Depuis hier, les réseaux sociaux tunisiens tournent à plein régime. Les statuts s’enchaînent, les fils Facebook s’enflamment, les statuts improvisés fleurissent, chacun y allant de sa grille de lecture, de sa confidence supposée, de sa théorie plus ou moins crédible. La cause de cette soudaine effervescence, un communiqué du ministère de la Défense. Quelques lignes seulement. Mais dans la Tunisie de 2026, quelques lignes peuvent suffire à faire trembler tout un imaginaire politique.
Car il ne s’agit pas d’un ministère comme les autres. Et surtout, il ne s’agit pas d’une institution qui parle beaucoup. La Grande muette, fidèle à son surnom, communique rarement sur les questions politiques internes. Ses communiqués portent habituellement sur des exercices militaires, des opérations humanitaires, des accords de coopération ou des missions de maintien de la paix. Pas sur les « tiraillements », les « surenchères » et les tentatives d’« impliquer l’institution militaire » dans les débats nationaux.
Voilà pourquoi ce texte intrigue autant.
Le communiqué, au ton inhabituellement ferme, rappelle que l’armée tunisienne est une « armée républicaine fondée sur la discipline », attachée à la neutralité et à l’indépendance, et qu’elle poursuivra ses missions dans « un esprit patriotique, de sacrifice et de dévouement ». Dit ainsi, le contenu paraît presque banal. Une profession de foi institutionnelle. Un rappel doctrinal. Rien de spectaculaire.
Et pourtant, tout le problème est précisément là. Pourquoi rappeler des évidences qui, jusque-là, ne semblaient pas trop contestées ?
Le non-silence de l’armée devient un événement
C’est ce qui nourrit aujourd’hui toutes les spéculations. Car dans le débat public récent, aucun affrontement majeur n’impliquait directement l’armée. Aucun acteur politique sérieux n’avait placé l’institution militaire au cœur d’un bras de fer national. Certes, quelques figures isolées continuent sporadiquement à invoquer l’armée comme recours ultime pour « sauver le pays », mais ces sorties existent depuis des années et ne constituent plus un événement. Alors pourquoi maintenant ? Pourquoi ce besoin soudain de préciser ce qui, en théorie, allait déjà de soi ?
Le communiqué pose finalement davantage de questions qu’il n’apporte de réponses. Et c’est précisément ce qui le rend politiquement explosif.
En communication politique, surtout lorsqu’il s’agit d’institutions souveraines, rien n’est jamais totalement neutre. La communication du ministère de la Défense s’est construite notamment par ses silences. Le silence de l’institution militaire tunisienne fait partie intégrante de son identité depuis des décennies. Lorsqu’une institution qui ne parle presque jamais décide soudain de parler, l’essentiel n’est parfois même plus ce qu’elle dit, mais le simple fait qu’elle parle.
Les Tunisiens le savent intuitivement. Voilà pourquoi le communiqué a provoqué une telle avalanche d’interprétations.
Certains se sont arrêtés sur le vocabulaire employé, notamment le mot « tiraillements », très utilisé dans le lexique du pouvoir actuel. D’autres ont noté un détail plus troublant encore : l’absence totale de référence au président de la République, pourtant chef suprême des forces armées. Pas une mention. Pas une formule de loyauté explicite. Rien. Dans un régime hyperprésidentialisé où chaque institution semble sommée de graviter autour de la personne du chef de l’État, ce silence-là devient lui-même matière à commentaire.
Évidemment, les extrapolations ont immédiatement commencé.
On évoque des tensions internes. On fantasme des réunions du Conseil supérieur de la sécurité boycottées par certains responsables militaires. On imagine des messages codés. D’autres, plus prudents, y voient simplement une manière pour l’institution de se prémunir contre toute tentative future d’instrumentalisation dans un contexte social et politique potentiellement explosif.
Car derrière ce communiqué plane inévitablement le spectre du 25 juillet 2021.
Il est impossible d’entendre aujourd’hui l’armée parler de « neutralité » sans que ressurgissent les images des blindés verrouillant les accès du Parlement au soir du coup de force présidentiel. Ce jour-là, qu’on le veuille ou non, l’institution militaire s’est retrouvée au cœur d’une séquence politique majeure. Beaucoup y avaient vu une caution implicite au basculement du régime. Depuis, la question du rôle de l’armée dans l’équilibre institutionnel tunisien reste une ligne de fracture silencieuse mais persistante.
Une Tunisie gouvernée par le flou et les sous-entendus
Dès lors, ce rappel appuyé à la neutralité peut être lu de plusieurs façons : comme une volonté de prise de distance ; comme une manière de fixer des limites pour l’avenir ; ou au contraire comme une tentative de réaffirmer une posture républicaine face aux fantasmes grandissants de tous les camps.
Car chacun projette aujourd’hui sur ce communiqué ses propres attentes, ses propres peurs ou ses propres espoirs.
Les opposants au régime veulent y voir un signal discret de crispation au sommet de l’État. Les partisans du pouvoir assurent au contraire qu’il s’agit d’un rappel à l’ordre destiné aux « pêcheurs en eaux troubles » qui rêveraient d’un scénario de rupture. D’autres encore estiment que le texte vise autant certains cercles du pouvoir que certaines voix de l’opposition tentées de convoquer symboliquement l’armée dans le débat politique.
C’est précisément là tout le paradoxe de cette affaire. Un communiqué censé clarifier une position a surtout contribué à épaissir le brouillard.
Mais peut-être que ce brouillard dit finalement beaucoup plus sur la Tunisie actuelle que le communiqué lui-même.
Car si quelques lignes aussi vagues suffisent à déclencher une telle tempête politico-médiatique, c’est avant tout parce que le pays vit dans une atmosphère de suspicion permanente, de verrouillage opaque et d’incertitude généralisée. Dans une démocratie apaisée, un texte pareil aurait probablement suscité quelques commentaires avant de disparaître du cycle médiatique. En Tunisie, il devient un événement national, presque un objet de décodage collectif.
Tout le monde cherche des messages cachés parce que plus rien n’est réellement transparent. Les institutions parlent peu, les décisions tombent sans explication, les équilibres réels du pouvoir restent flous, et le débat public fonctionne désormais davantage sur l’intuition, les signaux faibles et les interprétations que sur des informations claires et assumées.
Au fond, la véritable importance de ce communiqué ne réside peut-être ni dans ses mots ni dans ses sous-entendus supposés. Elle réside dans son existence même. Dans le fait qu’il ait été jugé nécessaire de le publier. Et surtout dans le vertige interprétatif qu’il a provoqué.
Parce qu’aujourd’hui, dans la Tunisie du flou institutionnalisé, même le silence finit par parler. Ainsi, lorsque la Grande muette décide soudain de rompre le sien, le pays entier tend l’oreille, non pas tant pour entendre ce qu’elle dit, mais pour essayer de comprendre ce qu’elle ne dit pas.










