Portée par les exportations d’huile d’olive, la balance commerciale alimentaire tunisienne affiche un excédent en nette amélioration à fin avril 2026. Pourtant, dans les marchés, les ménages continuent de subir la hausse des prix des fruits, légumes, viandes et poissons. Entre inflation importée, dépendance aux marchés extérieurs, tensions sur les filières locales et pression croissante sur les devises, les performances du commerce extérieur peinent encore à se traduire par une réelle détente du coût de la vie.
À première vue, les chiffres de la balance commerciale alimentaire tunisienne semblent envoyer un signal rassurant. À fin avril 2026, le pays a enregistré un excédent alimentaire de 963,5 millions de dinars, contre 634,5 millions de dinars un an auparavant. Le taux de couverture des importations par les exportations a atteint 134,6%, tandis que les exportations alimentaires ont progressé de 25,4% sur un an.
Dans les marchés, cependant, le ressenti est tout autre. Fruits, légumes frais, volaille, viande ou poisson restent à des niveaux de prix élevés pour une grande partie des ménages. À l’approche de l’Aïd el Kebir, les tensions autour de la filière ovine alimentent particulièrement les inquiétudes. Au-delà du prix des moutons vivants, plusieurs professionnels et consommateurs évoquent également une forte hausse des prix de la viande d’agneau dans certaines régions, avec des augmentations particulièrement rapides ces derniers jours et des craintes de nouvelles flambées à l’approche immédiate de l’Aïd, malgré une saison agricole marquée par une pluviométrie relativement favorable.
Ce contraste entre amélioration des indicateurs extérieurs et pression persistante sur le panier alimentaire illustre l’un des principaux paradoxes de l’économie tunisienne actuelle. Car la balance commerciale alimentaire et le coût réel de l’alimentation ne racontent pas la même histoire.
Derrière l’amélioration des équilibres extérieurs apparaissent progressivement d’autres tensions : dépendance énergétique croissante, hausse du coût des importations stratégiques, pression sur les réserves en devises, inflation importée et fragilités persistantes des filières locales. Autrement dit, l’excédent alimentaire ne suffit plus à masquer les déséquilibres structurels qui traversent aujourd’hui l’économie tunisienne.
Dans une économie de plus en plus contrainte par ses dépendances extérieures, les équilibres macroéconomiques et le pouvoir d’achat des ménages n’évoluent plus nécessairement au même rythme. La Tunisie exporte davantage sur certains segments stratégiques, mais une partie croissante des consommateurs peine malgré cela à accéder à certains produits alimentaires du quotidien.
Une balance alimentaire portée par l’huile d’olive
L’amélioration de la balance alimentaire tunisienne repose aujourd’hui essentiellement sur un produit : l’huile d’olive.
Selon les données de l’Observatoire national de l’agriculture (Onagri), les exportations d’huile d’olive ont atteint 2,63 milliards de dinars à fin avril 2026, en hausse de 49,7% sur un an. Les volumes exportés ont progressé de plus de 56%, permettant à la filière de représenter à elle seule plus de 70% des exportations alimentaires du pays.
Cette performance contribue largement à l’amélioration du solde alimentaire tunisien et à la réduction relative des tensions sur les équilibres extérieurs. Mais derrière cette dynamique se cache une réalité plus nuancée.
Les exportations alimentaires hors huile d’olive enregistrent en effet un recul de 9,4% sur un an. Autrement dit, la bonne tenue de la balance alimentaire reflète avant tout la puissance d’un produit exportateur stratégique, plutôt qu’une amélioration homogène de l’ensemble du système alimentaire tunisien.
Dans le même temps, les importations alimentaires continuent d’augmenter. Elles ont progressé de 18,3% à fin avril 2026. Les achats de céréales, de maïs, d’orge, d’huiles végétales ou encore de sucre restent importants, confirmant la forte dépendance du pays à plusieurs produits de base importés.
Cette dépendance devient d’autant plus sensible que la Tunisie évolue dans un environnement international marqué par les tensions géopolitiques, la volatilité des cours énergétiques et le renchérissement du transport maritime. Les besoins du pays en énergie, en céréales, en matières premières et en alimentation animale continuent d’exercer une forte pression sur les importations et sur les besoins en devises.
Dans les marchés, les produits frais deviennent de plus en plus difficiles d’accès
Ce décalage apparaît encore plus clairement lorsqu’on observe l’évolution des prix sur les marchés de gros et dans les statistiques de l’inflation.
Plusieurs produits frais ont enregistré des hausses importantes dans un contexte marqué par des tensions d’approvisionnement et des variations sensibles des quantités disponibles sur les marchés. Certaines catégories de légumes et de fruits ont ainsi connu des augmentations particulièrement marquées durant le mois d’avril, y compris pour des produits de saison traditionnellement plus accessibles.
Le marché de gros de Bir El Kassaa illustre également cette dégradation simultanée de l’offre et des prix. Plusieurs produits ont enregistré des flambées particulièrement marquées au cours du mois d’avril, parfois accompagnées d’un recul important des quantités approvisionnées. Les tomates ont notamment vu leurs prix plus que doubler alors que les volumes commercialisés ont fortement reculé. Les prix des piments ont bondi de près de 60% et ceux de certains poivrons de plus de 60%, dans un contexte de contraction de l’offre disponible. Les prix de plusieurs fruits ont également fortement augmenté parallèlement à une baisse des approvisionnements. Cette évolution alimente un sentiment croissant de tension sur les marchés, où même certains produits de saison historiquement considérés comme accessibles deviennent progressivement plus coûteux pour les consommateurs.
Les chiffres publiés par l’INS confirment cette pression persistante sur les produits du quotidien. En avril 2026, l’inflation alimentaire a atteint 8,2% sur un an.
Les fruits frais affichent une hausse de 19,2%, la volaille de 16,1%, tout comme la viande d’agneau. Les légumes frais augmentent de 13,5%, la viande bovine de 12% et le poisson frais de 11,9%.
Ces hausses touchent précisément les produits les plus visibles dans la consommation quotidienne des ménages. Elles alimentent un sentiment persistant de renchérissement du coût de la vie, alors même que certaines familles réduisent progressivement leurs achats ou modifient leurs habitudes de consommation.
Le contraste entre produits libres et produits encadrés illustre également cette situation. Alors que les prix des produits alimentaires encadrés restent relativement stables, ceux des produits alimentaires libres continuent de progresser fortement.
Pour de nombreux consommateurs, le malaise dépasse désormais les produits importés ou les biens considérés comme secondaires. Même certains fruits et légumes de saison deviennent difficilement accessibles, y compris pour une partie des classes moyennes et aisées. Des produits historiquement associés à la consommation quotidienne commencent progressivement à être perçus comme des achats coûteux, voire occasionnels, pour certaines familles.
Cette évolution nourrit également un sentiment de raréfaction et de tension dans les marchés. Sans parler de pénuries généralisées, de nombreux consommateurs ont le sentiment que l’offre disponible devient plus limitée, plus irrégulière et surtout beaucoup plus chère qu’auparavant.
Une inflation de plus en plus importée
Une partie de cette pression inflationniste provient directement de l’extérieur.
La Tunisie reste fortement exposée aux fluctuations des marchés internationaux, qu’il s’agisse des céréales, de l’énergie, des matières premières agricoles ou encore du transport maritime. Les tensions géopolitiques régionales et la volatilité persistante des cours pétroliers entretiennent également des incertitudes sur les coûts logistiques et les prix à l’importation.
Les chiffres des importations alimentaires traduisent cette dépendance. Les importations de sucre ont bondi de 585,6% en valeur sur un an. La facture des importations d’huiles végétales a également fortement progressé, tandis que les achats de maïs et d’orge restent élevés.
Or, ces produits jouent un rôle central dans plusieurs filières locales. Le maïs et l’orge sont essentiels pour l’alimentation animale, ce qui influence directement les coûts de production dans les secteurs de la volaille, des viandes rouges et de l’élevage en général.
À cela s’ajoutent les effets du taux de change, les coûts énergétiques, le transport et le renchérissement de certains intrants agricoles. Cette combinaison contribue à installer une inflation alimentaire de plus en plus importée, qui se transmet progressivement aux prix payés par les consommateurs.
La question énergétique accentue encore cette vulnérabilité. La dépendance énergétique du pays atteint désormais près de 66%, dans un contexte marqué par le recul de la production nationale et la hausse continue des besoins énergétiques. Dans une économie fortement dépendante des importations énergétiques, toute hausse durable des cours du pétrole finit par se répercuter sur le transport, l’agriculture, la pêche, la chaîne du froid ou encore les coûts de production agroalimentaires.
Pression sur les devises et arbitrage des importations
Cette accumulation de tensions contribue également à renforcer la pression sur les réserves en devises et sur les capacités de financement des importations.
La circulaire n°2026-04 de la Banque centrale de Tunisie, publiée le 26 mars 2026, illustre cette évolution. Le texte impose désormais aux importateurs de plusieurs produits considérés comme « non prioritaires » de constituer une couverture intégrale sur leurs fonds propres avant toute opération de financement bancaire.
Si cette mesure s’inscrit dans une logique de préservation des équilibres extérieurs et de maîtrise des besoins en devises, elle met également en évidence une hiérarchisation progressive des importations dans un contexte marqué par la hausse des besoins énergétiques, alimentaires et industriels stratégiques.
La liste des produits concernés dépasse d’ailleurs les seuls biens de luxe et inclut également certains produits alimentaires transformés, fruits importés, produits d’hygiène ou biens de consommation courante.
Dans ce contexte, plusieurs économistes soulignent que les tensions sur certaines importations peuvent également modifier les comportements de consommation et accentuer les reports de demande vers les produits disponibles localement. Or, ces produits évoluent eux-mêmes dans un environnement marqué par la hausse des coûts, les difficultés d’approvisionnement et les limites de l’offre.
Cette combinaison de facteurs contribue à alimenter un cercle de tensions où les contraintes extérieures, les difficultés de financement et les fragilités des filières locales finissent par se répercuter sur les prix payés par les consommateurs.
Le paradoxe agricole tunisien
La situation actuelle met également en évidence un autre phénomène : de bonnes conditions climatiques ne suffisent plus nécessairement à faire baisser les prix.
Les précipitations enregistrées cette saison ont permis une amélioration relative des pâturages et des perspectives agricoles dans plusieurs régions. Cette amélioration a toutefois été accompagnée d’épisodes météorologiques extrêmes. En janvier 2026, plusieurs régions du pays ont été touchées par d’importantes inondations ayant provoqué des pertes agricoles et animales dans certaines exploitations, notamment dans les cultures maraîchères. Ces perturbations ont contribué localement à des tensions supplémentaires sur l’offre de certains produits frais.
Pourtant, les prix des moutons restent particulièrement élevés à l’approche de l’Aïd el Kebir, atteignant dans certains cas quelques milliers de dinars par tête. La pression touche également la viande vendue dans les boucheries, dont les prix continuent d’augmenter dans plusieurs régions à mesure que l’Aïd approche.
Ce décalage traduit des fragilités plus profondes au sein des filières animales tunisiennes. Car les effets positifs d’une bonne saison agricole restent limités lorsqu’ils se heurtent à des déséquilibres accumulés depuis plusieurs années.
Le recul du cheptel, l’augmentation continue des coûts d’élevage, la dépendance aux aliments importés, la hausse des coûts vétérinaires et du transport ainsi que les difficultés d’organisation des circuits de distribution continuent de peser lourdement sur les prix.
Dans plusieurs filières, les éleveurs eux-mêmes subissent une forte pression financière, tandis que les consommateurs paient des prix élevés sans que cette hausse ne se traduise nécessairement par une amélioration durable des revenus des producteurs.
Cette situation met en lumière les limites des réponses conjoncturelles centrées sur les importations ponctuelles ou les opérations temporaires d’encadrement des prix, dans un contexte où les difficultés apparaissent de plus en plus structurelles.
Entre performances extérieures et malaise intérieur
L’évolution récente des indicateurs alimentaires montre ainsi que la question ne peut plus être réduite au seul niveau des exportations ou du solde commercial.
Certes, l’excédent alimentaire constitue un élément favorable pour les équilibres extérieurs du pays, notamment dans un contexte marqué par un déficit commercial global encore élevé. Mais cette amélioration masque des vulnérabilités persistantes : dépendance aux importations stratégiques, exposition aux fluctuations internationales, tensions énergétiques, fragilité des filières animales et pression continue sur le pouvoir d’achat.
L’alimentation illustre aujourd’hui l’écart croissant entre les performances macroéconomiques et la réalité vécue par les ménages. Car un excédent commercial, aussi important soit-il, ne garantit ni une baisse durable des prix ni une amélioration automatique de l’accessibilité alimentaire.
Dans un environnement international toujours instable, marqué par les tensions énergétiques, la volatilité des matières premières et les incertitudes géopolitiques, la capacité du pays à sécuriser durablement une alimentation accessible apparaît désormais comme un enjeu aussi important que les performances à l’exportation.
I.N.











Commentaire
riadh e.
« Cette situation met en lumière les limites des réponses conjoncturelles centrées sur les importations ponctuelles ou les opérations temporaires d’encadrement des prix, dans un contexte où les difficultés apparaissent de plus en plus structurelles. »
J’ai faillis l’étouffer en lisant cela.. saha noum!!
On tue la production de lait et de viande et d’huile par des prix administrés, ca provoque une pénurie et on doit donc importer en devise, ce qui fait baisser le dinar et coute plus cher pour chaque tunisien qui subit l’inflation.
Si on laissé les prix libre, les producteurs ne feraient pas faillites, ils pourraient meme exporter ce qui n est pas achté localement, et l Etat peux preveler des taxes sur la production et la consimation pour redistribuer au plus pauvres. tout cela sans épuiser nos resevres en devises ni ruiner tout un pays de chomeurs qui crevent desormais de faim.
Votre gouvernement prend des décisions économiques d’une incompétences crasse portée pour une idéologie à deux balles qu’on a sorti d’un vieux tiroir des années 60-70.
le pire?? les ministres de l’économie etc qu on a eu le savent très très très bien, c’est pourquoi l’administration a tenté de freiner 1000 fois les décisions dangereuses, et pourquoi on a eu 30000 ministres depuis 5 ans.
Tous des lâches et tous coupables.