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La Tunisie en attente d’elle-même

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Par Amin Ben Khaled

    Par Amin Ben Khaled

    Qu’est-ce qu’une société qui ne parvient plus à se raconter dans le temps long ? Qu’est-ce qu’un pays dont les institutions peinent à convertir les énergies collectives en projets durables, et dont les citoyens, lentement, ont appris à réduire leurs attentes à l’échelle du quotidien ? La Tunisie contemporaine n’est pas simplement une nation traversée par des difficultés économiques conjoncturelles – des dizaines d’autres le sont, sans produire ce sentiment particulier d’étranglement. Elle est une société où la confiance dans l’avenir s’est progressivement érodée, où le futur est passé du statut de promesse à celui d’incertitude, et où cette transformation silencieuse recompose en profondeur les comportements individuels, les imaginaires politiques et les rapports entre générations.

    Comprendre ce glissement suppose de ne pas le réduire à une seule cause. Il est le produit d’une superposition de facteurs – structurels, politiques, symboliques – dont les effets se renforcent mutuellement et finissent par produire ce que l’on pourrait appeler « une contraction du temps social ». Mais il serait intellectuellement malhonnête de ne pas nommer également ce qui, dans cet appauvrissement de l’horizon, relève de choix politiques délibérés et d’une culture du pouvoir qui préfère gouverner la peur plutôt que de la dissoudre.

    Le poids des promesses non tenues

    Toute société fonctionne sur un crédit implicite envers l’avenir. Elle tolère les sacrifices du présent dans la mesure où elle croit à une amélioration collective à venir. En Tunisie, ce crédit s’est accumulé puis épuisé en l’espace de quelques décennies.

    Le projet national issu de l’indépendance reposait sur une promesse forte : la modernisation progressive par l’école, l’administration rationalisée et la construction d’un État capable d’arbitrer entre les intérêts sociaux. Ce récit n’était pas exempt de contradictions – les inégalités régionales persistaient, les libertés politiques restaient étroitement encadrées – mais il offrait une lisibilité de l’avenir. Les classes moyennes, en particulier, se reconnaissaient dans cette promesse d’ascension par le mérite.

    La révolution de 2011 a profondément reconfiguré ce rapport au temps. Dans un premier mouvement d’une rare intensité, elle a ouvert un espace exceptionnel de projections collectives : démocratie, justice sociale, refondation institutionnelle, réconciliation nationale. Rarement une société avait semblé aussi déterminée à se réinventer. Mais les révolutions produisent structurellement des attentes supérieures aux capacités réelles des sociétés en transition. L’instabilité gouvernementale, les tensions politiques, les difficultés économiques persistantes ont progressivement transformé l’enthousiasme initial en une désillusion dont les effets continuent de se faire sentir.

    Ce qui s’est fissuré, ce n’est pas seulement la confiance dans telle ou telle élite. C’est le récit collectif lui-même qui a perdu de sa force mobilisatrice. Les grands termes de la transition –  réforme, développement, souveraineté – continuent d’être employés, mais ils n’irriguent plus les imaginaires sociaux avec la même vigueur. Ils résonnent souvent dans le vide d’une promesse que le pays peine encore à tenir.

    Les institutions face à leurs limites – et à leurs tentations

    Il serait inexact de réduire cette situation à une simple défaillance de la volonté politique. Les difficultés que traverse la Tunisie s’inscrivent dans des contraintes structurelles profondes que nul gouvernement n’aurait pu aisément dissoudre : une économie insuffisamment diversifiée, une dette publique croissante, une intégration régionale entravée par des voisinages instables.

    Ces contraintes objectives ne dispensent cependant pas d’une analyse lucide des choix effectués. Car à côté des impuissances réelles, il y a les renoncements choisis. L’affaiblissement progressif des espaces de délibération publique, la marginalisation des contre-pouvoirs institutionnels, la tendance à différer les réformes structurelles au profit de la gestion des urgences immédiates –  autant de dynamiques qui ont contribué à réduire la capacité collective à penser le temps long. Une société ne peut se projeter dans l’avenir que si ses institutions lui en offrent les conditions : des règles stables, des arbitrages prévisibles, des espaces où les conflits d’intérêts se résolvent autrement que par la force ou le contournement.

    À cela s’ajoute une dérive qui mérite d’être nommée : le recours croissant à une rhétorique populiste qui substitue l’émotion à l’analyse, le bouc émissaire au diagnostic, et la désignation de l’ennemi intérieur à la construction patiente de politiques publiques. Lorsque les difficultés du pays sont systématiquement imputées à des complots extérieurs, à des élites corrompues indifférenciées ou à des opposants présentés comme des traîtres, le débat public se stérilise. On ne réforme pas ce qu’on accuse ; on ne construit pas avec ceux qu’on diabolise. Le populisme, en Tunisie comme ailleurs, est moins une réponse à la crise qu’un obstacle supplémentaire à sa résolution.

    La fragilité de ces conditions explique en partie pourquoi la peur du futur n’est pas seulement un affect psychologique diffus, mais une réponse rationnelle à un environnement institutionnel perçu comme imprévisible – et parfois délibérément entretenu comme tel.

    Une jeunesse à l’horizon déplacé

    Cette crise de la projection se manifeste avec une acuité particulière dans les comportements des jeunes générations. L’émigration n’est plus seulement une réponse à un marché du travail défaillant : elle est devenue un imaginaire collectif structurant, une manière de se représenter l’avenir et d’organiser les désirs individuels. Pour une fraction croissante de la jeunesse tunisienne, la trajectoire désirable ne se dessine plus à l’intérieur des frontières nationales, mais dans un ailleurs géographique ou symbolique – Europe, Canada, pays du Golfe, ou encore les espaces d’une économie numérique mondialisée qui semblent offrir des perspectives plus lisibles.

    Ce déplacement de l’horizon produit un paradoxe structurel que le pays peine à assumer : la Tunisie continue d’investir massivement dans l’éducation et la formation de ses citoyens, mais une part croissante de cette ressource humaine envisage son accomplissement hors du territoire national. Ce n’est plus l’exception du départ qui s’installe comme norme, mais l’intention du départ qui devient horizon par défaut –  psychologique avant même d’être effectif.

    Il serait cependant réducteur de ramener ce phénomène à un simple calcul économique. Ce qui se joue, c’est une dissociation progressive entre appartenance affective au pays – qui demeure réelle, souvent intense – et confiance dans sa capacité à offrir des trajectoires stables et désirables. La Tunisie reste aimée ; elle n’est plus tout à fait crue. L’attachement et la confiance, qui coïncidaient dans le récit national de la génération précédente, se sont lentement découplés.

    Ce décrochage est en partie le résultat d’une incapacité – ou d’un refus – à associer la jeunesse à la définition des choix collectifs. Une société qui parle de sa jeunesse comme d’une ressource à retenir, sans lui offrir les espaces réels d’expression et de pouvoir qui rendraient ce projet crédible, ne devrait pas s’étonner que cette même jeunesse choisisse de chercher ailleurs ce que le pays lui refuse ici.

    La nervosité comme climat ordinaire

    La peur du futur transforme également la texture de la vie sociale quotidienne. Lorsqu’une collectivité doute durablement de sa capacité à produire de la stabilité, plusieurs mécanismes apparaissent simultanément : repli sur le présent, survalorisation de la sécurité immédiate, hypersensibilité aux signaux négatifs, fatigue informationnelle qui oscille entre saturation et dépendance à l’actualité.

    Les réseaux sociaux jouent ici un rôle amplificateur considérable. Ils organisent un flux continu de tensions émotionnelles dans lequel chaque crise est susceptible d’être présentée comme l’annonce d’une catastrophe imminente. Le débat public devient alors moins un espace de rationalisation collective qu’un théâtre d’amplification des peurs, où les polémiques prennent rapidement une dimension existentielle sans rapport avec leur objet réel.

    Ce climat de nervosité permanente n’est pas sans utilité politique. Un corps social épuisé par l’agitation informationnelle, saturé de polémiques et de crises en cascade, est un corps social moins disponible pour l’action collective organisée, moins capable de distinguer l’essentiel de l’accessoire, plus vulnérable aux discours simplificateurs qui promettent de tout résoudre d’un seul geste d’autorité. Le populisme prospère précisément dans cet humus émotionnel : il n’a pas besoin de proposer un programme cohérent, il lui suffit de nommer des coupables et d’incarner une rupture.

    Cette nervosité n’est certes pas propre à la Tunisie –  elle caractérise de nombreuses sociétés contemporaines confrontées à la fragmentation informationnelle. Mais elle s’y combine à une fragilité économique structurelle et à une mémoire révolutionnaire encore non soldée, ce qui en accentue considérablement les effets et rend plus difficile la reconstitution d’un espace public apaisé.

    L’attrait du statu quo et ses équivoques

    Parmi les conséquences les plus visibles de cette longue période d’incertitude figure la transformation du rapport collectif à l’autorité. Les sociétés qui traversent des crises prolongées tendent à réajuster leurs hiérarchies de valeurs : l’autoritarisme monte dans l’échelle des priorités collectives, parfois au détriment de la délibération et du pluralisme. Ce n’est pas nécessairement le signe d’une adhésion idéologique à l’ordre autoritaire — c’est souvent, plus simplement, le signe d’un épuisement.

    Mais cet épuisement peut être instrumentalisé. Lorsque le discours du pouvoir présente toute opposition comme une menace pour la stabilité, toute critique comme une déstabilisation étrangère, et tout pluralisme comme un luxe que le pays ne peut pas se permettre, il exploite la fatigue légitime des citoyens pour consolider une concentration du pouvoir qui n’a rien d’inévitable. La confusion entre stabilité de l’État et stabilité du régime en place est l’un des ressorts les plus classiques –  et les plus efficaces – de l’autoritarisme contemporain.

    En Tunisie, cette dynamique se nourrit également du contexte régional. La Libye voisine, les guerres au Proche-Orient, les turbulences du Sahel entretiennent une angoisse diffuse de l’effondrement qui traverse l’ensemble du corps social. Dans cet environnement géopolitique chargé, la stabilité cesse d’être un simple objectif de gouvernance pour devenir une nécessité psychologique – une valeur refuge à laquelle une partie croissante de la population est prête à consentir des sacrifices politiques dont elle mesure peut-être insuffisamment le coût à long terme.

    Reconstruire un horizon

    La question centrale qui se pose à la Tunisie n’est donc pas uniquement budgétaire ni strictement institutionnelle. Elle est d’abord une question de temporalité collective : comment reconstituer un horizon crédible dans lequel les sacrifices du présent retrouvent un sens, dans lequel les générations peuvent à nouveau imaginer un destin partagé ?

    Cela ne suppose pas un optimisme de façade ni une rhétorique volontariste sans prise sur le réel. Cela exige une honnêteté collective sur les fractures accumulées – y compris sur la part que le pouvoir lui-même porte dans leur aggravation. Les sociétés qui ont traversé des crises comparables ne s’en sont pas sorties par la seule croissance économique : elles ont d’abord reconstitué une confiance minimale dans l’idée que l’action collective pouvait encore infléchir le cours des choses –  que la politique, au sens le plus sobre du terme, conservait une utilité réelle et que les citoyens y avaient une part effective.

    Car lorsqu’une société cesse de croire au futur, ce n’est pas seulement l’économie qui se fragilise. C’est l’énergie historique elle-même – cette force lente et diffuse qui pousse les collectivités à investir, à former, à construire – qui commence à se retirer. Et cette énergie-là, aucun programme d’ajustement structurel, aucun discours souverainiste, aucune rhétorique de la rupture ne saurait la remplacer. Elle ne renaît que lorsque les citoyens retrouvent la conviction, même fragile, qu’ils sont autre chose que les spectateurs de leur propre déclin.

    BIO EXPRESS

    Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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