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L’Aïd el-Kebir de nos contradictions

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Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Une scène ancestrale

    Depuis des lustres, chaque année, au matin de l’Aïd el-Kebir, après la prière de l’Aïd, des milliers d’enfants se réveillent avec une vérité que les adultes ont soigneusement emballée sous le mot « fête » : l’amour peut aussi tenir un couteau.

    Dans les cours, les villages ou les quartiers populaires, l’animal est encore chaud. La veille, il avait une présence presque familière. On le caressait, on le nourrissait, parfois on lui parlait. Puis le matin venu, il bascule dans une autre grammaire : celle de la mise à mort. Tout l’univers construit autour de lui, le foin, les bêlements, les jeux des enfants, s’effondre soudainement.

    L’enfant découvre alors quelque chose que les adultes ont appris à dissimuler derrière les rites : la tendresse peut cohabiter avec la violence. La caresse peut précéder le couteau sans contradiction apparente.

    Autour de lui, les préparatifs de la fête s’organisent avec une précision joyeuse. Les marchés de moutons s’installent dans les villes, les familles calculent, négocient, s’endettent parfois dans un silence digne. Mais sous cette agitation familière se rejoue quelque chose de plus ancien qu’une tradition : une scène où se croisent le sacré, l’argent, la violence et cette étrange nécessité humaine de donner un sens à ce qu’on abat.

    L’enfant, lui, regarde encore.

    Et puis il y a les autres : les enfants qui n’auront pas de mouton.

    Ce jour-là, ils deviennent presque invisibles. Ils parlent moins. Ils évitent parfois de sortir. Ils regardent les autres célébrer une abondance à laquelle ils n’ont plus accès.

    Avec un kilogramme de viande à 70, parfois 75 dinars, certaines familles n’auront même plus droit à un simple méchoui. Pas de mouton. Parfois même pas de viande.

    Et pourtant, on parle peu d’eux.

    Comme si la pauvreté devait rester discrète jusque dans les jours sacrés. Comme si l’exclusion devenait plus acceptable lorsqu’elle se déroule derrière des portes fermées. Dans beaucoup de familles, ce n’est pas seulement l’absence du mouton qui fait souffrir, mais le sentiment de regarder la fête depuis l’extérieur.

    Car l’Aïd n’est pas qu’un rituel religieux. C’est aussi un rite d’appartenance sociale.

    Pourquoi les sociétés sacrifient

    Le prophète Ibrahim a failli sacrifier son fils Ismaël, n’eût été l’intervention divine de dernière seconde. Mais au-delà du récit religieux, le sacrifice n’a rien d’un simple vestige archaïque. C’est une technologie sociale ancienne : produire du lien en organisant collectivement la mort d’un animal.

    Hubert et Mauss l’avaient montré : le sacrifice transforme une violence en cohésion. René Girard ira plus loin : les sociétés déplacent leur violence interne vers une victime afin d’éviter de se déchirer elles-mêmes.

    Tuer ensemble, c’est survivre ensemble.

    Mais ce pacte repose sur une condition fragile : croire ensemble à ce que l’on fait. Or cette croyance s’effrite. Non parce que nous serions devenus moralement supérieurs, mais parce que nous sommes devenus incapables de regarder ce que nous continuons pourtant à accomplir.

    La modernité hypocrite

    La modernité adore les scandales visibles. Elle s’indigne du mouton égorgé dans une cour, mais détourne le regard des chaînes industrielles où des milliers d’animaux sont abattus chaque jour dans un silence parfaitement organisé.

    Derrida avait nommé cette dissonance : une civilisation qui fonde sa prospérité sur la mise à mort animale tout en effaçant méthodiquement les traces du meurtre.

    Nous avons simplement déplacé le problème. Le couteau est devenu machine, le sang est devenu logistique, la violence est devenue invisible.

    Celui qui condamne l’égorgement traditionnel consomme pourtant quotidiennement une viande issue d’une violence industrielle, propre, administrée, désinfectée. La différence n’est pas morale. Elle est esthétique.

    La modernité n’a pas supprimé la violence. Elle l’a rendue présentable.

    Mais une autre hypocrisie apparaît désormais : celle des classes favorisées demandant avec mépris pourquoi les familles modestes continuent à se ruiner pour un mouton.

    La question semble rationnelle. Elle ignore pourtant l’essentiel.

    Un mouton ou la dignité sociale

    Dans beaucoup de quartiers, ne pas acheter de mouton signifie ne pas participer à ce qui reste vécu comme une évidence collective. Cela signifie subir le regard des autres, expliquer aux enfants pourquoi eux resteront à l’écart pendant que leurs camarades célèbrent.

    Les sociétés ne fonctionnent pas seulement avec des calculs économiques. Elles fonctionnent aussi avec la dignité, l’honneur, le regard social.

    Le mouton n’est donc pas seulement un animal. Il devient une preuve d’existence sociale. Une manière de dire : nous sommes encore là.

    C’est ici que l’Aïd révèle une autre violence, moins spectaculaire mais plus profonde : celle du déclassement silencieux. Une fête censée produire du lien finit parfois par fabriquer de la dette, du stress et de l’humiliation.

    La solidarité existe, bien sûr. Des voisins partagent, des associations distribuent de la viande, certaines familles s’entraident. Mais cette solidarité reste insuffisante face à l’ampleur de la précarité. Et surtout, elle ne supprime pas la blessure symbolique : celle d’avoir besoin de recevoir lorsque tout le monde célèbre la capacité de donner.

    L’impuissance de l’État

    En Tunisie, l’Aïd est devenu un marché à ciel ouvert où se mêlent tradition et spéculation. La demande approche les 900 000 têtes, l’offre reste insuffisante, les prix explosent, les intermédiaires prospèrent et les familles s’endettent.

    L’État, lui, annonce, promet, dénonce les spéculateurs, fixe des prix théoriques puis regarde le marché suivre sa propre logique.

    Comme souvent, les prix officiels et les prix réels coexistent sans jamais se rencontrer.

    Ce n’est pas une anomalie. C’est devenu une méthode de gouvernement : communiquer davantage qu’agir. La crise de l’Aïd n’est donc pas un accident passager, mais le symptôme d’un État qui s’habitue progressivement à l’écart entre la parole publique et la réalité vécue.

    Et puis il y a une autre absurdité : abattre près d’un million de têtes en quelques heures constitue une saignée permanente pour le cheptel ovin tunisien, incapable de se reconstituer durablement.

    Ce que l’enfant voit encore

    Il faut revenir à l’enfant du début.

    À celui qui ne sait pas encore détourner le regard au bon moment.

    Il voit ce que les adultes ont appris à rendre invisible : la coexistence de la tendresse et de la violence, du sacré et du marché, de la solidarité proclamée et de l’exclusion vécue.

    Il voit aussi autre chose : l’enfant sans mouton ni viande, celui qui regarde la fête depuis l’extérieur.

    Car le véritable scandale n’est peut-être plus seulement le sacrifice de l’animal.

    Il est dans cette société capable de célébrer collectivement l’abondance tout en acceptant silencieusement que certains enfants restent au bord de la fête.

    Et peut-être est-ce cela, finalement, la définition la plus troublante de nos civilisations modernes : savoir parfaitement aimer, tuer, célébrer et exclure dans un même mouvement, sans même éprouver le besoin de résoudre la contradiction.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    3 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      20 mai 2026 | 18h01

      « Une scène ancestrale »
      Ce paragraphe de votre article m’interpelle fortement. Car c’est la raison pour laquelle je suis devenu végétarien.
      Je me rappelle ma grand mère qui, à Noël, cachait la dinde à mon grand père. Elle avait un nom, la dinde. On jouait avec, elle faisait partie de la famille. Alors mémé avait, sans le dire, décidé qu’on ne mangerait pas Joséphine. Soudain, quelques jours avant le couteau, Joséphine s’était enfuie dans les champs, et revenait quelques jours apres le Nouvel an!
      Oh je pense que mon grand-père n’était pas dupe…
      Puis j’ai passé du temps avec des amis bouddhistes, donc végétariens.
      J’ai aimé leur fidélité à soi même.
      Pourtant, je ne suis pas devenu asocial, si je suis invité je partage le repas.
      Mais ça me fait bizarre… La mort animale n’est pas la fête.

      Le côté rituel m’échappe. Ce sont de belles histoires, des mythes fondateurs, mais je n’adhère pas.
      Je suis donc agnostique et végétarien.
      Chaque année, à Noël et Nouvel an, je fais comme la Joséphine de ma grand mère. Je me cache, je m’enfuis.
      Et je cuisine des tourtes, des quiches, des omelettes… ma fille adore!

    2. "L'Aïd el Kebir. Et nos insuffisances. " Nuance, docteur...

      Répondre
      20 mai 2026 | 16h42

      Ou encore » L’Aïd El Kebir de Rappel et finalité vertueuse claire en multiples champs. Et leurs contorsionnantes entraves discursives de mauvaise foi immémorielle Qôm par hasard. »

      C’est « enfantin » pourtant.
      Anamnèse et relevé d’antécédant insuffisants, Docteur.
      Plus besoin d’évoquer Mauss, Derida ou Girard.
      Revenez plus en profondeur sur le Récit Rappel authentique pour commencer.
      Sans éluder.

      Bref :

      Sortie du rituel sacrificiel humain.

      Consultation « Shura » filiale préalable.
      ( Ô Rappel-incitation entre les lignes au principe de « délibération collective », archétype protodémocratique par excellence…Religion de lecture orthodoxe TOUJOURS à portée démocratique HISTORIQUEMENT… Mais bon… « Halel alihom » Cromwell et Cie, germano-protestestants et autres cathos-démocrates… Mais « Haram alihom » les araboberberes musulmans from Ibrahim to the Tahrir wa Tanwir » au passage. Douwiw…Just wait 😉

      Bases éthiques socio-écolo-économique symboliques comme concrêtes en ce socle rituel des plus fondamentaux, Ô combien pérénisateur du principe de Vie et de Rappel renouvelé.
      Criant de Rappel à Vérités ô combien résonnant en ce quart de XXI siècle amoral extractiviste écocidaire.

      Le reste du passage de Récit et des sorties historiques proprement(in)humaines à conséquences (in)humaines, vous les savez très bien.
      Comme tout le monde.

      Déplorez les sauve-qui-peut conséquences dont on se voit insidieusement Qôm inKonsciemment chérir les sovKauses…

      RETOUR AUX GRANDES FETES PRÉALABLEMENT PAR APPLICATIONS DES PRINCIPES SOUVERRAINS DEMOCRATIQUES APPLIQUÉS SANS AUCUNS COMPLEXES DE REFERENCES EN PURE CONTINUITE D’ESPRIT CONTINUATEUR 2011 ET LETTRE COMMUNE REFORMATRICE VERTUEUSE 2014 DE BONNE FOI COMME HONNETE INTEGRITE INTELLECTUELLE !

      L’Aïd El Kébir. Par son Biais, le billet retour démocratique. Et loin de LEURS leurrants biais Kognitifs Qôm laïKoéradiKateurs…

      Quoi de neuf, Docteur ? Rien que leur Karotte.

      Y’aura plus qu’à, après le cas K de débaKle diarréique régimentiel prochissime.

      Rappel, (re)conscientisation, volonté et action.

      Le reste suit.

      Écrit et Promis, pour rappel.

      Jeu d’enfant.

    3. "L'Aïd el Kebir. Et nos insuffisances. " Nuance, docteur...

      Répondre
      20 mai 2026 | 16h23

      Ou encore  » L’Aïd El Kebir de Rappel et finalité vertueuse claire en multiples champs. Et leurs contorsionnantes entraves discursives de mauvaise foi immémorielle Qôm par hasard. »

      C’est « enfantin » pourtant.
      Anamnese et relevé d’antécédant insuffisants, Docteur.
      Plus besoin d’évoquer Mauss, Derida et Girard.
      Revenez plus en profondeur sur le Récit pour commencer.
      Sans éluder.

      Bref :

      Sortie du rituel sacrificiel humain.

      Consultation « Shura » filiale préalable.
      ( Ôh Rappel incitation entre les lignes de principe de délibaration collective, archetype protodémocratique par excellence…Religion de lectureorthodce TOUJOURS à portée démocratique HISTORIQUEMENT… Mais bon… »Halel alihom » Cromwell et autres germanoprotestestants ou cathosdémocrates. « Haram alihom » les araboberberes musulmans au passage. Douwiw…Just wait 😉

      Bases éthiques socio-écolo-économique symboliques comme concretes dans ce socle rituel des plus fondamentaux, perenisateur du principe de Vie et de Rappel renouvelé.

      Le reste du Récit et des sorties historiques proprement(in)humaines à conséquences (in)humaines, vous les savez très bien.
      Comme tout le monde.

      Déplorez les sauve-qui-peut conséquences dont on se voit insidieusement Qôm inKonsciemment chérir les sovKauses…

      RETOUR AUX GRANDES FETES PREALABLEMENT PRINCIPES SOUVERRAINS DEMOCRATIQUES APPLIQUÉS SANS COMPLEXES DE REFERANTS D’ESPRIT 2011 ET LETTRE COMMUNE 2014 !

      L’Aïd El Kébir. Biais du billet retour démocratique. Et leurs biais Kognitifs Qôm laïKoéradiKateur…

      Quoi de neuf, Docteur ? Rien que leur Karotte.

      Y’a plus qu’à après cas K.
      Rappel, (re)conscientisation, volonté et action.

      Le reste suit. Écrit comme Promis.

      Jeu d’enfant.

    Répondre

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