Par Slim Larnaout
Le manque de talent n’est pas en cause. Ce qui fait défaut, c’est la capacité du marché à comprendre les talents avancés qu’il est censé faire vivre. Et dans un système où la reconnaissance dépend de ce qui est déjà connu et validé, l’avance ne donne pas un avantage. Elle crée de la friction.
Des profils hybrides devenus invisibles
Les compétences existent. Le problème, c’est que le marché n’a pas encore les outils pour les identifier quand elles ne ressemblent pas à ce qu’il connaît déjà. Ce phénomène touche tous les secteurs en transformation : le numérique, la tech, le conseil, l’ingénierie, la communication, la publicité, et plus largement toutes les industries créatives. Partout où les métiers évoluent plus vite que les grilles censées les classer.
Par exemple, dans les secteurs créatifs, un même individu pilote à la fois la direction artistique, la production audiovisuelle, la post-production et la stratégie de contenu. Il maîtrise autant l’esthétique que l’économie de ce qu’il produit. Ce n’est pas un généraliste. C’est un opérateur complet d’une chaîne de valeur. Ces profils s’imposent sur les marchés internationaux les plus compétitifs. Ils restent invisibles dans les grilles locales, construites pour un monde du travail qui n’existe plus.
Un marché qui s’évalue par imitation
Derrière cette invisibilité, il y a un mécanisme précis. Les responsables RH filtrent sur des critères figés. Les décideurs valident ce qui leur est familier. Et quand ils cherchent à évoluer, ils copient les marchés étrangers avec un temps de retard, important des modèles déjà dépassés ailleurs. Le marché ne construit pas sa propre capacité de lecture : il attend que d’autres valident d’abord, puis il reproduit. Un profil avancé local reste donc illisible ici précisément parce qu’il n’a pas encore été validé ailleurs. C’est le paradoxe central : le marché cherche des références extérieures pour évaluer ce qu’il a déjà sous la main.
Le coût invisible porté par ceux qui restent
Ce que ce système produit concrètement, c’est du travail non rémunéré. Avant chaque projet, avant chaque négociation, ces profils expliquent ce qu’ils font, pourquoi ça a de la valeur, en quoi c’est différent. Ils éduquent gratuitement un marché qui n’a pas retenu la leçon de la fois précédente. C’est un coût structurel que le système externalise sur eux sans jamais le compenser. Les plus avancés finissent par partir. Ceux qui restent se réduisent, effacent une partie de leurs compétences pour rentrer dans une case lisible. Ce n’est pas une adaptation. C’est une régression.
Ce que le marché perd sans jamais le mesurer
On ne mesure pas les projets non lancés, les collaborations non formées, les marchés non adressés. Ce vide ne figure dans aucun indicateur, mais il représente la valeur que le marché aurait pu capter s’il avait su lire ce qu’il avait déjà sous la main.
Tant que le marché paiera la conformité et non la valeur réelle, il continuera à exporter ses talents sans le savoir.
BIO EXPRESS
Slim Larnaout – Fondateur en 2004 du premier studio VFX tunisien, il a ensuite passé onze ans au sein d’Al Jazeera Media Network comme producteur créatif. Il a collaboré sur des longs métrages internationaux et des séries diffusées sur Amazon Prime, Apple TV+ et Netflix. Il intervient aujourd’hui sur des projets de cinéma, de publicité et de brand content en tant que directeur créatif, producteur créatif, cinéma, VFX & Publicité et Conseil en stratégie audiovisuelle.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
jamel.tazarki
Introduction: Le développement socio-économique est impossible sans enthousiasme, cette force qui donne la volonté de réaliser ce qui semble irréalisable au premier abord. Or, en Tunisie, c’est plutôt le sentiment d’impuissance apprise (learned helplessness) qui est en train de prendre le dessus.
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a) L’enthousiasme agit comme le catalyseur indispensable pour transformer une vision théorique en réalité concrète:
a1) Prise de risque : L’enthousiasme pousse les créateurs à investir de l’énergie et des ressources dans des projets incertains.
a2) Dépassement du statut quo : Les grandes innovations (technologiques, sociales ou écologiques) naissent souvent de l’audace de personnes jugées irréalistes au départ.
a3) Résilience : Cette force permet de surmonter les échecs initiaux, inhérents à tout processus de développement.
a4) Effet d’entraînement : Un leader enthousiaste inspire la confiance et fédère les énergies d’une communauté ou d’une entreprise.
–> non Mr. Kais Saied, ce n’est pas en recourant à des emprisonnements abusifs et à la peur que nous parviendrons à sortir la Tunisie de l’impasse socio-économique.!
a5) Capital social : L’enthousiasme partagé crée de la cohésion, réduit les conflits et facilite la coopération autour d’un objectif commun.
a6) Adhésion au changement : Le développement impose des réformes ; l’enthousiasme transforme la peur du changement en désir de progrès.
a7) Motivation intrinsèque : Des travailleurs enthousiastes sont plus engagés, plus créatifs et plus productifs que ceux guidés par la seule obligation et la peur.
a8) Apprentissage continu : Cette dynamique stimule la curiosité, poussant les individus à se former et à acquérir de nouvelles compétences.
a9) Prophétie autoréalisatrice : L’économie repose massivement sur la confiance en l’avenir. L’enthousiasme généralisé stimule l’investissement et la consommation.
a10) Attractivité : Un milieu dynamique et enthousiaste attire les talents extérieurs et les capitaux étrangers.
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L’enthousiasme en est l’énergie vitale pour le développement. Sans lui, les meilleurs plans de développement restent des documents stériles.
b) Un exemple historique majeur où l’enthousiasme populaire a transformé l’économie d’un pays est la période des Trente Glorieuses en France (1945-1975), et plus particulièrement la phase de Reconstruction immédiate après la Seconde Guerre mondiale:
b1) En 1945, la France est un pays ruiné, aux infrastructures détruites et à l’économie paralysée. Pourtant, en moins de trois décennies, elle est devenue l’une des plus grandes puissances économiques mondiales grâce à une immense ferveur collective nationale.
b2) L’enthousiasme pour la modernité a poussé le monde paysan à adopter massivement la mécanisation et les engrais, multipliant la productivité par cinq en trente ans.
b3) Projets industriels géants : Cette énergie collective a permis le déploiement rapide de grands chantiers d’infrastructures (barrages hydroélectriques, réseau ferroviaire, reconstruction des villes)
b4) L’enthousiasme des Trente Glorieuses n’était pas une simple émotion passive. Il a agi comme un puissant carburant psychologique qui a transformé des sacrifices immédiats en un investissement massif pour l’avenir, prouvant qu’une vision partagée peut surmonter les pires destructions matérielles.
c) Le Miracle économique japonais (1950-1973) est un autre exemple spectaculaire où l’enthousiasme, transformé en dévouement collectif, a permis de réaliser l’impossible:
c1) En 1945, après sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale, le Japon est un pays dévasté, occupé et privé de ressources naturelles. En seulement en deux décennies, la population a propulsé le pays au rang de deuxième puissance économique mondiale.
c2) Le modèle de l’« entreprise-famille » : Les salariés ont développé un attachement fusionnel à leur entreprise. Le système d’emploi à vie a transformé le travail en une mission collective enthousiasmante, et non en une simple contrainte financière.
c3) L’obsession de l’amélioration continue : L’enthousiasme des travailleurs s’est traduit par des millions de suggestions quotidiennes faites par les ouvriers eux-mêmes pour améliorer les usines. Cela a permis de créer les voitures et les appareils électroniques les plus fiables au monde (Toyota, Sony).
c4) Financement de l’industrie : Portés par une confiance absolue dans l’avenir de leur nation, les citoyens japonais ont massivement épargné leur argent dans les banques postales.
c5) Investissement massif : Cet élan d’épargne populaire a fourni aux banques et à l’État (via le puissant ministère du MITI) les capitaux nécessaires pour moderniser la sidérurgie, les chantiers navals et la haute technologie, sans dépendre de l’aide étrangère.
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Le miracle japonais démontre que lorsque l’enthousiasme individuel se structure en une discipline collective et une vision à long terme, un pays peut compenser son absence totale de ressources physiques par l’excellence de son capital humain.
e) Le « Miracle du fleuve Han » (1960-1990):
e1) Le « Miracle du fleuve Han » (1960-1990) représente l’une des transitions économiques les plus rapides de l’histoire moderne. Au sortir de la guerre de Corée en 1953, le pays est plus pauvre que la majorité des nations subsahariennes. En une génération, la Corée du Sud s’est transformée en un géant technologique mondial (Samsung, LG, Hyundai).
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Cette métamorphose s’est appuyée sur un enthousiasme national discipliné, une résilience culturelle unique et une foi absolue dans le progrès.
e2) La culture de l’urgence : L’enthousiasme coréen s’est structuré autour du concept de Pali-Pali, une mentalité collective obsédée par la vitesse d’exécution, l’efficacité et le dépassement des objectifs.
e3) Sauts technologiques majeurs : Portée par une confiance aveugle dans l’avenir, la Corée est passée en quelques décennies de l’industrie textile légère à la sidérurgie, puis à la construction navale, avant de dominer les marchés des semi-conducteurs et des écrans plats.
e4) Prise de risque maximale : Lorsque Samsung a investi massivement dans les puces électroniques (DRAM) au début des années 1980, le projet semblait suicidaire et irréalisable. L’engagement total des ingénieurs, travaillant jour et nuit, a fait mentir tous les experts mondiaux.
e5) L’illustration ultime de cet élan collectif a eu lieu lors de la crise financière asiatique de 1997-1998. Pour rembourser la dette du pays auprès du FMI, près de 3,5 millions de citoyens ont volontairement donné ou vendu à bas prix leur or personnel (alliances, bijoux, médailles). En quelques mois, la population a récolté plus de 2 milliards de dollars en or, sauvant l’économie nationale et prouvant au monde la force de sa cohésion.
f) la transition verte et technologique du Danemark, ou comment un pays a transformé la contrainte écologique en une formidable aventure industrielle et humaine:
f1) Dans les années 1970, le Danemark dépendait à 90 % du pétrole importé. Aujourd’hui, il est l’un des leaders mondiaux des énergies renouvelables et de la qualité de vie, porté par un enthousiasme citoyen unique..
f2) L’innovation née des garages : Dans les années 1970, ce ne sont pas les multinationales, mais des communautés d’ingénieurs locaux, de fermiers et de citoyens enthousiastes qui ont commencé à fabriquer et tester des petites éoliennes dans leurs jardins.
f3) À Copenhague, le vélo n’est pas vécu comme une contrainte écologique, mais comme un choix de liberté, de santé et de convivialité. Plus de 60 % des habitants l’utilisent chaque jour pour aller travailler, dans la joie et la bonne humeur, peu importe la météo. Cet enthousiasme pour la mobilité douce a transformé l’économie de la santé : moins de pollution, moins de maladies, moins de dépenses publiques, et des citoyens plus heureux au travail.
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Le modèle danois montre que lorsque l’enthousiasme se mêle à l’écologie, on ne parle plus de « privations », mais d’une meilleure qualité de vie, de solidarité et d’emplois d’avenir.
g) utiliser l’enthousiasme pour inventer le monde de demain:
g1) Aujourd’hui, les start-ups et les réseaux mondiaux ne se contentent plus de chercher des financements : ils cherchent à capturer et canaliser l’enthousiasme des citoyens pour résoudre les grands défis mondiaux. Grâce au numérique, cette force psychologique est devenue plus connectée, plus rapide et plus collaborative que jamais.
g2) Le financement participatif (Crowdfunding):
g2.1) Validation par la communauté : Des plateformes comme Kickstarter, KissKissBankBank ou de l’actionnariat populaire (Crowdequity) permettent à des citoyens de financer des projets audacieux.
g2.2) Le pouvoir de l’adhésion : Avant même d’exister, un produit (un purificateur d’eau révolutionnaire, une marque de vêtements 100 % recyclés) reçoit l’approbation enthousiaste de milliers de parrains. Cet élan transforme les consommateurs en ambassadeurs passionnés
g3) Le mouvement de l’Open Source, Partager pour accélérerL’émulation mondiale :
g3.1) Des millions de développeurs, d’ingénieurs et de scientifiques à travers le monde collaborent bénévolement sur des logiciels libres ou des technologies ouvertes (comme l’intelligence artificielle ouverte ou les plans de robots médicaux).
g3.2) Le plaisir de co-créer : Cet enthousiasme n’est pas guidé par le profit immédiat, mais par la fierté de résoudre ensemble un problème complexe. C’est ainsi que des projets monumentaux (comme le système Linux ou des IA communautaires) rivalisent avec les plus grands géants de la tech.
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L’intelligence collective permet de connecter instantanément l’étincelle optimiste d’un inventeur à Madagascar avec le savoir-faire d’un ingénieur à Paris et les capitaux d’un investisseur à San Francisco.
Fazit: Avec tout le respect que je lui dois, Mr. Kais Saied n’est pas l’homme de la situation !