Dans un contexte marqué par le ralentissement de l’inflation, la persistance des tensions géopolitiques, l’alourdissement de la pression fiscale et la montée des contraintes réglementaires, la Société de fabrication des boissons de Tunisie (SFBT) a tenté, en 2025, de préserver ses équilibres financiers sans augmenter ses prix de vente, malgré une hausse continue des coûts et de la fiscalité sur le secteur des boissons.
L’Assemblée générale ordinaire (AGO) du groupe, tenue mardi 19 mai 2026 au Sheraton Tunis Hotel sous la présidence de Mustapha Abdelmoula, président du conseil d’administration, et d’Elyes Fakhfakh, directeur général, a été l’occasion pour le management de revenir sur un exercice marqué par la résilience du groupe face à un environnement économique toujours contraignant.
Après un exercice 2024 marqué par l’envolée du prix du sucre, la hausse de la fiscalité et une forte progression de l’imposition, le management a cette fois mis en avant la capacité du groupe à absorber une partie importante des pressions sur ses coûts tout en maintenant une dynamique d’investissement, de diversification et de développement.
L’AGO 2026 a ainsi permis à la direction de défendre la résilience opérationnelle du groupe, tout en exposant les principaux défis auxquels le secteur reste confronté, notamment en matière de fiscalité, de compétitivité et de coûts des matières premières.

Une croissance maintenue malgré le gel des prix depuis février 2024
En 2025, le chiffre d’affaires de la SFBT a progressé de 0,81%, passant de 836,58 millions de dinars à 843,36 millions de dinars, dans un contexte marqué par la baisse de l’inflation en Tunisie, revenue à 5,3% contre 7% en 2024 et 9,2% en 2023.
Durant son intervention, Elyes Fakhfakh a insisté sur un élément central : le groupe n’a procédé à aucune augmentation des prix de vente depuis le 15 février 2024, aussi bien pour la bière que pour les boissons gazeuses.
Cet élément constitue l’un des principaux marqueurs de l’exercice 2025. En 2024, le management expliquait encore avoir procédé à des ajustements tarifaires afin de compenser l’envolée du prix du sucre et la hausse de certaines charges fiscales. En 2025, la logique est différente : malgré une fiscalité encore plus lourde et un coût du sucre toujours élevé, le groupe a choisi de maintenir ses prix inchangés pendant plus de deux ans.
Cette stabilité tarifaire a été présentée comme un choix stratégique visant à préserver le pouvoir d’achat des consommateurs, protéger les parts de marché du groupe et éviter un affaiblissement supplémentaire de la compétitivité des produits locaux face aux circuits parallèles.
Selon le management, cette politique a contribué à limiter la progression de l’inflation dans la catégorie boissons à 3,1%, soit un niveau nettement inférieur à l’inflation générale enregistrée dans le pays.
Dans le détail, les ventes nettes de bière ont progressé de 2,3% en volume pour atteindre 1,73 million d’hectolitres, tandis que les ventes d’eaux minérales ont augmenté de 4,98%, à plus de huit millions d’hectolitres. Le management a également souligné la bonne tenue des ventes de bière sans alcool ainsi que la progression des boissons gazeuses en verre consigné.
En revanche, les boissons gazeuses et les jus ont enregistré une baisse de 11,8% sur le marché local. La direction a toutefois expliqué que cette contraction était principalement liée à un transfert interne d’activité entre filiales, notamment entre le site de Charguia et la filiale LGBA à Ben Arous, portant sur environ 156.000 hectolitres.
Selon les explications fournies durant l’assemblée, ce changement organisationnel répond à une logique d’optimisation des marges après l’introduction de la taxe de 3% sur le chiffre d’affaires instaurée par la Loi de finances 2024.
Le groupe a expliqué que certaines opérations interfiliales devenaient déficitaires, les marges internes étant inférieures à la charge fiscale supportée.
En neutralisant cet effet de transfert, la croissance réelle du chiffre d’affaires aurait avoisiné 4%, selon le directeur général. Celui-ci a également précisé que ce transfert de chiffre d’affaires s’était accompagné d’un transfert de charges d’environ deux millions de dinars, contribuant à l’amélioration de la rentabilité opérationnelle.

Une rentabilité en progression malgré la hausse des charges fiscales
Malgré un environnement jugé particulièrement difficile, la SFBT a réussi à améliorer ses principaux indicateurs de rentabilité.
Le résultat d’exploitation a progressé de 6,02% pour atteindre 214,94 millions de dinars, contre 202,75 millions un an auparavant.
Le résultat net individuel a, quant à lui, progressé de 5,97%, à 267,2 millions de dinars, contre 252,15 millions en 2024.
Le management attribue cette évolution à une meilleure maîtrise des charges, à la stabilité relative des prix des principales matières premières ainsi qu’à l’amélioration des revenus financiers et des dividendes reçus des filiales.
Les résultats consolidés du groupe ont également progressé, mais à un rythme plus modéré. Les revenus consolidés ont augmenté de 3,5% pour atteindre 1,44 milliard de dinars, tandis que le résultat net consolidé s’est établi à 300,1 millions de dinars, en hausse de 1,24%.
Cette croissance plus limitée du résultat consolidé s’explique notamment par la hausse de l’impôt sur les sociétés, passé de 71,8 millions à 80,8 millions de dinars, malgré la baisse de la contribution au profit de l’État.
Le groupe considère néanmoins que cette évolution confirme sa capacité à absorber des chocs externes importants tout en maintenant ses équilibres financiers.
Cette résilience constitue d’ailleurs l’un des principaux fils conducteurs du discours du management depuis plusieurs exercices. Déjà en 2024, la direction mettait en avant la capacité du groupe à stabiliser ses résultats malgré la flambée du sucre, la hausse des taxes et l’augmentation de l’imposition. En 2025, la SFBT semble avoir franchi une nouvelle étape, en absorbant une partie importante des pressions sur ses coûts sans procéder à de nouvelles augmentations de prix.
Fiscalité : un contexte de taxation toujours plus exigeant
Une large partie de l’intervention du management a porté sur la fiscalité du secteur des boissons gazeuses, sujet devenu central dans le discours du groupe ces dernières années.
La direction a particulièrement insisté sur le poids de la taxe de 3% sur le chiffre d’affaires instaurée par la Loi de finances 2024, dont le coût annuel est estimé à 22,9 millions de dinars.
Selon le management, cette nouvelle taxe intervient dans un contexte déjà marqué par un niveau de taxation très élevé des boissons gazeuses, évalué à 51,75%.
Elyes Fakhfakh a estimé que ce niveau de taxation était pratiquement le double de celui observé dans des pays voisins comme l’Algérie, le Maroc ou l’Égypte, où la fiscalité du secteur avoisinerait 25%.
Le management a également rappelé que la SFBT figurait parmi les plus importants collecteurs d’impôts du pays, avec près d’un milliard de dinars collectés pour le compte de l’État en 2025.
Concernant la bière, le droit de consommation demeure particulièrement élevé, atteignant environ 2,4 dinars par litre pour la bière en bouteille.

Le sucre, un facteur majeur de tension sur les marges
Le dossier du sucre a constitué un autre point majeur des discussions.
Le management a expliqué que la société n’avait pas bénéficié du mécanisme lui permettant d’importer du sucre au prix international. Selon les chiffres présentés durant l’AGO, le prix international du sucre ressort actuellement autour de 1,425 dinar par kilogramme, contre 2,908 dinars via l’Office du commerce, soit un coût quasiment doublé.
Pour la direction, cette situation exerce une pression directe sur les marges du groupe, d’autant plus que les prix de vente sont restés inchangés depuis février 2024.
Là encore, le contraste avec l’exercice précédent est important. En 2024, la hausse du prix du sucre avait été présentée comme l’un des principaux facteurs ayant conduit à l’ajustement des prix des boissons gazeuses. En 2025, le management explique avoir absorbé ce différentiel de coût sans hausse tarifaire supplémentaire, malgré un contexte fiscal encore plus tendu.
La SFBT a indiqué poursuivre ses discussions avec l’administration afin d’obtenir l’autorisation d’importer au moins une partie de ses besoins aux prix internationaux.
Le groupe a également évoqué l’impact des nouvelles réglementations sur son activité.
La nouvelle loi sur les chèques a provoqué, selon le management, une perturbation temporaire du marché en début d’année, avant un rattrapage durant le second semestre. La direction a toutefois précisé que cette transition n’avait pas eu d’impact financier significatif sur les résultats du groupe.

Investissements : le groupe maintient un rythme soutenu
Malgré les contraintes fiscales et réglementaires, la SFBT maintient un rythme d’investissement élevé.
Les investissements corporels et incorporels de la société mère ont atteint près de 43 millions de dinars en 2025, soit environ 5% du chiffre d’affaires.
À l’échelle du groupe, les investissements ont dépassé cent millions de dinars, représentant environ 7% du chiffre d’affaires consolidé.
Le management considère ce niveau d’investissement comme un élément clé de la compétitivité future du groupe, dans un secteur nécessitant des capacités industrielles et logistiques importantes ainsi qu’une modernisation continue des équipements.
Là encore, le groupe s’inscrit dans la continuité de la stratégie engagée depuis plusieurs années. Lors de l’AGO 2025, la direction avait déjà insisté sur les investissements logistiques, énergétiques et industriels destinés à améliorer la productivité et la résilience du groupe.
En 2026, cette stratégie semble progressivement produire ses effets, avec une amélioration de la rentabilité opérationnelle malgré un environnement toujours contraignant.

Carthage Grains et diversification : la recherche d’un “quatrième pilier”
Au-delà des performances opérationnelles, l’un des principaux messages de cette AGO concernait la stratégie de diversification.
Après avoir évoqué l’an dernier la recherche d’un “quatrième pilier”, le groupe a confirmé l’avancement du projet d’acquisition de Carthage Grains, acteur majeur de la transformation du soja et du colza pour l’alimentation animale et les huiles végétales.
Selon le management, l’entreprise disposerait d’environ 65% de part de marché dans la nutrition animale et 27% dans les huiles végétales.
Les études financières et juridiques ont été finalisées et le Conseil de la concurrence a donné son accord le 7 mai 2026.
Le management a néanmoins indiqué que d’autres opportunités de diversification étaient désormais étudiées parallèlement, précisant qu’un autre acteur avait déjà été identifié dans le cadre de cette stratégie d’expansion.
En 2025, la direction évoquait encore une réflexion sur la croissance externe et l’étude de nouvelles opportunités. En 2026, le groupe dispose déjà d’une cible identifiée, d’autorisations réglementaires et d’un projet structuré.
Cette évolution montre que la diversification n’est plus simplement une piste de réflexion mais bien un axe central du développement futur de la SFBT.

Gouvernance, ESG et ressources humaines : la montée en puissance d’un groupe structuré
Le groupe a également largement mis en avant ses avancées en matière de gouvernance, d’éthique et de développement durable.
Le programme de conformité lancé en 2018 a été renforcé en 2025 avec une nouvelle version du code de conduite, une actualisation de la cartographie des risques, le renforcement des procédures de contrôle fournisseurs et clients ainsi que le développement des outils digitaux de reporting.
Plus de 1.360 collaborateurs ont été formés aux questions d’éthique et de conformité durant l’exercice.
Sur le plan environnemental, la SFBT poursuit sa transition énergétique avec notamment la mise en service d’une centrale photovoltaïque couvrant 31% des besoins du site de Médenine.
Le groupe travaille également sur un nouveau projet de dix mégawatts et poursuit ses investissements dans la réduction de la consommation d’eau, le recyclage des sous-produits industriels et l’amélioration de l’efficacité énergétique de ses installations.
Ces initiatives s’inscrivent dans la continuité des projets énergétiques déjà engagés en 2024, notamment les centrales photovoltaïques de Médenine destinés à réduire la dépendance énergétique du groupe.
La direction a également insisté sur les initiatives sociales et sociétales du groupe, notamment dans les domaines de l’éducation, de la culture, du soutien aux festivals et de l’accompagnement de projets entrepreneuriaux destinés aux jeunes.
L’année 2025 a également été marquée par l’entrée en vigueur de la nouvelle législation sur le travail et l’interdiction de certaines formes de sous-traitance.
Le groupe a procédé à la titularisation de 1.444 collaborateurs, dont plus de 1.100 employés sous CDD ainsi que plusieurs centaines d’agents de sécurité et de nettoyage.
L’effectif total du groupe atteint désormais 5.914 salariés, contre 5.702 un an auparavant, tandis que l’effectif de la SFBT est passé de 1.494 à 1.578 employés.
Débat avec les actionnaires : transparence, contrôles fiscaux et confiance dans le groupe
Les échanges avec les actionnaires ont principalement porté sur les contrôles fiscaux et douaniers visant la société.
Interrogé sur ces dossiers, Mustapha Abdelmoula a insisté sur le fait que les montants litigieux étaient déjà provisionnés et que plusieurs affaires étaient désormais devant la justice.
Le président du conseil a également défendu la transparence du groupe, rappelant que la société n’avait jamais fait l’objet de réserves de la part de ses commissaires aux comptes.
De son côté, Elyes Fakhfakh a évoqué un groupe « comme du cristal », mettant en avant les dispositifs de contrôle interne, le système d’information SAP, les audits internes et externes ainsi que les mécanismes de gouvernance mis en place.
Les dirigeants ont également cherché à rassurer les actionnaires sur la solidité du groupe et sa capacité à traverser cette phase de contrôle fiscal sans remise en cause de ses fondamentaux.
Le management a également répondu aux interrogations des petits porteurs concernant le rendement du titre et la politique de dividendes.
La SFBT proposera un dividende de 0,880 dinar par action, avec une mise en paiement prévue vendredi 12 juin 2026.
Plusieurs actionnaires historiques ont d’ailleurs pris la parole pour défendre la solidité du groupe et rappeler la performance de long terme du titre en Bourse, malgré les inquiétudes apparues ces derniers mois autour des contrôles fiscaux et des tensions sectorielles.

Perspectives : une nouvelle phase de développement
Pour 2026, la direction reste prudente mais confiante. Le groupe estime que les tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, pourraient continuer d’influencer les prix du pétrole, de l’aluminium, des résines plastiques et de certaines matières premières agricoles.
Dans ce contexte, la SFBT compte poursuivre ses efforts d’optimisation des coûts, de modernisation industrielle et de consolidation de son réseau de distribution.
Le management mise également sur la diversification, les synergies industrielles et les investissements énergétiques pour renforcer la résilience du groupe.

Après plusieurs années centrées sur la consolidation de ses positions historiques dans les boissons, la SFBT semble désormais vouloir ouvrir une nouvelle phase de développement, plus diversifiée, plus intégrée et moins dépendante des seuls marchés traditionnels des boissons gazeuses et de la bière.

I.N.











Commentaire
Mohamed Mabrouk
Fakhfakh le meilleur premier ministre qu’a eu ce pays