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Manifeste pour le libéralisme politique

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Par Hamadi Redissi

    Présentation du dernier livre de Hatem M’rad : Libéralisme, Révolution et Constitutionnalisme. Essai sur la philosophie libérale de Benjamin Constant, AC Editions à l’espace « Culturels relais-La Marsa ». Samedi 16 mai à 17h.

    Présentation par Hamadi Redissi

    Hatem Mrad n’est plus à présenter. Fondateur de la Revue Tunisienne de Science Politique, il a récemment coordonné l’édition de l’Encyclopédie de science politique. Ses travaux se répartissent en gros en deux catégories, les études sur la Tunisie et les essais théoriques. Hatem Mrad aime à relever les défis intellectuels. Par exemple, dans Les dérives contraires en Tunisie. Autour de Carl Schmitt, 2022,il avait dit la « satisfaction intellectuelle authentique » qu’un auteur éprouve à se confronter aux grands esprits.

    Ce livre-ci est du même ordre. Mais il faut attendre l’épilogue d’un volumineux ouvrage de plus de 400 pages pour apprendre qu’ « il est toujours intéressant pour l’esprit toujours insatiable de discuter de bout en bout une doctrine rigoureuse, cohérente » sur « ce que devrait être une société libérale, viable, raisonnable et libre. C’est le cas de Benjamin Constant ». Mais on aura tort de penser que l’essai est un pur exercice intellectuel. Mrad veut montrer que la doctrine libérale de Constant n’en reste pas moins deux siècles après d’actualité : elle limite le pouvoir et elle sacralise la liberté, au moyen de la constitution. C’est cela le libéralisme politique (à ne pas confondre avec le laisser-faire) : l’idée que la liberté est l’essence même de la vie politique. En somme, tout ce que la Tunisie a lamentablement échoué de faire.

    Issu de la petite noblesse protestante, Benjamin Constant (1767-1830) n’a pas fait de brillantes études. Il doit plutôt son ascension dans le monde des lettres et de la politique à Mme de Staël avec laquelle il entretenait une liaison amoureuse tumultueuse (1795-1810). Il représente l’opposition libérale à Napoléon, avant de rallier l’Empire (Mars-juillet 1815). Il est enfin député (de 1819 à son décès en 1830). Auteur prolifique, il a exposé sa philosophie politique, à la base du libéralisme politique français, dans des brochures, des articles de presse, des correspondances, des romans, des essais dont il faut retenir Principes de politique édité en 1815 (Paris, Eymery) et réédité en 1957 pour la première fois depuis l’édition originale. Mrad étaye cette doctrine dans quatre parties dont chacune, à elle seule, est déjà une thèse : le despotisme, la Révolution, le constitutionalisme et la liberté individuelle.

    Constant voit le despotisme (première partie), dans ce « Napoléon qui a commencé son règne par une mesure d’exception [et qui] a fini par installer un empire ». Le despote usurpe le pouvoir, uniformise la société et avilit moralement les individus. Mais en vrai libéral, Constant ne se méfie pas moins du « despotisme de tous », c‘est à dire la souveraineté populaire excessive (dont se nourrit aujourd’hui le populisme), celle que Tocqueville appellera « la tyrannie de la majorité » (qui brime la minorité). Le remède libéral : la souveraineté de l’individu. C’est la Révolution (deuxième partie) qui l’exalte à travers quatre éléments : le progrès (contre le préjugé), la République (contre la monarchie), la liberté (contre le despotisme), enfin l’égalité (contre les privilèges).

    Ainsi, la Révolution pour un libéral se fonde sur la souveraineté du peuple, mais un peuple formé de citoyens libres. D’où la condamnation à la fois de la terreur révolutionnaire et de la contre-révolution. Les Principes de politique sont consacrés dans une constitution (troisième partie). Pour qu’elle garantisse les droits, elle doit être écrite, brève, perfectible et inviolable.

    Constant ne se fait pas d’illusions : une constitution « méticuleuse et envahissante » n’est pas un remède à l’abus de pouvoir. Tout ne peut être écrit (en cela son admiration pour le système anglais se justifie) mais aucune « violation totale » ne doit être tolérée. Reprenant Constant, Mrad détaille les techniques de limitation du pouvoir. On pense tout naturellement à Montesquieu, mais à la différence de l’auteur de L’esprit des lois, Constant ne cherche pas à limiter les pouvoirs, mais à les réduire à la racine.  

    Enfin, la liberté individuelle (quatrième partie). Dès 1806, Constant déclare : « J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout […] et par liberté j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité ».

    On doit à Constant la grande distinction entre les deux libertés qu’il développe dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, un court essai datant de 1819, l’année de son élection au parlement. La liberté des Anciens est politique. Elle se traduit par la participation directe et collective des citoyens libres à la vie politique, à l’exclusion des esclaves. En revanche, la liberté des Modernes fait fond sur l’indépendance de l’individu, libre et égal à tout autre. Elle est consacrée dans les droits individuels, inexistants chez les Anciens (les droits d’exprimer une opinion, de choisir un culte, de disposer d’une propriété, de se réunir avec d’autres…). Constant refuse de sacrifier la liberté politique au profit de la liberté individuelle et réciproquement, le meilleur moyen de les perdre toutes deux.

    L’essai de Mrad est un manifeste pour le libéralisme politique, à dissocier encore une fois du libéralisme économique qui parie sur la liberté d’entreprendre. C’est un plaidoyer pour l’absolu respect de l’individu. D’où la double méfiance, à l’égard du pouvoir (tout pouvoir) et vis-à-vis de la démocratie qui peut dégénérer en tyrannie de la majorité, ou en démocratie autoritaire. Mrad a appelé dans un autre ouvrage cette démocratie déréglée la « démocrature » en Tunisie, un monstre conceptuel, un mélange de démocratie et de dictature (H. M’rad, Naissance d’une démocrature, 2024).

    Le message à peine voilé : la Tunisie est prise en étau entre un pouvoir despotique et une opposition démocratique mais qui n’est pas forcément libérale (reconnaissant les mêmes droits à toutes et à tous). Dit brutalement : le pays regorge de démocrates mais compte très peu de libéraux.

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