En plus des pèlerins tunisiens ordinaires, une importante délégation officielle a pris la direction de l’Arabie saoudite à l’occasion du Hajj, conduite par le ministre des Affaires religieuses, Ahmed Bouhali, a indiqué le département dans un communiqué publié samedi 23 mai 2026.
Aux côtés du ministre, plusieurs membres du gouvernement et hauts responsables font partie de la mission officielle, notamment le ministre de l’Agriculture, ses homologues de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, de la Jeunesse et des Sports, ainsi qu’un conseiller auprès de la Présidence de la République, une haute responsable du service de santé militaire, et le PDG de la Société des services nationaux et des résidences (SNR).
Selon la même source, la délégation a quitté le pays mercredi. À son arrivée à l’aéroport de Djeddah, elle a été accueillie par des représentants diplomatiques tunisiens en poste, avant de rejoindre La Mecque pour s’installer aux côtés des pèlerins tunisiens.
Un déplacement officiel qui intervient alors même que le gouvernement avait invoqué un « dossier urgent » pour suspendre sa présence aux travaux parlementaires durant tout le mois de mai. Manifestement, entre deux urgences nationales et quelques priorités économiques en souffrance, un créneau a tout de même pu être dégagé pour le pèlerinage. Comme quoi, la gestion du temps gouvernemental réserve parfois de belles surprises spirituelles.
Cette présence institutionnelle élargie n’a pas tardé à susciter des réactions sur les réseaux sociaux, entre critiques et ironie sur la composition de la délégation et le timing du déplacement.
La députée Syrine Mrabet a notamment réagi dans une publication où elle a interpellé plusieurs membres du gouvernement, estimant que certains dossiers prioritaires auraient mérité une attention plus urgente avant le départ au pèlerinage :
« Monsieur le ministre de l’Agriculture, si vous aviez réussi à contenir l’envolée des prix, à résoudre la crise du cheptel, à sauver les récoltes et à appliquer l’article 9 tout en régularisant la situation de vos agents, cela aurait valu, à lui seul, tous les mérites d’un pèlerinage.
Monsieur le ministre de la Jeunesse et des Sports, si vous aviez trouvé des solutions aux difficultés des clubs sportifs, empêché la relégation de plusieurs associations dans un contexte marqué par l’absence d’un véritable cadre juridique pour les structures sportives, et régularisé la situation de vos collaborateurs, vous auriez accompli là une œuvre bien plus utile.
Monsieur le ministre des Affaires religieuses, après avoir déjà effectué le pèlerinage l’an dernier aux frais de l’État, si vous aviez apporté des réponses aux problèmes des cadres des mosquées, ou simplement accepté d’écouter les remarques autour du projet de loi, des milliers de fidèles auraient prié pour vous dans les mosquées.
Des milliers de citoyens auraient invoqué le bien en votre faveur… Quant au mois de mai, il devrait être consacré au travail gouvernemental.
Que Dieu accepte nos œuvres et les vôtres. »

Dans une formule volontairement sarcastique, largement relayée sur les réseaux sociaux, pour dénoncer avec ironie le décalage perçu par certains internautes entre les préoccupations quotidiennes des citoyens et le départ d’une importante délégation officielle vers les lieux saints, la journaliste Hajer Boujemaa a commenté : « Le gouvernement est parti accomplir le pèlerinage… afin de prier pour vous, bande de traîtres. »

Le dirigeant du parti Attayar, Nabil Hajji, a lui aussi choisi le registre de l’ironie pour commenter la composition de la délégation officielle. Dans une publication sarcastique, il a attribué à chaque ministre une mission spirituelle parfaitement adaptée à son portefeuille :
« C’est pourtant clair, pourquoi toutes ces moqueries et ces reproches ? Quatre ministres sont partis dans la délégation officielle du Hajj dans le cadre de leurs fonctions :
Le ministre de l’Agriculture va prier pour la pluie afin que la prochaine saison soit bonne.
Le ministre de l’Enseignement supérieur va prier pour que tous les étudiants réussissent leurs examens.
Le ministre de la Jeunesse et des Sports va évidemment prier pour que la sélection nationale atteigne le deuxième tour de la Coupe du monde.
Et le ministre des Affaires religieuses va prier pour que les affaires soient purement religieuses et débarrassées de tout intérêt personnel.
Et puis Dieu a bien dit : “Le pèlerinage est prescrit à quiconque en a les moyens.” Eux ont bénéficié de l’occasion, les hautes fonctions et les nouvelles approches… ils ont donc trouvé le moyen d’y aller. »
Une sortie mordante, largement partagée sur les réseaux sociaux, où l’humour sert surtout à souligner, une fois encore, le décalage perçu par une partie de l’opinion entre les préoccupations quotidiennes des Tunisiens et les priorités affichées par les responsables politiques.

Le syndicaliste Ghassen Ksibi a, lui aussi, réagi sur un ton ouvertement ironique, tournant en dérision les critiques visant la délégation gouvernementale. Dans une publication largement relayée, il a feint de défendre le déplacement ministériel en prêtant aux pèlerins officiels une mission quasi mystique de sauvetage économique national :
« Arrêtez un peu avec les moqueries… L’essentiel, c’est une bonne prière. Qu’ils partent faire le pèlerinage, où est le problème ? Qu’ils soient quatre, cinq ou six, où est le problème ? Ils vont certainement prier pour tout le peuple tunisien, pour la patience, pour la prospérité, pour qu’on se débarrasse des comploteurs, des corrompus et de tous ceux qui bloquent la marche du pays.
Ils jetteront des pierres sur Satan afin que les prix baissent, que la vie des Tunisiens s’améliore, que le chômage recule et que les investissements affluent… Où est le problème ? Le problème, ce sont ceux qui critiquent.
Le pays a besoin de prières sincères pour alléger le coût de la vie et rendre l’Aïd moins pénible. Après tout, beaucoup de Tunisiens ont déjà économisé en renonçant au mouton, et même au kilo de viande à quatre-vingts dinars. Heureusement, il reste l’escalope grillée, devenue selon certains responsables du secteur la nouvelle tradition de l’Aïd… »
Avant de conclure, dans une ultime formule sarcastique : « Bon pèlerinage et péchés pardonnés. »

Entre critiques politiques directes et expressions populaires teintées d’humour noir, le débat autour de la composition de la délégation illustre une sensibilité accrue de l’opinion publique à la question des priorités de l’État et de l’usage des moyens publics dans un contexte économique toujours sous tension.
N.J










