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Pourquoi les médicaments seront plus chers et plus rares

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Par Maya Bouallégui

    Un rapport alarmant de BMI, filiale de Fitch Solutions, avertit que les médicaments risquent de devenir à la fois plus rares et plus coûteux en Tunisie. Pénuries récurrentes, dette massive de la Pharmacie centrale, départ des grands laboratoires internationaux et manque chronique de devises fragilisent tout le système pharmaceutique. Les analystes soulignent également que l’État tunisien continue de privilégier le remboursement de sa dette extérieure, limitant davantage les capacités d’importation des médicaments.

    Dans les pharmacies tunisiennes, les scènes deviennent familières. Des patients passent d’une officine à une autre à la recherche d’un traitement introuvable. Des pharmaciens improvisent des alternatives. Des familles stockent des médicaments dès qu’ils réapparaissent sur le marché, de peur de ne plus les retrouver quelques semaines plus tard. Ce qui ressemblait encore, il y a quelques années, à des tensions ponctuelles d’approvisionnement semble désormais s’installer dans le quotidien.

    Cette inquiétude vient d’être brutalement confirmée par un rapport sectoriel publié la semaine dernière par BMI, filiale de Fitch Solutions, consacré au marché pharmaceutique tunisien. Dans ce document de référence de 47 pages, les analystes dressent un diagnostic particulièrement sévère de l’état du secteur. Pénuries récurrentes, dette massive de la Pharmacie centrale, retrait des grands laboratoires internationaux, manque de devises, bureaucratie paralysante et dépendance excessive à l’étranger : le tableau décrit est celui d’un système sous pression permanente.

    Le plus inquiétant n’est pas seulement l’existence de ces difficultés, mais leur caractère désormais structurel. BMI estime explicitement que les pénuries de médicaments risquent de devenir « récurrentes » en Tunisie à moyen terme si des réformes profondes ne sont pas engagées rapidement.

    Une Pharmacie centrale étranglée par les dettes

    Le rapport pointe d’abord la situation financière critique de la Pharmacie centrale de Tunisie (PCT), organisme public qui détient le monopole de l’importation des médicaments. Selon BMI, la PCT accumule environ 800 millions de dinars de dettes envers les laboratoires pharmaceutiques internationaux.

    Cette situation a déjà provoqué des conséquences concrètes. Plusieurs multinationales majeures ont quitté le marché tunisien ces dernières années, notamment Novartis, Bayer et GSK. Pfizer aurait également envisagé de réduire ou fermer ses activités dans le pays face aux difficultés du marché tunisien.

    Pour les analystes de BMI, ces départs constituent une menace sérieuse pour la viabilité du secteur pharmaceutique tunisien. Le problème est simple : l’industrie locale ne possède ni les capacités industrielles ni la puissance financière suffisantes pour remplacer rapidement ces groupes internationaux.

    Dans une analyse publiée mercredi 20 mai 2026 sur le groupe Facebook E4T (Economics for Tunisia), l’économiste Moktar Lamari souligne lui aussi l’ampleur de cette crise et rappelle que le départ des multinationales n’a rien d’idéologique. Selon lui, ces laboratoires ne pouvaient plus continuer à travailler avec un organisme public incapable d’honorer ses engagements financiers.

    Une dépendance massive à l’étranger

    Le rapport de BMI révèle également une fragilité structurelle beaucoup plus profonde : la Tunisie dépend massivement de l’étranger pour assurer son approvisionnement pharmaceutique.

    Selon les données citées dans le document, la part de valeur ajoutée étrangère dans la consommation pharmaceutique tunisienne atteint 61 %, un niveau largement supérieur à celui observé au Maroc (28 %), en Égypte (33 %) ou encore en Jordanie (41 %).

    Autrement dit, même lorsque les médicaments sont produits localement, une grande partie des composants, matières premières, technologies ou savoir-faire reste importée.

    Cette dépendance rend le secteur extrêmement vulnérable à la moindre tension sur les devises étrangères. Or, c’est précisément l’un des problèmes majeurs identifiés par BMI.

    Une logistique défaillante qui aggrave les pénuries

    Les difficultés du secteur pharmaceutique tunisien ne se limitent pas au financement ou au manque de devises. BMI souligne également les importantes défaillances logistiques et infrastructurelles qui affectent les chaînes d’approvisionnement du pays.

    En s’appuyant sur les données de la Banque mondiale, le rapport indique que près de la moitié des entreprises industrielles tunisiennes considèrent le transport et la logistique comme des obstacles majeurs à leur activité.

    Dans le secteur pharmaceutique, ces dysfonctionnements ont des conséquences particulièrement sensibles. Retards de livraison, difficultés d’approvisionnement, hausse des coûts logistiques et désorganisation des circuits de distribution viennent aggraver des pénuries déjà alimentées par le manque de devises et les difficultés financières de la Pharmacie centrale.

    Pour BMI, cette faiblesse des infrastructures réduit encore davantage l’attractivité du marché tunisien pour les laboratoires internationaux.

    Le pays rembourse ses créanciers avant d’importer ses médicaments

    C’est probablement le passage le plus politiquement explosif du rapport.

    BMI reconnaît que les réserves en devises de la Tunisie (de 104 jours à la date du jeudi 21 mai 2026, NDLR) pourraient légèrement s’améliorer grâce au tourisme, aux transferts des Tunisiens résidant à l’étranger et à une relative stabilisation du dinar.

    Mais les analystes ajoutent immédiatement que cette amélioration restera insuffisante, car l’État tunisien continuera à privilégier le remboursement de sa dette extérieure au détriment du financement des importations pharmaceutiques.

    Autrement dit, même lorsque les devises existent, elles ne sont pas nécessairement dirigées vers les médicaments.

    BMI rappelle que les lourdes échéances de dette extérieure supportées par la Tunisie en 2025 ont accentué la pression sur les réserves en devises, au détriment notamment des importations de médicaments.

    Dans son analyse, Moktar Lamari évoque lui aussi les restrictions imposées aux allocations en devises destinées aux importations pharmaceutiques et estime que cette contrainte monétaire devient un obstacle majeur à l’accès aux traitements innovants.

    Une bureaucratie qui décourage les laboratoires

    Au-delà des problèmes financiers, BMI décrit un environnement réglementaire particulièrement opaque et décourageant pour les investisseurs étrangers.

    Le secteur pharmaceutique tunisien est réparti entre plusieurs institutions publiques : direction de la pharmacie, laboratoires de contrôle, inspection pharmaceutique, pharmacovigilance, agences sanitaires…

    Selon le rapport, cette fragmentation provoque des délais administratifs extrêmement longs. L’obtention d’une autorisation de mise sur le marché peut prendre jusqu’à trois ans.

    À cela s’ajoutent des négociations tarifaires complexes pouvant aboutir à des réductions de prix allant jusqu’à 90 %, selon BMI.

    Pour les multinationales pharmaceutiques, le marché tunisien devient alors doublement problématique : difficile d’y vendre des médicaments, mais encore plus difficile d’y gagner de l’argent.

    La situation ne s’arrête pas à la Pharmacie centrale. L’ensemble de la chaîne du médicament semble désormais fragilisé, y compris le système de remboursement. Dans son analyse publiée sur E4T, l’économiste Moktar Lamari souligne également la lourdeur du système de remboursement tunisien. Il affirme qu’il peut falloir jusqu’à cinq ans pour obtenir un accord de remboursement avec la CNAM pour certaines molécules innovantes, soit « cinq ans pendant lesquels une molécule innovante attend dans les limbes administratifs », selon ses termes.

    Cette lenteur chronique finit par décourager laboratoires et fournisseurs, mais elle met aussi sous pression les pharmacies tunisiennes elles-mêmes. En octobre 2025, le syndicat des pharmaciens avait publiquement tiré la sonnette d’alarme après l’accumulation d’environ 200 millions de dinars d’impayés de la CNAM envers les officines privées.

    Derrière les pénuries et les retards d’approvisionnement, c’est donc toute l’architecture financière du système de santé tunisien qui semble vaciller : une Pharmacie centrale lourdement endettée, une CNAM en difficulté de remboursement et des hôpitaux publics eux-mêmes étranglés financièrement.

    Face à cette fragmentation administrative, BMI estime qu’une réforme profonde du système réglementaire devient indispensable. Le rapport recommande notamment la création d’une autorité pharmaceutique unifiée afin de réduire les délais, simplifier les procédures et rendre le marché tunisien plus lisible pour les investisseurs internationaux.

    Les analystes de BMI avertissent toutefois qu’un simple retour des multinationales ne suffirait pas. Selon eux, toute stratégie de relance devrait également s’accompagner de véritables programmes de transfert de technologie afin de renforcer durablement les capacités de production locales et réduire la dépendance du pays envers l’étranger.

    Le médicament devient progressivement un produit de luxe

    Le paradoxe tunisien est cruel. Comparée à d’autres pays arabes et africains, la Tunisie dispose historiquement d’une importante industrie de médicaments génériques et une large partie des médicaments consommés localement est produite en Tunisie en volume, comme le rappelle l’économiste Moktar Lamari dans son analyse publiée sur E4T.

    Mais cette réalité masque une forte dépendance extérieure. Selon BMI, 61 % de la valeur ajoutée du secteur pharmaceutique tunisien provient de l’étranger, notamment à travers les matières premières, composants et technologies importés.

    Autrement dit, même lorsqu’un médicament est fabriqué localement, une grande partie de sa chaîne de valeur reste dépendante des importations et donc des devises étrangères.

    Résultat : même les médicaments génériques locaux deviennent progressivement plus chers et moins accessibles.

    Selon Moktar Lamari, les dépenses pharmaceutiques des Tunisiens ont fortement augmenté ces dernières années, tandis que le pouvoir d’achat continue de s’effondrer.

    La conséquence est simple : se soigner coûte de plus en plus cher dans un pays où une partie importante de la population peine déjà à financer son alimentation, son logement ou son transport.

    Une crise qui dépasse désormais le simple cadre sanitaire

    Le rapport de BMI ne décrit pas seulement une crise du médicament. Il décrit en réalité un symptôme plus profond : celui d’un État à court de marges financières, incapable de maintenir durablement un système de santé fonctionnel sans réformes structurelles.

    La question dépasse désormais les seuls laboratoires, pharmaciens ou médecins. Elle touche directement la sécurité sanitaire du pays.

    Car lorsqu’un État commence à perdre progressivement la capacité d’assurer un accès normal aux médicaments, ce ne sont plus uniquement les équilibres économiques qui vacillent. C’est le contrat social lui-même qui commence à se fissurer.

    Maya Bouallégui

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    Commentaire

    1. jamel.tazarki

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      22 mai 2026 | 7h59

      Introduction: l’impact destructeur du stress chronique, de l’injustice et du manque de perspectives sur la santé globale d’une population!

      D’un point de vue médical et sociologique, la frustration, l’impuissance face à l’arbitraire (comme l’humiliation gratuite ou la peur de la censure et de la dictature), ainsi que l’absence d’exutoires de défoulement stimulent en permanence les hormones du stress, comme le cortisol. À long terme, ce climat d’anxiété permanente affaiblit le système immunitaire, aggrave les troubles mentaux (dépression, épuisement) et peut favoriser l’apparition de pathologies physiques graves ou de comportements compensatoires, comme la surconsommation de médicaments. Lorsque ce fardeau sanitaire se heurte à une économie défaillante et à une mauvaise gestion de l’État, la pénurie de soins ne fait qu’aggraver la détresse des citoyens.

      a) Données scientifiques : Stress poltique et santé (d’après Larousse.fr)
      a1) Le « stress démocratique » ou politique correspond à un état d’anxiété chronique lié à l’oppression, à l’absence de libertés et à l’imprévisibilité de l’arbitraire. La science documente ce phénomène à travers plusieurs mécanismes.
      a2) Face à une menace permanente (peur de la police, délation), le cerveau maintient l’axe gouvernemental du stress (hypothalamo-hypophysio-surrénalien) activé.
      a3) La charge allostasique : Ce concept scientifique désigne l’usure biologique cumulée par le corps lorsqu’il subit un stress répété.
      a4) Conséquences : Hypertension, troubles cardiovasculaires, diabète de type 2 et épuisement cellulaire.
      a5) Affaiblissement des défenses : Le stress chronique bloque la production de lymphocytes (globules blancs), essentiels pour détruire les cellules anormales.
      a6) Lien avec le cancer : Bien que le stress ne cause pas directement le cancer à lui seul, les études montrent qu’il accélère la progression tumorale, favorise les métastases et nuit aux mécanismes de réparation de l’ADN par le biais de l’inflammation chronique.

      a7) Impuissance acquise (Seligman) : Face à des injustices répétées sans possibilité de défense (comme l’humiliation administrative), l’individu développe un sentiment d’inutilité.
      a8) Pathologies : Cela mène directement à la dépression clinique, aux troubles anxieux généralisés et à des somatisations (douleurs chroniques sans cause physique visible).
      a9) Anomie et ennui : Le manque de loisirs et la restriction des espaces de liberté créent un vide social, augmentant la dépendance aux substances (médicaments, alcool) pour engourdir la souffrance

      b) Les effets socio-économiques (voir https://www.sueddeutsche.de/)
      b1) Mauvaise gestion publique –> Crise des devises –> Rupture de la chaîne d’approvisionnement –> Marché noir.
      b2) La crise des devises étrangères
      b2.1) Monnaie non convertible : Les médicaments et les principes actifs se paient en dollars ou en euros sur le marché mondial.
      b2.2) Caisses vides : Si l’État gère mal ses ressources ou subit une fuite des capitaux, la Banque Centrale ne peut plus fournir de devises aux importateurs. Les laboratoires étrangers cessent alors de livrer.
      b3) Le piège du contrôle des prix
      b3.1) Prix imposés trop bas : Pour calmer la population, les gouvernements imposent souvent un prix de vente maximal très bas pour les médicaments.
      b3.2) Faillite de la chaîne locale : Si le coût d’importation augmente mais que le prix de vente reste bloqué, les pharmacies et grossistes locaux vendent à perte. Ils arrêtent donc d’importer, ce qui crée la pénurie.

      b4) La désorganisation de la chaîne logistique (Supply Chain)
      b4.1) Corruption et bureaucratie : Les licences d’importation sont souvent attribuées par favoritisme plutôt que par compétence.
      b4.2) Stockage défaillant : Le manque d’infrastructures (coupures d’électricité détruisant la chaîne du froid) gâche une partie des stocks existants.

      b5) Le phénomène du marché noir et de la thésaurisation
      b5.1) Achat de panique : Dès que la pénurie s’installe, les citoyens qui en ont les moyens stockent plus que nécessaire, asséchant les officines.
      b5.2) Détournement des circuits : Les médicaments subventionnés sont souvent volés ou détournés pour être revendus au triple du prix sur le marché noir ou dans les pays voisins.

      la suite est pour ce soir: Je donnerai un exemple de crise semblable vécue par le Venezuela et je parlerai des alternatives de santé communautaire que développent les populations pour y survivre.

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