Difficile, au premier regard, de savoir s’il faut rire, s’inquiéter ou vérifier que son écran fonctionne normalement. Une chose est sûre : les images sont incontestablement générées par intelligence artificielle. Pour le reste, on navigue à vue.
Depuis quelques jours, une mystérieuse troupe baptisée Masar Project pour la musique communautaire, suscite l’intrigue sur les réseaux. La page a été créée il y a à peine deux semaines. Elle se présente comme « une entreprise communautaire de musique, créée en 1968 » porteuse d’un « projet artistique » : « Nous croyons en un parcours, et nous le soutenons avec les moyens qui sont les nôtres… par l’art, par les mots, par l’image et par la création. » Sobre, comme présentation. Sobre étant, dans ce contexte, un adjectif à manier avec précaution.

Réalisme socialiste, sauce tunisienne
Ce mercredi 20 mai 2026, la page a dévoilé son hymne à la gloire de Kaïs Saïed, accompagné d’affiches reprenant avec une fidélité suspecte tous les codes de la propagande politique du XXe siècle. Rouge omniprésent, foules compactes, poings levés, usines monumentales, slogans martiaux : tout y est, avec une générosité presque pédagogique. Un Kaïs Saïed grave et monumental domine une foule disciplinée de travailleurs brandissant des drapeaux tunisiens sous des maximes si chères au chef de l’État : « Nous lutterons contre les lobbies », « Les fusées sont prêtes sur leurs plateformes », et l’incontournable « Pas de retour en arrière ». Le symbole national se retrouve même fusionné avec une roue industrielle, dans une imagerie convoquant à la fois le réalisme socialiste soviétique, le nassérisme des années 1960 et les affiches des régimes autoritaires.
Le clip achève de compliquer le tableau : l’hymne présente le président comme un guide suprême conduisant le peuple vers une renaissance nationale menacée par « les lobbies, la trahison, les pressions, l’argent et les médias ». L’ensemble est si appuyé, si littéral, si héroïquement dépourvu de second degré apparent qu’il est difficile de ne pas y voir une parodie.
Le flou, soigneusement entretenu
La page, elle, ne lève aucun voile. Ni structure politique identifiable, ni collectif artistique clairement assumé, ni initiative officiellement revendiquée. Dans les commentaires, les questions s’accumulent : projet sérieux ? Canular politique ? Opération de communication ? Et l’administrateur répond sans vraiment répondre, alimentant la confusion avec une constance qui, en elle-même, dit beaucoup.
Au-delà du burlesque, le phénomène dit quelque chose de réel sur le climat politique actuel. Depuis le 25 juillet, le discours pro-pouvoir recycle ouvertement les vieux imaginaires de l’homme providentiel et de la nation disciplinée marchant derrière son chef. Ce sont précisément ces codes que la page semble retourner, pour railler ceux qui, au nom de la démocratie, se sont érigés en distributeurs de certificats de patriotisme et d’engagement civique, allant jusqu’à proclamer « pas de retour en arrière, même si nous devons le faire complètement dénudés », subtile allusion à une situation économique que ses partisans continuent, envers et contre tout, de présenter comme florissante.
R.B.H










