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Nouira à Bourguiba : entre le possible et le souhaitable

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Par Sadok Rouai

    Par Sadok Rouai

    Une adresse fondatrice à Bourguiba

    Dans son premier rapport annuel en tant que premier gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, couvrant l’exercice 1958-1959, Hédi Nouira s’adresse directement au président Habib Bourguiba dans une formule qui dépasse largement le cadre administratif pour toucher à une véritable philosophie de l’action publique.

    Il écrit ainsi :

    « Votre sage politique, Monsieur le Président, tend précisément à canaliser un courant, évidemment naturel, mais quelquefois irréaliste et à imprimer aux forces vives de la nation une orientation telle qu’elles devront par elles-mêmes et d’elles-mêmes faire le départ entre le possible et le souhaitable. »

    Encadrer les aspirations de l’indépendance

    Cette phrase, dense et soigneusement construite, s’inscrit dans le contexte des premières années de l’indépendance tunisienne, marquées par une forte montée des attentes sociales et économiques. La sortie du système colonial ouvre un horizon d’espérances considérables : développement rapide, amélioration des conditions de vie, industrialisation et modernisation de l’État. Mais Nouira souligne déjà une tension centrale : toutes ces aspirations ne sont pas immédiatement compatibles avec les capacités budgétaires du pays.

    En évoquant un « courant » d’aspirations « naturel » mais parfois « irréaliste », il met en lumière la nécessité d’un encadrement des attentes collectives. Le rôle du pouvoir politique, incarné par Bourguiba, est alors défini comme celui d’un régulateur : non pas brider les ambitions, mais les orienter vers des trajectoires soutenables. L’État devient ainsi un arbitre entre le désir de transformation rapide et les contraintes structurelles et budgétaires du développement.

    La formule finale est particulièrement révélatrice : les forces vives de la nation doivent elles-mêmes apprendre à distinguer « le possible et le souhaitable ». Autrement dit, le développement ne peut pas reposer uniquement sur des décisions venues d’en haut ; il suppose aussi une forme de maturité collective, une intériorisation des limites économiques et budgétaires par les acteurs sociaux et économiques. Cette vision renvoie à une logique de responsabilisation partagée, où la réussite du projet national dépend autant de la discipline collective que de l’action de l’État.

    Au-delà de son contexte historique, ce passage résonne encore aujourd’hui. Il pose implicitement une question toujours actuelle dans la vie publique tunisienne : celle de la clarté du discours politique face aux attentes sociales. Les responsables contemporains sont confrontés à une exigence similaire de transparence, consistant à expliquer ce qui est réellement possible dans un contexte économique contraint, et ce qui relève davantage du souhaitable ou du projet à long terme.

    Dans cette perspective, la leçon de Nouira conserve une actualité particulière : la crédibilité de l’action publique repose sur la capacité à articuler ambition collective et réalisme économique, sans céder ni au pessimisme paralysant, ni à la surenchère des promesses.

    Interdépendances internationales et risque de repli

    Dans sa conclusion Nouira note également :

    « L’intérêt de notre pays exige également que nous ne mésestimions pas les évolutions qui sont en train de se produire chez nos partenaires, voisins, clients ou fournisseurs. Nul doute que ces évolutions auront des répercussions de plus en plus marquées sur notre jeune économie. Il serait grave de conséquence de ne pas en tenir compte. »

    Ce passage introduit une nuance essentielle dans la pensée de Nouira : à côté de la nécessité de structurer les aspirations internes et de promouvoir une discipline économique collective, il insiste sur les dangers d’une stratégie implicite de « repli sur soi ».

    En rappelant que la Tunisie ne peut « mésestimer les évolutions » chez ses partenaires, voisins, clients ou fournisseurs, Nouira souligne le caractère profondément interdépendant de l’économie tunisienne, même dans les premières années de l’indépendance. L’ouverture internationale n’est pas ici présentée comme un choix idéologique, mais comme une contrainte structurelle : les transformations des économies européennes et régionales, les fluctuations des marchés et les recompositions commerciales ont des effets directs et croissants sur une « jeune économie » encore fragile.

    La mise en garde est explicite : ne pas tenir compte de ces évolutions serait « grave de conséquence ». Cette formule traduit une critique implicite de toute tentation autarcique ou de stratégie de développement fondée exclusivement sur le « compter sur soi », sans intégration aux dynamiques internationales.

    Dans une lecture contemporaine, ce passage invite à une vigilance particulière. Il rappelle que les politiques économiques fondées sur l’autosuffisance ou le repli peuvent produire des déséquilibres importants dans un contexte de forte intégration des échanges. À l’inverse, il suggère que la souveraineté économique ne signifie pas l’isolement, mais la capacité à s’insérer lucidement dans les interdépendances globales tout en les maîtrisant.

    BIO EXPRESS

    Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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