Par Hamma Hammami*
Le cher ami Ezzeddine Hazgui, cet homme qui est toujours resté debout, sans jamais plier, depuis les jours où je l’ai connu jeune au sein de la prison de Borj Erroumi (l’actuelle prison d’Ennadhour) que les organisations de défense des droits humains qualifiaient alors de « prison des oubliés », est aujourd’hui gravement malade.
Atteint d’un cancer, d’une insuffisance rénale et d’une hémorragie cérébrale, il est actuellement sous traitement.
C’est ce qu’a récemment révélé sa fille, Dalila Ben Mbarek Msaddek, avocate aujourd’hui contrainte à l’exil. Elle-même fait l’objet de plusieurs poursuites fondées sur le tristement célèbre décret 54, à la suite de déclarations médiatiques liées à l’exercice de sa profession.
Ezzeddine ne peut désormais plus rendre visite à son fils Jaouhar, prisonnier politique, d’autant plus que celui-ci a été transféré de la prison de Belli, dans le Cap Bon, vers celle du Sers, dans le gouvernorat du Kef.
Selon Dalila, il ne reste plus dans la famille qu’une tante âgée, dont les déplacements sont difficiles et qui peine à assurer un minimum de visites ainsi que l’acheminement des colis alimentaires nécessaires à Jaouhar. Plus douloureux encore, ce dernier ignorerait toujours l’état de santé de son père.
La famille a demandé à l’administration pénitentiaire, il y a plus de deux mois déjà, son transfert vers un établissement plus proche de Tunis afin de tenir compte de la situation médicale d’Ezzeddine. Une nouvelle demande a été formulée ces derniers jours. Jusqu’à présent, elle est restée sans réponse.
Quand Hazgui défiait Ben Ali
Je ne peux qu’exprimer, du plus profond de moi-même, mes vœux les plus sincères de rétablissement à Ezzeddine Hazgui. Les années que nous avons passées ensemble à Borj Erroumi demeurent gravées dans ma mémoire.
Ce furent des années de lutte et de défi face à la machine de la dictature. Des années au cours desquelles, au prix de lourds sacrifices, nous avions réussi à imposer la reconnaissance de notre statut de prisonniers politiques. Des années marquées par la solidarité, l’amitié et le respect mutuel malgré les divergences idéologiques et politiques qui existaient entre nous.
Ces différences n’ont jamais altéré notre position commune face à l’arbitraire ni notre rapport au pouvoir qui nous avait tous conduits derrière les barreaux.
Les années volées de la prison
Parmi les souvenirs que nous évoquions souvent lorsque nous nous retrouvions figure une réflexion d’Ezzeddine que je n’ai jamais oubliée. Nous étions d’accord, disait-il avec son sérieux habituel, pour considérer que les années de prison et de clandestinité ne devraient pas être comptabilisées dans nos véritables âges.
Selon lui, nos actes de naissance mériteraient d’être corrigés afin d’en retrancher les années passées en détention ou dans la clandestinité.
« De quel droit compte-t-on ces années dans nos vies alors que nous les avons vécues derrière des barreaux ? », répétait-il souvent.
Je me souviens également de son audace lorsqu’il décida de se porter candidat à l’élection présidentielle de 1989, à une époque où la majorité des forces politiques, qu’elles soient libérales ou islamistes, soutenaient encore celui qu’on présentait alors comme l’artisan du « Changement béni ».
Un changement qui ne fut finalement une bénédiction ni pour le peuple tunisien, ni pour les libertés publiques, ni même pour ceux qui avaient choisi de l’appuyer.
Nous avions accompagné Ezzeddine au palais du Bardo pour déposer sa candidature. Nous savions tous qu’elle serait rejetée, ce qui arriva effectivement. Mais l’objectif était ailleurs : démontrer le caractère trompeur des slogans démocratiques alors brandis par Ben Ali, qui allait finalement se retrouver seul candidat dans une élection dont l’issue était connue d’avance.
L’épreuve de Jaouhar
Revenons à Jaouhar.
Comme si l’injustice que lui et ses coaccusés ont subie dans l’affaire dite du « complot » ne suffisait pas, voilà qu’il lui est refusé jusqu’au droit de purger sa peine dans un établissement proche de sa famille.
Cette dernière se trouve ainsi condamnée à son tour à une forme de punition silencieuse : celle des déplacements interminables imposés par l’incarcération d’un proche détenu loin des siens.
Pourtant, l’article 36 de la Constitution de Kaïs Saïed dispose clairement que :
« Tout détenu a droit à un traitement humain préservant sa dignité. L’État veille, dans l’exécution des peines privatives de liberté, à prendre en considération l’intérêt de la famille. »
Entre le droit et la réalité
Il paraît évident que l’intérêt de la famille passe notamment par le rapprochement du détenu de ses proches lorsque cela est possible.
Mais entre les textes et la réalité, l’écart demeure considérable dans cette ère « heureuse ».
Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une pratique nouvelle. Sous Bourguiba, les prisonniers politiques étaient généralement regroupés dans des établissements précis, où ils demeuraient pendant des années.
La situation changea sous Ben Ali. L’éloignement du prisonnier de sa famille et ses transferts réguliers d’un établissement à un autre devinrent alors partie intégrante de la sanction, frappant autant le détenu que ses proches.
Parmi les aspirations de la révolution de 2011 figurait pourtant la volonté de mettre fin non seulement aux procès politiques, mais aussi d’humaniser les centres de détention et les prisons, ou à tout le moins de faire respecter la législation tunisienne et les conventions internationales relatives aux droits humains ratifiées par la Tunisie.
Une vieille pratique qui survit aux régimes
Mais les vents de la contre-révolution soufflent souvent dans le sens contraire du progrès auquel aspire notre pays.
Et comme toujours, la première victime de ces dérives demeure le prisonnier politique, puni une première fois par la privation de liberté, puis une seconde fois par des conditions de détention qui ignorent la situation de sa famille et les souffrances qui lui sont imposées.
Il nous appartient donc, comme à ceux qui nous ont précédés, de continuer à résister à l’injustice et à l’autoritarisme.
Il nous appartient de poursuivre le combat pour une véritable République démocratique, où les citoyens jouissent pleinement de leurs libertés et de leurs droits, où la souveraineté populaire s’exerce réellement sur l’État comme sur les richesses du pays, et où chacun peut vivre dans la dignité.
Continuer à résister
Pour rapprocher ce jour, il faut continuer à dénoncer toutes les violations, toutes les injustices, toutes les politiques qui appauvrissent les citoyens et toutes les atteintes à la souveraineté nationale.
Prompt rétablissement et pleine santé à notre cher Ezzeddine Hazgui.
Liberté pour Jaouhar, Hazgui et pour tous les prisonniers d’opinion.
À bas l’autoritarisme !
Aucune chaîne n’est éternelle !
BIO EXPRESS
Hamma Hammami est militant des Droits de l’Homme et secrétaire général du Parti des Travailleurs (ex Parti communiste des ouvriers de Tunisie). Il est également l’époux de Radhia Nasraoui, avocate et grande militante des Droits de l’Homme en Tunisie avec qui il a trois filles.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Texte original en arabe, traduction : service IA Business News.










