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Maksland : comment l’État tunisien taxe tout ce qui bouge

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Par Marouen Achouri

    Le terme arabe « Maks » (المَكْس) désigne historiquement une taxe injuste ou abusive imposée aux personnes, notamment aux commerçants et aux voyageurs, sans fondement légal ou équitable. Dans la tradition islamique et les textes anciens, ce mot possède généralement une connotation négative. Il faisait référence aux sommes prélevées arbitrairement par certains collecteurs d’impôts ou autorités locales. Par extension, le terme peut aussi désigner : une taxation excessive, des frais jugés abusifs, ou toute forme de prélèvement considéré comme injuste.

    Pendant longtemps, les Tunisiens ont cru vivre dans un État. Une structure moderne avec des institutions, des politiques publiques, des stratégies de développement, des ministères, des secrétariats d’État et des conférences PowerPoint où des gens en costume parlent de “vision”, de “gouvernance” et de “résilience”. Puis, progressivement, une vérité plus simple a émergé : nous vivons surtout dans un gigantesque poste de péage.

    Le citoyen tunisien ne traverse plus la vie. Il passe de barrière en barrière. Chaque activité économique, chaque initiative, chaque tentative de produire quelque chose devient une occasion de prélèvement. Le rôle de l’État n’est plus de créer de la valeur, d’organiser le marché ou d’améliorer les services publics. Non. Il consiste surtout à tendre la main avant même que l’activité ne commence à générer le moindre bénéfice.

    Et le plus fascinant dans cette histoire, c’est le discours officiel. On nous parle sans cesse de justice sociale, de lutte contre les monopoles, de protection du pouvoir d’achat et de moralisation des circuits économiques. Mais derrière le rideau des slogans, l’État tunisien pratique un sport beaucoup plus ancien : le Maks.

    Le plus beau dans le Maks tunisien moderne, c’est qu’il ne se cache même plus. Il est devenu institutionnel. Rationalisé. Budgétisé. Avec tableaux Excel et communiqués officiels.

    Quand l’État combat les spéculateurs… en spéculant lui-même

    Prenons la Sotumag. Une entreprise publique installée au cœur du circuit de distribution des fruits et légumes, officiellement créée pour organiser les marchés et fluidifier les échanges. En théorie, une structure de régulation. En pratique, une caisse enregistreuse placée entre le producteur et le consommateur.

    L’État tunisien passe son temps à dénoncer les spéculateurs. Il annonce régulièrement des arrestations spectaculaires de marchands de pommes de terre, de grossistes en tomates ou de mystérieux réseaux organisés capables, apparemment, de faire vaciller la République avec quelques cageots de piments. On emprisonne, on communique, on montre les descentes de police. Le spéculateur est devenu l’ennemi officiel du peuple.

    Mais pendant que l’État traque les intermédiaires, il s’est lui-même transformé en intermédiaire rémunéré.

    La Sotumag encaisse des millions grâce aux commissions et redevances appliquées sur les produits qui transitent par les marchés de gros. En clair, plus les prix augmentent, plus la machine publique encaisse. Le citoyen paie plus cher ses légumes, le commerçant travaille sous pression, l’agriculteur survit comme il peut, mais quelque part dans la chaîne, quelqu’un continue à prendre sa part. Très officiellement.

    C’est là toute la beauté du système : dénoncer les circuits parallèles tout en vivant des circuits de distribution. Expliquer la vie chère tout en prélevant sur chaque kilo de tomate. Faire la guerre aux spéculateurs tout en gagnant de l’argent grâce aux prix élevés.

    La transition énergétique version douane nationale

    L’autre chef-d’œuvre du Maks tunisien concerne l’énergie.

    Depuis quelques années, les responsables publics découvrent régulièrement l’existence du soleil. On organise alors des forums sur la transition énergétique, des conférences sur le mix énergétique et des débats passionnants sur la souveraineté énergétique. Des experts expliquent que le déficit énergétique aggrave le déficit commercial. Des ministres parlent de développement durable. Et, pour montrer que le sujet est sérieux, on a même créé un secrétariat d’État à la transition énergétique.

    Le problème, c’est qu’au moment où un citoyen décide concrètement d’installer des panneaux photovoltaïques, il découvre que l’État veut aussi sa part du soleil.

    Car oui, malgré tous les discours officiels, les équipements photovoltaïques importés restent soumis à des taxations douanières importantes, officiellement pour protéger la production nationale. Une production nationale qui, accessoirement, ne couvre pas les besoins du marché.

    Autrement dit, l’État reconnaît lui-même qu’il faut accélérer la transition énergétique, réduire la dépendance énergétique et encourager les énergies renouvelables. Mais dès qu’une activité devient rentable ou prometteuse, le vieux réflexe du Makkes réapparaît immédiatement : “Très bien votre transition énergétique… mais d’abord, passez à la caisse.”

    Le plus ironique reste le discours moral qui accompagne tout cela. On explique au citoyen qu’il doit être responsable, écologique et moderne. Puis on lui augmente le coût de cette modernité à coups de taxes et de droits de douane.

    Le soleil est gratuit. Mais son utilisation, elle, est fiscalement surveillée.

    Et puisque le Maks adore les innovations rentables, il a fini par contaminer même les fameuses sociétés communautaires, présentées pourtant comme l’avenir social et solidaire du pays.

    À Nabeul et Grombalia, une récente augmentation des tarifs appliqués par une société communautaire au niveau de la station des louages a provoqué la colère des chauffeurs, qui ont boycotté la station et quitté les lieux après la fuite de nombreux clients.

    L’histoire est magnifique. Une activité existe déjà. Des chauffeurs travaillent déjà. Des citoyens utilisent déjà le transport. Puis arrive une structure encouragée par l’État, qui n’apporte ni nouvelle infrastructure, ni amélioration du service, ni innovation particulière, mais qui décide malgré tout de prélever davantage d’argent sur une activité qu’elle n’a pas créée.

    Le génie du Maks tunisien, c’est justement cela : réussir à transformer n’importe quelle activité existante en point de prélèvement potentiel.

    Dans d’autres pays, quand l’État parle d’encourager une activité économique, cela signifie réduire les obstacles. En Tunisie, cela signifie souvent organiser la collecte. Et pendant ce temps, le contribuable tunisien continue à payer. Beaucoup.

    Entre l’impôt sur le revenu, les cotisations sociales, la TVA, les taxes municipales, les droits de douane, les redevances diverses et les prélèvements indirects, nombre de commerçants, artisans, professions libérales et chefs d’entreprise ont le sentiment de travailler la moitié de l’année pour eux-mêmes… et l’autre moitié pour nourrir l’appétit fiscal de l’administration.

    Le plus douloureux, c’est que ce niveau de prélèvement ne s’accompagne même plus d’un véritable contrat social.

    Les familles qui en ont les moyens fuient l’école publique vers le privé. Les patients évitent les hôpitaux publics pour les cliniques privées. Les citoyens préfèrent acheter une voiture malgré des coûts absurdes parce que les transports publics deviennent impraticables. Autrement dit, le Tunisien paie comme un Scandinave… pour des services parfois proches du système D. Mais le Maks, lui, fonctionne parfaitement.

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    2 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      20 mai 2026 | 18h09

      Le bon sens populaire, en France, dit « Si tu es perdu, si tu ne sais plus du tout où tu es, va dans forêt profonde et contruis une cabane.
      Puis assieds toi dans ta cabane, et attends un jour ou deux que le fisc te retrouve ».

    2. A4

      Répondre
      20 mai 2026 | 17h52

      Le premier souci des fonctionnaires l’ETAT est de garantir leurs salaires, leurs augmentations de salaires, leurs avantages en nature et leurs privilèges. Et tous les moyens sont bons: impôts, taxes, retenues, amendes, droits de douane, atéwa, maks à max, etc …

      L’ETAT
      Ecrit par A4 – Tunis, Août 2009

      Ce n’est ni la roue
      Ni les vis-écrous
      Ni même le rail
      Ou d’autres trouvailles

      Qui sont les plus belles
      Les plus sensuelles
      Les meilleures en somme
      Inventions de l’homme

      C’est plutôt l’état
      Dans tous ses états
      Qui sûr à mes yeux
      Se classera le mieux

      C’est l’état de guerre
      Qui tue et enterre
      Dans des fosses communes
      Lors de nuits sans lune

      C’est l’état de folie
      Qu’on attache au lit
      Et qui chante et danse
      Puis qui entre en transe

      C’est l’état de manque
      Qui braque les banques
      S’agrippe et s’accroche
      Et te vide les poches

      C’est l’état-major
      Qui te fait du tort
      Affame ta mémé
      Et gave son armée

      C’est l’état liquide
      Des eaux pas limpides
      Qui coulent et qui glissent
      Puis qui t’envahissent

      C’est l’état d’ivresse
      Qui t’oblige sans cesse
      A remplir son pot
      De taxes et d’impôts

      C’est l’état civil
      Qui tel un débile
      Note tes pointures
      Et progénitures

      C’est l’état de siège
      Qui tourne en manège
      Et où bien s’asseoir
      Constitue un art

      C’est l’état de fuite
      Qui sait agir vite
      Détournant les malles
      De la banque centrale

      C’est l’état de ruine
      Qui crie et qui couine
      Et te rode autour
      Tel un vrai vautour

      C’est l’état d’alerte
      Qui cherche ta perte
      Se frottant les mains
      Te sachant défunt

      C’est l’état de choc
      Qui agit en bloc
      Et qui par surprise
      Te rafle la mise

      C’est l’état gazeux
      mouvant et vaseux
      Qui grogne et aboie
      En langue de bois

      C’est l’état des lieux
      Qui se prend pour dieu
      Construit des enfers
      Sur terre comme en mer

      C’est l’état statique
      Où des gars s’appliquent
      A freiner encore
      Des gars au point mort

      C’est l’état de grâce
      Qui devant la glace
      Admire sa bedaine
      Huit jours par semaine

      C’est l’état d’esprit
      Qui veut que tu pries
      Au moins par décence
      Et obéissance

      C’est l’état de santé
      Atteint de cécité
      Ne sachant quoi dire
      Ment comme il respire

      C’est l’état de crise
      Sans matière grise
      Formé de tarés
      Vivant à tes frais

      C’est l’état solide
      Serrant fort ses brides
      Te rouant de coups
      Et te tordant le cou

      Puis c’est l’état d’âme
      Qui pour rien s’enflamme
      Spoliant un à un
      Veuves et orphelins

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