La Tunisie vieillit. Lentement, mais sûrement. Derrière les chiffres publiés par l’Institut national de la statistique (INS), un basculement silencieux est en cours : moins de naissances, davantage de personnes âgées et une transformation profonde du modèle familial tunisien. Invité mardi 19 mai 2026 sur Express FM, l’universitaire en démographie et sciences sociales Hassen Kassar a dressé un constat sans détour. Le pays est désormais entré dans une phase avancée de transition démographique, avec des conséquences économiques et sociales majeures dans les décennies à venir.
Aujourd’hui forte d’environ 12 millions d’habitants, la Tunisie continue certes d’enregistrer une croissance démographique positive, mais celle-ci est désormais très faible, inférieure à 1%. Selon les projections de l’INS, la population tunisienne atteindrait environ 13 millions d’habitants en 2054, avec un scénario haut plafonnant à 13,5 millions. Une évolution qui traduit un ralentissement structurel de la croissance démographique, typique des sociétés arrivées au terme de leur transition démographique.
Une natalité en chute libre
Le cœur du phénomène réside dans la baisse continue de la fécondité. L’indice synthétique de fécondité (ISF), qui avoisinait les trois enfants par femme dans les années 1990, est aujourd’hui tombé à près de 1,5 enfant par femme. Les projections évoquent même une poursuite du recul vers 1,45.
Un niveau largement inférieur au seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1 enfants par femme. Pour Hassen Kassar, la Tunisie se rapproche désormais des dynamiques observées dans plusieurs pays européens.
Cette baisse de la natalité ne relève pas d’un simple changement conjoncturel. Elle s’inscrit dans des transformations profondes de la société tunisienne : mariage plus tardif, réduction de la durée de vie conjugale, hausse des divorces, évolution des parcours féminins, accès massif des femmes à l’enseignement supérieur et insertion accrue dans le marché du travail.
Dans ce nouveau contexte social et économique, le modèle de la famille nombreuse devient progressivement marginal. Les priorités changent, les arbitrages aussi. La trajectoire professionnelle, notamment chez les femmes, prend une place de plus en plus importante, au détriment parfois du projet familial traditionnel.
Même les politiques d’incitation à la natalité, allocations familiales, aides au logement ou soutien financier aux familles, ne suffiraient pas à inverser la tendance, estime le démographe. Au mieux, elles pourraient ralentir légèrement l’évolution en cours. Car selon lui, la transformation engagée est désormais structurelle et largement irréversible à court et moyen terme.
Une société qui vieillit et des solidarités qui s’effritent
Autre conséquence directe de cette transition : le vieillissement accéléré de la population. Actuellement, les personnes âgées de 60 ans et plus représentent environ 16% de la population tunisienne. Cette proportion devrait atteindre 20% autour de 2050, puis grimper à 24 ou 25% à plus long terme.
Mais au-delà des chiffres, c’est toute l’organisation sociale et familiale qui se transforme. Hassen Kassar souligne l’érosion progressive du modèle traditionnel de solidarité intergénérationnelle, longtemps considéré comme un pilier de la société tunisienne.
Urbanisation, mobilité géographique, individualisation des modes de vie : autant de facteurs qui fragilisent les mécanismes familiaux de prise en charge des personnes âgées.
Cette mutation risque d’entraîner une augmentation du nombre de seniors vivant seuls, particulièrement des femmes, dont l’espérance de vie demeure plus élevée. À cela s’ajoute une vulnérabilité croissante face aux maladies chroniques et aux situations de dépendance, faisant émerger de nouveaux besoins sociaux et sanitaires.
La question de la prise en charge de la vieillesse devient ainsi un enjeu central pour les politiques publiques tunisiennes, dans un pays où les structures d’accompagnement restent encore limitées.
Retraites, emploi, protection sociale : les défis explosifs à venir
Cette transition démographique ne se résume pas à une simple évolution statistique. Elle menace aussi de bouleverser les grands équilibres économiques et sociaux du pays.
Le vieillissement de la population active accentuera la pression sur les systèmes de retraite et de protection sociale, alors même que le nombre de cotisants tend progressivement à diminuer.
Dans le même temps, la Tunisie fait face à un paradoxe inquiétant : un chômage élevé chez les jeunes coexiste avec des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs. Une contradiction qui traduit la difficulté croissante à faire correspondre la structure démographique aux besoins du marché du travail.
Pour Hassen Kassar, cette dissonance constitue l’un des principaux défis de la prochaine décennie.
Face à ces mutations, l’universitaire appelle à une véritable anticipation stratégique. Réforme du système de retraite, intégration du secteur informel, adaptation des politiques publiques liées au vieillissement ou encore relèvement progressif de l’âge de départ à la retraite : plusieurs chantiers sensibles devront être abordés tôt ou tard.
Au fond, estime-t-il, c’est tout le contrat social tunisien qui est appelé à se transformer. Car à mesure que les solidarités familiales traditionnelles s’affaiblissent, l’État sera de plus en plus contraint d’assumer un rôle central dans la gestion des fragilités sociales et de la dépendance.
N.J











Commentaire
Gg
Et si nos sociétés, toutes nos sociétés, étaient fondées sur des piliers de sable, destinés à s’effondrer?
Aucune société animale, aucune population animale, ne croît indéfiniment. Parvenue à un certain nombre, des phénomènes régulateurs limitent la population.
Maladies, épidémies, épuisement des ressources etc…
Or NOUS sommes des animaux. Plus compliqués que nos cousins à plumes et écailles ou à quatre pattes, mais nous sommes des animaux et n’echappons pas aux déterminismes animaux.
On peut se poser aussi la question sur le plan économique -d’ailleurs économie et démographie sont étroitement liées.
Considérons un constructeur d’automobiles. Il produit 1 million de voitures en 2025. Les économistes clament que pour être viable, c’est à dire dégager des bénéfices et résister à la concurrence, il faut au moins 3% de croissance.
C’est à dire qu’en 2026, ce constructeur devra produire et vendre 30.000 voitures supplémentaires.
En 2027, 61.000 voitures supplémentaires seront nécessaires.
En 2028, 93.000…
Ou va t’on comme cela?
Droit au crash.
Alors on a trouvé une solution: il faut accroître la population, indéfiniment.
Et comme cela n’a aucun sens, on aura besoin de guerres et d’épidémies pour relancer la machine!
Que tout cela est stupide, et même suicidaire.
On devrait réfléchir aux équilibres qu’ont trouvés les sociétés dites primitives, commes les tribus amazoniennes ou ce qu’il en reste.
Car cela fonctionne !
Même pas besoin de créer de nouveaux besoins pour construire de nouvelles usines.
A chacun ce dont il a besoin, ni plus, ni moins…