En 1940, Otto et Elise Hampel, résidant à Berlin, distribuaient furtivement des cartes postales dans les boîtes aux lettres. « Que sommes-nous devenus ? Un troupeau de moutons ! », écrivaient-ils au dos. Arrivé au pouvoir depuis sept ans, Hitler avait déjà dépecé les institutions démocratiques, supprimé les libertés civiles, réprimé toute opposition. Pendant deux ans, jusqu’à leur arrestation en 1942, le couple berlinois, condamné à mort et exécuté, a écrit 285 cartes, une tâche dérisoire, pour contester le régime impitoyable auquel ils faisaient face. Leur histoire inspirera à l’écrivain allemand Hans Fallada « Seul dans Berlin », un récit paru en 1947 à partir des archives de la Gestapo, et considéré par Primo Levi comme l’« un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».
Cette résistance, si ténue soit-elle, reste d’actualité dans les autocraties, quelle que soit leur nature, où les systèmes modernes de surveillance ont encore appesanti le contrôle étroit exercé sur toute voix dissidente. Comment s’oppose-t-on dans un pays soumis à l’arbitraire d’un pouvoir qui ne souffre aucune contestation ? Pourquoi continuer à vouloir exprimer ses désaccords face au rouleau compresseur de la propagande et de la répression lorsqu’on est minoritaire et isolé ? Comment vit-on dans son propre pays avec le sentiment d’être seul(e) au milieu des siens ?
Le texte ci-dessus est le chapeau du premier épisode d’une enquête en trois parties publiée par Le Monde et signée par la journaliste Isabelle Mandraud. Cette série est consacrée à trois immenses pays (la Russie, la Chine et l’Algérie) où des hommes et des femmes continuent à résister, souvent seuls, à des systèmes qui ne tolèrent guère la contestation.
En lisant le premier épisode, publié hier dimanche 31 mai 2026, le parallèle avec la Tunisie s’impose presque naturellement.
Comme sous la Russie de Vladimir Poutine, comme sous la Chine de Xi Jinping, comme sous l’Algérie des généraux, la Tunisie de Kaïs Saïed souffre d’une autocratie étouffante.
Le régime est impitoyable avec les politiciens, les journalistes, les magistrats, les avocats et les ONG. Il l’est désormais aussi avec leurs proches. Samedi encore, Ezzeddine Hazgui, octogénaire malade, lançait un appel au secours après le transfert de son fils Jaouhar Ben Mbarek à la prison du Sers, à 158 kilomètres de Tunis.
Ceux qui continuent à parler
La force de l’enquête d’Isabelle Mandraud ne réside pas dans la description du système répressif russe. Celui-ci est connu. Les arrestations, les procès, les condamnations et les prisons ne surprennent plus personne.
Elle réside dans les silhouettes qu’elle fait apparaître derrière la mécanique répressive : ces journalistes anonymes, ces bénévoles, ces militants qui persistent à agir alors qu’ils savent parfaitement qu’ils ne renverseront pas le Kremlin.
C’est sans doute là que réside la véritable leçon du couple Hampel. Otto et Elise n’avaient aucune illusion sur leurs chances de succès. Deux personnes distribuant quelques cartes postales dans les boîtes aux lettres d’un Berlin soumis à la terreur nazie n’allaient pas faire tomber Hitler. Pourtant, ils ont continué pendant deux ans.
Non parce qu’ils espéraient gagner. Parce qu’ils refusaient de se taire.
Cette leçon résonne étrangement dans la Tunisie d’aujourd’hui.
Depuis près de cinq ans, les arrestations se succèdent, des opposants sont en prison, des avocats sont poursuivis, des journalistes sont condamnés, des magistrats sont mutés. Des familles entières vivent au rythme des convocations, des procès et des transferts carcéraux. Et pourtant, malgré tout cela, certains continuent à parler.
La fabrication du troupeau
Car au fond, le plus grand succès d’un régime autoritaire n’est pas d’emprisonner ses opposants. Les prisons ont toujours existé, tout comme les dictateurs.
Son véritable succès consiste à convaincre les gens ordinaires que parler ne sert à rien. Alors le silence s’installe.
On ne commente plus les arrestations et on ne réagit plus aux condamnations. On lit les nouvelles, on hausse les épaules et on passe à autre chose.
Pas parce qu’on approuve. Parce qu’on s’habitue. Et c’est ainsi que naissent les troupeaux.
Quand le silence devient-il plus coupable que la parole ?
Le pasteur allemand Martin Niemöller avait parfaitement compris ce mécanisme. Après la guerre, il l’a résumé dans quelques phrases devenues célèbres.
Quand ils sont venus chercher les communistes, il n’a rien dit, parce qu’il n’était pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, il n’a rien dit, parce qu’il n’était pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs, il n’a rien dit, parce qu’il n’était pas juif.
Puis ils sont venus le chercher, lui.
Et il ne restait plus personne pour protester.
Toute l’histoire des régimes autoritaires tient dans ces quelques lignes.
Pendant longtemps, le silence peut passer pour de la prudence. Puis arrive un moment où il devient une forme de renoncement.
La leçon de Niemöller n’est pas destinée aux dictateurs. Elle est destinée aux citoyens.
Et nous ?
Il serait cependant trop facile de réduire cette histoire à un affrontement entre un pouvoir et ses opposants. Le véritable sujet est ailleurs.
Il se trouve dans cette immense zone grise où vivent la majorité des citoyens. Ceux qui ne militent pas, ceux qui ne manifestent pas, ceux qui ne fréquentent ni les partis ni les associations.
L’Histoire montre que les autocraties prospèrent rarement grâce à la seule force de leurs dirigeants. Elles prospèrent grâce à l’accumulation des silences, des renoncements et des regards détournés.
Elles ne demandent pas à chacun de devenir un propagandiste. Elles demandent simplement à la majorité de se taire.
Les Hampel avaient compris cela avant tout le monde. Leurs cartes postales n’ont pas changé le cours de la guerre et elles n’ont pas renversé Hitler.
Mais elles ont empêché deux Allemands de participer par leur silence à ce qu’ils considéraient comme une injustice. C’est peu et c’est immense à la fois.
Le sujet n’est pas de savoir comment tombe une autocratie, mais comment une société évite de s’y habituer.
In fine, la question est beaucoup plus simple : que faisons-nous, nous ? À quel moment le silence devient-il plus coupable que la parole ? Chacun y répond comme il l’entend.
Et c’est de l’addition de ces réponses individuelles que naissent, un jour, les citoyens. Ou les troupeaux.











5 commentaires
Question de générations ?
Forcément réducteur, voire à coté complet.
Ou un peu. Beaucoup.
À corriger, compléter…ou oublier.
Personne n’est parfait.
Lâchez vous.
Spécialistes bienvenus.
Avis et sentiments persos sur la question « generation causale moutonnière ou non » aussi.
Double génération grandiose dite GG (1900-1945) : résistante et contructrice. Silencieuse, sacrificielle, dure à la tâche. Quasiment disparue.
La génération indépendance (1945-1965), continuatrice, gestionnaire, plus instruite. Plus revendicatrice, plus contestatrice, plus jouisseuse consommatrice pour une fraction aussi. Radio, transistor, premiers voyages internationaux. Planquée, installée. Paumée pour pas mal face au monde actuel.
Génération Y’ comme Y’en a plus beaucoup pour nous…Y’avais déjà pas grand grand chose non plus…(1965-1980) : moins d opportunités de bon départ, joueuse de coude, plus enfoirée, vicelarde. Par bêtise de la part de la génération dirigente précédente. Radicalités exacerbées. Désenchantée. Frustrée. Sans pitié.
Génération Y » comme Y »a que la Moula qu’on veut… (1980-1998) : couvée par la précédente, plus questionneuse. Mondialisée, gaming, internet, bon niveau d’information par bribes passantes malgré hermétisme imposé d’en haut, a tenté de corriger les erreurs des prédécesseuses, révolutionnaire. Révolution confisquée. Désenchantée.
Recentrée sur elle même.
La génération ZZ comme Zift Zombie… (2000-2015) : grandie entre régime Zaba finissant et régime démocratique déjà contre-révolutionné à peine arrivé. Toute azimutée, presque lobotomisée. Née dans le Net, grandie avec RS, maitrise tech et IA. Quelques espoirs encore même si précocément fatiguée.
Génération AA(2015- …) : en cours d Anéantissement /Abrutissement par le régime en cours sur tous les plans.
Pas tous en même temps hein 😉
le financier
Ce peuple n a jamais ete tres courageux a l exception des aglabides , de bourguiba chedly , ben sallem . Sous ben ali globallement des laches qui ont engendrè des enfants laches qui eux meme ont enfantè des laches dont le seul objectif n est pas de se battre pour la grandeur de la tunisie mais de fuir vers l europe .
Non pas de construire la tunisie de demain mais construire l europe et le monde .
Ce peuple de lache se fera remplacer comme toutes les civilisations faibles … j espere voir ce phenomene de mon vivant
Hannibal
Si la parole est d’argent, le silence est d’or.
Un dicton qui s’applique à ceux qui ont un certain sentiment de culpabilité. On peut penser être coupable :
– d’avoir voté pour la mauvaise personne
– de ne pas s’être déplacé pour voté
– de pas être assez patriote
– d’avoir quitté le pays pour s’offrir un meilleur avenir
– d’être individualiste
– de profiter d’avantages qu’on pense ne pas mériter
– de ne pas accomplir ses devoirs de citoyen
– d’exercer des activités illégales
– de penser que faire ses devoirs religieux en font un bon serviteur de Dieu et que c’est suffisant
– de ne pas croire de l’utilité des partis politiques (les parties religieux sont typiquement dangereux)
Pour remplacer ce sentiment de culpabilité, réelle ou présumée, il faut penser et surtout agir pour une cause commune : construire une patrie unie, souveraine et prospère.
Si le silence est d’or, l’action patriotique est de platine.
Gg
Ecoutez Jacques Brel :
On a vu souvent
Rejaillir le feu
de l´ancien volcan
Qu’on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu’un meilleur avril….
Faites lui confiance?
Citoyen_H
ON NE PEUT PLUS VRAI.
Qui, avait spontanément répondu, présent, avec une immense joie, un bonheur d’une exceptionnelle d’une rare intensité, et une bonne humeur hors normes, et qui avait effectué une transhumance de dix longues années avec les bergers, les gardiens de chèvres, de boucs, d’étables et d’écuries, qui prirent le pouvoir en 2011, aussitôt après le coup d’État ?
Qui ?
Le troupeau de moutons que vous êtes évidemment !
Bravo, Nizar.
Très bien vu.