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Violences contre des migrants subsahariens : la honte des images, l’espoir des indignations

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Par Nadya Jennene

    Il existe des images qui dérangent, des images qui choquent, et d’autres encore qui devraient susciter une honte collective tant elles révèlent ce que l’être humain peut produire de plus vil lorsqu’il renonce à toute compassion. Les deux vidéos qui ont circulé ces dernières heures sur les réseaux sociaux appartiennent à cette dernière catégorie.

    La première montre une scène d’une brutalité morale insoutenable : une femme migrante subsaharienne enceinte, humiliée et agressée sous les yeux de son époux, victime de ce qui apparaît comme une tentative de viol perpétrée en pleine rue. La seconde présente une autre forme de violence tout aussi révélatrice d’une déchéance humaine inquiétante : une femme chassant avec agressivité une migrante subsaharienne qui s’était simplement arrêtée pour se reposer sur un trottoir, accompagnée de son nourrisson.

    Dans les deux cas, ce ne sont pas seulement des individus qui sont pris pour cible. C’est l’idée même d’humanité qui est piétinée.

    Car derrière ces scènes se dessine une réalité de plus en plus préoccupante : la banalisation de la haine, la normalisation de l’humiliation et la désinhibition de comportements que l’on croyait relégués aux périodes les plus sombres de l’histoire. Lorsque des êtres humains deviennent aux yeux de certains des présences indésirables que l’on peut insulter, frapper, terroriser ou expulser d’un simple geste, c’est tout l’édifice moral d’une société qui vacille.

    Depuis plusieurs années, la question migratoire occupe une place centrale dans le débat public tunisien. Les difficultés économiques, les tensions sociales et les inquiétudes liées à l’immigration irrégulière ont nourri des discours parfois virulents. Mais aucune crise, aucune difficulté, aucune divergence politique ne saurait justifier la négation de la dignité humaine. Une société civilisée se mesure précisément à sa capacité à protéger les plus vulnérables, non à la facilité avec laquelle elle les transforme en boucs émissaires.

    Les migrants subsahariens présents en Tunisie vivent souvent dans des conditions extrêmement précaires. Beaucoup ont quitté leurs pays pour fuir la guerre, la misère ou l’absence de perspectives. D’autres espèrent rejoindre l’Europe. Tous, cependant, demeurent des êtres humains dotés de droits fondamentaux. Leur couleur de peau, leur origine ou leur statut administratif ne les privent ni de leur humanité ni de leur droit à la sécurité.

    Ce qui frappe dans les vidéos diffusées récemment n’est pas seulement la violence des actes. C’est aussi le sentiment d’impunité qui semble les accompagner. Comme si certains individus estimaient désormais pouvoir humilier, menacer ou terroriser des migrants sans craindre la moindre sanction morale ou judiciaire. Comme si la souffrance d’un être humain était devenue un spectacle ordinaire.

    Face à ces images, l’indignation a été immédiate. Les réactions qui ont envahi les réseaux sociaux témoignent cependant d’une autre réalité : celle d’une Tunisie qui refuse la haine et qui refuse de voir ces actes commis en son nom. De nombreux internautes ont exprimé leur colère et leur dégoût face à ces images. Leurs prises de parole rappellent que la conscience collective n’est pas morte et que la dignité humaine demeure une valeur non négociable. « Je viens de regarder la vidéo et elle confirme ce que je dis depuis longtemps sur le niveau intellectuel des racistes en Tunisie. Des insultes contre le sacré et une tentative de viol ! Voilà leur véritable niveau », écrit ainsi un internaute.

    D’autres dénoncent une faillite morale bien plus profonde. L’un des messages les plus partagés estime que, si la vidéo est authentique, elle constitue « le signe d’une faillite sociale et morale profonde du pays ». Son auteur s’indigne qu’une femme enceinte puisse être prise pour cible sous les yeux de son époux alors qu’ils se trouvent dans une situation de vulnérabilité totale. Selon lui, s’attaquer à des personnes sans défense en raison de leur couleur de peau relève d’un degré de bassesse parmi les plus abjects qui soient. Il dénonce également la responsabilité des discours racistes qui, selon lui, ont progressivement banalisé ce type de comportements, tout en rappelant que les frustrations et les échecs d’une société entière ne sauraient être déversés sur les plus faibles. Si l’objectif est de lutter contre l’immigration, poursuit-il, cela doit passer par des politiques publiques et des réformes adaptées, non par l’abandon de personnes vulnérables à la violence de groupes déshumanisés. Le même internaute s’interroge enfin sur le spectacle offert par « une poignée d’ignorants » qui empoisonnent le débat public et regrette une « médiocrité généralisée » devenue, selon ses mots, étouffante.

    Un autre message, massivement relayé, résume le sentiment de nombreux Tunisiens après la diffusion successive des deux vidéos. « Ce matin, je regardais une vidéo montrant une femme chassant une migrante qui s’était simplement installée à l’ombre, son enfant porté sur le dos. Et voilà qu’à présent circule une autre vidéo dans laquelle un groupe d’individus, dont le comportement semble avoir renié toute humanité, filme ses propres agissements envers une femme enceinte, sous les yeux de son époux, dans ce qui apparaît comme une tentative d’agression sexuelle, tout en affichant une forme de fierté et d’exhibition de leurs actes. »

    Mais ce qui révolte cet internaute n’est pas seulement le contenu des images. « Quant aux commentaires qui applaudissent, encouragent ou bénissent de tels comportements, je préfère ne même pas m’y attarder », écrit-il avant de s’interroger : « Existe-t-il réellement un degré de déchéance plus profond que celui-ci ? » Il conclut par une confession amère : « J’éprouve une profonde honte à l’idée d’appartenir à cette fraction de la population qui semble rivaliser de cruauté, d’inhumanité et de bassesse morale avec les pires exemples de discrimination et de mépris de l’être humain. »

    Ces réactions soulignent l’ampleur du malaise suscité par les vidéos. Car au-delà des faits eux-mêmes, une question demeure : comment des comportements aussi violents peuvent-ils être assumés publiquement ? Comment des individus peuvent-ils filmer de telles scènes sans éprouver la moindre honte ? Plus grave encore, comment d’autres peuvent-ils les applaudir, les encourager ou les justifier ?

    Une nation ne se juge pas uniquement à ses institutions ou à ses discours officiels. Elle se juge aussi à la manière dont elle traite les plus faibles, les plus vulnérables et les plus démunis. Lorsqu’une femme enceinte devient la cible d’une agression, lorsqu’une mère portant son enfant est chassée comme une intruse parce qu’elle cherche un instant de repos, lorsqu’un être humain est réduit à sa couleur de peau ou à son origine, c’est toute la société qui se retrouve face à son propre miroir.

    Face à cette dérive, le silence n’est plus une option. Il appartient aux autorités de faire toute la lumière sur ces faits et de sanctionner leurs auteurs si les images sont authentifiées. Mais il appartient également à chaque citoyen de refuser la banalisation du racisme, de la haine et de la violence. Car aucune difficulté économique, aucune crise sociale, aucune divergence politique ne peut justifier qu’un être humain soit traité comme s’il avait perdu son droit fondamental à la dignité.

    N.J

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