hospitalières aurait probablement mérité la perpétuité aggravée avec confiscation des stéthoscopes.
Le grand complot des jeunes médecins
Il faut désormais avoir le courage de reconnaître nos erreurs collectives. Pendant des années, nous avons naïvement cru que l’effondrement progressif du système de santé résultait de l’incompétence et de l’amateurisme de nos gouvernants.
Quelle naïveté. Le véritable problème se cachait ailleurs. Il se tapissait chez les jeunes médecins.
C’est probablement l’Organisation tunisienne des jeunes médecins qui sabotait les ascenseurs des hôpitaux publics provoquant chutes et trépas de patients et d’autres jeunes médecins non-initiés à la cabale. Elle qui programmait des rendez-vous médicaux à huit mois et plus. Elle qui organisait discrètement les ruptures de stocks dans les pharmacies hospitalières. Elle qui poussait les médecins à quitter le pays dans le cadre d’un vaste complot contre la souveraineté nationale.
Peut-être même que ses membres désactivent les scanners (ceux qui marchent encore) la nuit avant de les remettre en marche au petit matin afin de semer le chaos et de salir l’image radieuse du système de santé tunisien.
Ce sont certainement eux aussi qui font disparaître les médicaments essentiels, qui percent les canalisations dans les hôpitaux, qui coupent l’eau dans les services, qui sabotent les climatiseurs (s’il en existe) en plein été et qui cachent les brancards et les chaises roulantes dès qu’un patient se pointe aux urgences.
À y regarder de plus près, tout devient limpide.
Les gardes épuisantes des internes ? Les jeunes médecins.
Les urgences saturées ? Les jeunes médecins.
Les violences quotidiennes contre le personnel médical ? Encore eux.
La fuite massive des compétences vers l’Europe et le Golfe ? Une stratégie de déstabilisation longuement préparée dans quelque salle obscure d’hôpital universitaire.
Les équipements hors service depuis des années ? Eux aussi.
Les malades transportés d’un établissement à l’autre faute de matériel ? Toujours eux.
Les rendez-vous fixés à des dates où les patients auront probablement déjà atteint la retraite ? Les jeunes médecins encore.
Et puis évidemment, il y a ce fameux hôpital de Kairouan, éternelle promesse suspendue entre discours officiels, inaugurations symboliques et communiqués lyriques. Pendant des années, nous avons cru, à tort, que son interminable non-édification et non-construction relevait de l’incapacité chronique de l’État à concrétiser ses annonces. Quelle erreur.
Il est désormais évident que de jeunes médecins mal intentionnés ont ourdi des plans pour mettre des bâtons dans les roues des bulldozers.
Après tout, qui d’autre pourrait être responsable d’années d’improvisation, de gestion erratique, de bureaucratie paralysante et d’effondrement du service public ?
Certainement pas ceux qui gouvernent.
Quand l’autonomie devient suspecte
Le plus troublant, au fond, n’est même pas l’absurdité de cette séquence. Car derrière le grotesque finit toujours par apparaître quelque chose de beaucoup plus sérieux. Une manière de gouverner, une vision du pouvoir et une redéfinition progressive de ce qui devient acceptable dans l’espace public.
Depuis des mois, le pays est saturé d’une rhétorique où associations, ONG, syndicats, collectifs et corps intermédiaires sont présentés comme des entités suspectes par nature. Il suffit désormais de s’organiser, de produire des chiffres, de documenter des abus ou d’exprimer une parole collective indépendante pour se retrouver accusé de « pêcher dans des eaux troubles », de servir des agendas étrangers ou de participer à quelque vaste complot contre la patrie.
Ce qui est fascinant dans cette mécanique est sa simplicité presque primitive. C’est de répéter suffisamment longtemps qu’une association reçoit des financements pour transformer, dans l’imaginaire collectif, une activité parfaitement légale en preuve de trahison.
Car il faut tout de même rappeler une évidence devenue presque subversive dans le climat actuel. Le financement qu’il soit étranger ou non des associations n’a rien d’illégal. Il est encadré, déclaré et régi par le décret-loi 88 organisant les associations. Mais à force de propagande, de discours paranoïaques et d’éléments de langage récités en boucle par les relais du sérail, une partie de l’opinion finit par considérer l’existence même des associations comme une opération de sabotage.
L’accusation devient alors automatique, réflexe, pavlovienne. Association ? Donc financement étranger. Financement étranger ? Donc trahison. Et trahison ? Donc neutralisation.
Le plus ironique est que même cela ne tient plus ici. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins a pourtant pris soin de préciser n’avoir bénéficié d’aucun financement public ni d’aucune subvention étrangère, et n’avoir reçu « pas un seul millime » en dehors des cotisations des jeunes médecins eux-mêmes. Mais au fond, cela ne change absolument rien
Faire taire plutôt que réparer
Le problème n’a jamais réellement été le financement. Pas plus qu’il ne s’agit réellement d’irrégularités administratives ou de procédures. La vérité est ailleurs. Dans l’existence même d’un espace autonome capable de produire une parole indépendante du pouvoir. C’est cela qui devient insupportable. Une organisation qui enquête. Qui documente. Qui publie des chiffres. Qui décrit une réalité embarrassante. Qui rappelle publiquement que des médecins sont agressés dans les hôpitaux, que les conditions de travail s’effondrent et que le système de santé se délite.
Dans cette nouvelle grammaire politique, le problème n’est plus la violence dans les hôpitaux, mais ceux qui en parlent. Ce n’est plus l’effondrement des services publics, mais ceux qui le documentent. Ce n’est plus la crise, mais sa visibilité.
L’un des glissements les plus inquiétants de cette période n’est autre que cette volonté méthodique de délégitimer toute forme d’organisation autonome. Comme si toute solidarité structurée, toute initiative collective, tout cadre indépendant de mobilisation ou de réflexion devenait, par essence, une menace potentielle contre le pouvoir-État.
Progressivement, tout corps intermédiaire est sommé de choisir entre l’alignement ou la suspicion. Le syndicat devient une officine. L’association devient un agent étranger. Le collectif devient un foyer de complot. Et la critique devient une trahison.
Un pouvoir qui finit par considérer toute parole autonome comme un danger ne cherche plus réellement à résoudre les crises. Il cherche à contrôler entièrement le récit de ces crises. À imposer une réalité officielle où les problèmes n’existent que lorsqu’il autorise lui-même qu’ils existent.
Le but n’est alors plus de réparer l’hôpital, mais de faire taire ceux qui décrivent son état.
Et dans un tel climat, même de jeunes médecins peuvent finir par être traités comme des ennemis publics.











2 commentaires
Fares
La Tunisie, ce pays qui célèbre les youyous et la farine
En Tunisie et durant cette période rose sombre, toute critique positive, rationnelle et intelligente est bannie. Fermons les yeux sur les problèmes quotidiens, prétendons que l’économie est au beau fixe et espérons que ces nouvelles approches fictives vont sortir la Tunisie de sa misère, qui est , elle, est bien réelle.
zaghouan2040
La Tunisie est devenue un univers concentrationnaire
Aucune personne intégre qualifiée travailleuse et ambitieuse ne peut y vivre sans être aliénée