Alors que des milliers de patients attendent une greffe qui pourrait leur sauver la vie, la Tunisie continue de se heurter à un obstacle aussi silencieux que redoutable, le manque de donneurs d’organes. Entre tabous, méconnaissance et réticences culturelles ou religieuses, le pays peine encore à faire du don d’organes un réflexe citoyen.
Le directeur général du Centre national pour la promotion de la transplantation d’organes (CNPTO), Jalaleddine Zeyadi, a annoncé jeudi 21 mai 2026 que depuis le début de l’année, six opérations de prélèvement d’organes sur des personnes en état de mort cérébrale ont permis de réaliser plus de huit greffes de reins ainsi que trois transplantations de cœur et de foie.
Des chiffres encore modestes face aux besoins réels, mais qui témoignent néanmoins des capacités médicales tunisiennes dans ce domaine hautement sensible.
En 2025, la Tunisie avait réalisé 45 transplantations à partir de donneurs en état de mort cérébrale : 22 greffes de reins, 11 greffes de foie et 12 greffes cardiaques.
Une liste d’attente qui ne cesse de s’allonger
Mais derrière ces chiffres, la réalité reste brutale. Près de 1.600 patients attendent actuellement une greffe rénale en Tunisie. Pour les malades du cœur et du foie, la situation est encore plus dramatique, puisqu’aucune alternative thérapeutique durable n’existe. Selon la coordinatrice du CNPTO, la Dre Bouthaina Zennad, environ cinquante patients par an ont un besoin urgent d’une greffe cardiaque ou hépatique, et l’absence de donneurs conduit souvent à des décès évitables.
Lors d’une journée de sensibilisation, la responsable a insisté sur un constat préoccupant : très peu de Tunisiens portent la mention « donneur » sur leur carte d’identité nationale, malgré l’existence de la loi n°12 de 1999 qui permet à tout citoyen de déclarer officiellement son consentement au don d’organes après sa mort.
Le problème, explique-t-elle, réside surtout dans le déficit d’information et dans la faiblesse de la culture du don d’organes au sein de la société tunisienne. Beaucoup ignorent encore les procédures, les garanties médicales ou même les dispositions légales encadrant le prélèvement.
Entre tabous religieux et manque de sensibilisation
À cela s’ajoutent des réticences profondément ancrées, souvent liées à des considérations religieuses ou culturelles. Pourtant, de nombreux théologiens musulmans et institutions religieuses à travers le monde ont depuis longtemps autorisé et encouragé le don d’organes, le considérant comme un acte de solidarité et de sauvetage de vies humaines. En Tunisie aussi, plusieurs campagnes ont tenté de déconstruire ces idées reçues, sans réussir à provoquer un véritable basculement des mentalités.
Car le paradoxe est là : la Tunisie dispose des compétences médicales nécessaires. La Dre Bouthaina Zennad rappelle que le pays compte actuellement six centres spécialisés dans la greffe rénale, quatre centres pour les transplantations cardiaques et quatre autres pour les greffes du foie, en plus d’une vingtaine d’hôpitaux publics autorisés à effectuer des prélèvements d’organes.
Autrement dit, ce ne sont ni les chirurgiens ni les infrastructures qui manquent. Ce sont les donneurs.
Ainsi, derrière chaque chiffre de la liste d’attente, il y a une vie suspendue à une décision que beaucoup n’osent toujours pas prendre.
R.B.H










