Depuis la prison civile de la Mornaguia, le journaliste Mourad Zeghidi a fait parvenir un message écrit le 8 juin 2026, transmis par son avocat Me Ghazi Mrabet. Il y revient sur sa condamnation en appel à trois ans et demi de prison pour blanchiment d’argent, une décision qu’il dit avoir reçue comme « un choc violent et incompréhensible ».
Pour lui, le verdict rendu par la cour d’appel de Tunis, confirmant une peine prononcée en première instance, dépasse largement le cadre d’un litige judiciaire ordinaire. Il affirme qu’aucun élément matériel ne viendrait étayer l’accusation de blanchiment, et rappelle que le dossier, ouvert depuis février 2024, relève de simples manquements fiscaux.
Une affaire qu’il refuse de voir comme un crime
Dans son message, Zeghidi insiste sur ce qu’il considère comme « une confusion fondamentale » : celle entre irrégularités fiscales et blanchiment d’argent. Il affirme que la procédure porte sur des montants liés à des ajustements fiscaux déjà régularisés, et juge la sanction totalement disproportionnée au regard des faits reprochés.
Il va plus loin, estimant que dans la quasi-totalité des cas similaires, ce type de dossier ne débouche jamais sur des peines privatives de liberté. Il décrit ainsi une justice qui aurait « basculé hors de ses propres standards ».
Le journaliste exprime également un regret fort : celui de ne pas avoir pu voir les audiences diffusées publiquement. Il affirme que la transparence des débats aurait permis de mesurer la complexité des échanges, la précision des plaidoiries et la teneur des interrogatoires menés par les différentes parties.
Il évoque aussi les audiences auxquelles il a participé aux côtés de son confrère Borhen Bsaies, ainsi que le travail des nombreux avocats mobilisés dans le dossier, estimant que le public aurait découvert une réalité très éloignée de la qualification retenue.
Un sentiment d’injustice et une lecture politique
Au fil du texte, le ton se durcit. Mourad Zeghidi ne parle plus seulement de son cas personnel, mais d’un système qu’il décrit comme hostile aux voix critiques. Il évoque une logique qu’il estime assumée de « mise à l’écart » des journalistes indépendants et cite d’autres affaires impliquant des figures médiatiques, parmi lesquelles Sonia Dahmani et Zied El-Heni, ainsi que des pressions exercées sur le journal Inkyfada.
Pour lui, ces décisions ne relèvent pas de cas isolés mais dessinent une tendance plus large, qu’il interprète comme « un recul des libertés publiques et un durcissement du climat autour de la presse ».
Une grève de la faim comme dernier recours
Dans ce même message, Mourad Zeghidi rappelle avoir entamé une grève de la faim, qu’il décrit non comme une demande d’amélioration de ses conditions de détention, mais comme un acte de rupture. Il parle d’un « cri d’alerte » adressé à la Tunisie et au-delà, face à ce qu’il considère comme une situation devenue intenable.
Il affirme ne pas chercher la pitié ni l’aménagement, mais la reconnaissance d’une injustice.
“J’assume”
Le message se conclut sur une tonalité plus personnelle encore. Mourad Zeghidi remercie longuement les soutiens reçus en Tunisie et à l’étranger : journalistes, artistes, sportifs, militants, avocats, organisations de défense des droits humains, ainsi que de simples citoyens venus manifester devant les tribunaux ou la prison de la Mornaguia.
Il insiste particulièrement sur le rôle du Syndicat national des journalistes tunisiens, de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, ainsi que des organisations internationales comme RSF, CPJ, la FIDH et l’OMCT.
Enfin, il conclut par une affirmation brève, presque sèche dans sa force : il assume l’ensemble de ses prises de parole publiques. « J’assume », écrit-il, avant de réaffirmer que, malgré l’enfermement, il continue de se considérer libre dans ses convictions.
Une peine définitive jusqu’en 2028
Le 12 mai 2026, la chambre criminelle près la cour d’appel de Tunis a confirmé les condamnations prononcées contre Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies validant une peine de trois ans et six mois de prison.
Les deux journalistes avaient déjà été condamnés à huit mois de prison dans une autre affaire, instruite sur la base du décret-loi 54 relatif à la lutte contre les fausses informations et les infractions commises via les systèmes d’information et de communication.
Selon leur avocat, l’ensemble des condamnations est désormais définitif, portant la peine totale à quatre ans et deux mois de prison. Leur remise en liberté n’interviendrait, dans ce cadre, qu’à la fin du mois de juin 2028.
R.B.H













