Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce qui vient de se produire en Tunisie.
Pas le titre lui-même, le football a ses lois, ses mérites, ses dramaturgies ordinaires, mais ce qui l’a entouré : cette secousse émotionnelle presque tellurique, cette explosion de joie collective d’une intensité rare, peut-être inédite depuis les grandes heures mythologiques de l’indépendance.
Pendant quelques nuits, le pays entier a semblé vouloir oublier qu’il souffrait.
Les avenues débordaient de corps comme si la foule cherchait moins à célébrer une victoire qu’à vérifier qu’elle existait encore.
Les klaxons avaient la répétition hypnotique des rites anciens. Les drapeaux remplaçaient les certitudes disparues. Et ces larmes dans les yeux des hommes, mes larmes que je pensais réservées aux enterrements et aux révolutions, semblaient attendre depuis longtemps une permission de tomber.
Ce que nous avons vu n’était pas un simple moment sportif.
C’était une décompression salutaire.
Car les sociétés ne s’embrasent jamais autant pour un ballon lorsqu’elles vont bien.
Elles le font lorsqu’elles étouffent.
Une société qui ne croit plus au lendemain
Le paradoxe tunisien est là, immense et presque cruel : plus le pays s’enfonce dans l’incertitude économique et morale, plus il cherche des occasions de ferveur absolue.
Le chômage est devenu un climat.
L’inflation n’est plus une crise : c’est une lente érosion de la dignité quotidienne.
La classe moyenne, ce vieux pilier de la République, cette promesse silencieuse de stabilité sociale, glisse progressivement vers une pauvreté honteuse, celle qu’on cache encore derrière des vêtements propres et des crédits renouvelés.
Et surtout, il y a cette fatigue plus profonde : la disparition de l’idée même d’avenir.
Une société peut survivre à la pauvreté.
Elle survit plus difficilement à l’absence d’horizon.
Or la Tunisie contemporaine semble suspendue dans une étrange salle d’attente historique.
Les gouvernements passent, les discours changent de vocabulaire, mais la sensation demeure identique : demain ne vient jamais.
Dans un tel contexte, la victoire du Club Africain n’est plus seulement un succès sportif.
Elle devient une preuve symbolique que quelque chose peut encore triompher dans ce pays.
Et cette possibilité, même déplacée sur un terrain de football, agit comme une drogue collective.
Le football comme religion des sociétés déçues
Dans les sociétés apaisées, le football reste un spectacle.
Dans les sociétés blessées, il devient une métaphysique.
Parce qu’il offre ce que la politique ne sait plus produire : la possibilité du bonheur.
Le football conserve encore une idée devenue presque introuvable ailleurs : celle selon laquelle l’effort peut être récompensé, la fidélité reconnue, l’attente justifiée.
Quatre-vingt-dix minutes où les humiliés peuvent soudainement devenir immortels.
Les anciens dieux promettaient le salut après la mort.
Les idéologies modernes promettaient le progrès dans l’Histoire.
Le football, lui, promet au moins une soirée où l’on peut oublier qu’on a renoncé au reste.
Et ce n’est pas un hasard si les peuples les plus fragilisés émotionnellement vivent le sport avec une intensité quasi religieuse.
Quand les grandes structures de sens s’effondrent confiance politique, mobilité sociale, croyance dans les institutions les individus se réfugient dans des appartenances plus immédiates, plus charnelles, plus fusionnelles.
Le club devient alors une patrie miniature.
Le stade, une dernière cathédrale populaire.
Quand l’État cesse de raconter une histoire collective
Ce que cette liesse révèle aussi, c’est l’effacement progressif de l’État comme producteur de récit national.
Autrefois, les nations vivaient autour de grands projets communs : construire, moderniser, éduquer, émanciper.
Aujourd’hui, les institutions tunisiennes produisent surtout de la fatigue morale.
Les discours officiels ressemblent à des formulaires administratifs récités devant des citoyens qui n’y croient plus.
Le vide laissé par cette disparition du sens collectif ne reste jamais vide longtemps.
Il est aussitôt occupé par d’autres formes d’appartenance : le clan, la colère, la nostalgie… ou le football.
Dans ce contexte, aimer un club dépasse largement le sport.
C’est une manière de retrouver une émotion collective que la vie politique ne procure plus.
Une manière de sentir encore battre quelque chose en commun dans une société fragmentée par la précarité, la défiance et l’exil intérieur.
Une joie immense… donc un immense manque
C’est peut-être cela, au fond, la vérité la plus troublante de ces célébrations : leur disproportion.
Une joie excessive est souvent l’aveu silencieux d’un manque immense.
Quand un titre de football provoque des scènes qui ressemblent à une libération nationale, cela signifie que les gens attendaient autre chose que du football.
Ils attendaient une délivrance.
Car derrière les chants, il y avait autre chose :
des frustrations accumulées, des humiliations sociales, des vies suspendues, des jeunesses sans récit.
Ce pays ne manque pas seulement d’argent.
Il manque de perspectives capables de donner un sens à l’effort quotidien.
Et lorsqu’une société ne parvient plus à produire de grandes espérances collectives, elle finit par investir émotionnellement des événements de substitution.
Le football devient alors bien plus qu’un jeu : il sort des stades et devient un antidépresseur national.
Le miroir que personne ne veut regarder
Les gouvernants devraient observer ces images avec inquiétude plutôt qu’avec opportunisme.
Car ce que la rue exprimait dans cette euphorie débordante n’était pas seulement de la joie.
C’était aussi un aveu politique terrible : celui d’un peuple qui n’attend plus grand-chose du réel.
Une société qui célèbre un championnat comme si elle avait vaincu la misère, l’humiliation et l’impuissance dit quelque chose d’essentiel sur son état intérieur.
Elle dit que la vie ordinaire est devenue trop lourde.
Que le quotidien manque de victoires.
Et qu’il faut désormais un ballon pour ressentir ce que les institutions ne savent plus offrir : la dignité d’exister ensemble.
Le Club Africain a remporté son titre.
Et il a offert au pays quelque chose de précieux : quelques heures de lumière dans une époque assombrie.
Mais la Tunisie, elle, attend toujours le sien.
Et cette attente-là n’est pas sportive.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










