Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Virements, lettres de change, chèques et cash : les réserves de Sofiene Weriemi

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Imen Nouira

    Les statistiques du premier trimestre 2026 publiées par la Banque centrale de Tunisie confirment la profonde mutation du paysage des paiements. Si le recul du chèque et la progression des virements apparaissent désormais incontestables, l’expert-comptable Sofiene Weriemi estime que plusieurs questions demeurent ouvertes, notamment sur la place persistante des espèces et sur la capacité des moyens de paiement modernes à prendre véritablement le relais.

    Lundi 8 juin 2026, intervenant dans l’émission Midi Mag sur Mosaïque FM, l’expert-comptable est revenu sur les données du bulletin Paiements en chiffres en Tunisie publié par la Banque centrale de Tunisie (BCT) au titre du premier trimestre 2026. Une lecture qui l’a conduit à nuancer certains constats généralement tirés des statistiques et à s’interroger sur les effets réels de la réforme des chèques engagée depuis 2024.

    Les chiffres de l’autorité monétaire confirment pourtant une tendance désormais bien installée. Le virement demeure le principal moyen de paiement télécompensé du pays avec 9,6 millions d’opérations pour une valeur globale de 19,58 milliards de dinars. Il représente à lui seul 65% des opérations télécompensées et 36,7% des montants échangés.

    Dans le même temps, les lettres de change poursuivent leur progression avec 1,2 million d’effets traités pour une valeur de 13,91 milliards de dinars, tandis que le chèque continue son repli avec 1,7 million d’opérations et 11,51 milliards de dinars échangés.

    Des progressions à relativiser

    Au-delà des chiffres bruts, Sofiene Weriemi invite à une lecture plus prudente des évolutions observées.

    L’expert estime notamment que les fortes progressions enregistrées par certaines solutions de paiement électronique doivent être replacées dans leur contexte.

    « Quand on lit des progressions de 28% ou de 34%, il faut toujours regarder ce qu’elles représentent réellement dans l’ensemble du système », a-t-il expliqué.

    Selon lui, les paiements mobiles, les portefeuilles électroniques et certaines activités liées au commerce électronique affichent effectivement des rythmes de croissance élevés. Toutefois, ces instruments demeurent encore relativement modestes comparativement aux volumes traités par les virements, les lettres de change ou même les chèques.

    Pour Sofiene Weriemi, les pourcentages de croissance, aussi impressionnants soient-ils, ne traduisent donc pas nécessairement une transformation massive des habitudes de paiement à l’échelle de l’économie.

    L’expert estime également que la présentation des statistiques peut parfois conduire à une lecture excessivement optimiste des évolutions observées.

    « Quand on regarde uniquement les taux de croissance, on peut avoir l’impression d’une révolution. Mais il faut aussi regarder les volumes et les montants réellement concernés », a-t-il souligné.

    Le recul du chèque est acquis, mais la transition reste incomplète

    Sur un point, Sofiene Weriemi ne formule aucune réserve : la réforme du régime des chèques a bien produit un effet significatif sur l’utilisation de cet instrument.

    Au premier trimestre 2026, le nombre de chèques télécompensés a reculé de 24,9% sur un an, tandis que les montants échangés ont diminué de 28%.

    Cette évolution prolonge les effets de la réforme du Code de commerce relative aux chèques sans provision, adoptée par l’Assemblée des représentants du peuple le 30 juillet 2024 et dont plusieurs dispositions sont entrées en vigueur le 2 février 2025.

    La réforme a notamment introduit un nouveau format de chèque, un plafonnement des montants et des chéquiers ainsi qu’une plateforme centralisée permettant de vérifier la situation des émetteurs.

    « Si l’objectif était de réduire l’usage du chèque, alors cet objectif a été atteint », a reconnu l’expert.

    Pour lui, la véritable question se situe toutefois ailleurs.

    « Il faut regarder par quoi le chèque est remplacé », a-t-il insisté.

    La question centrale de la traçabilité

    Selon Sofiene Weriemi, la réforme poursuivait non seulement un objectif de réduction du recours au chèque, mais également une volonté de favoriser des instruments de paiement plus modernes et plus traçables.

    « Si l’objectif était d’orienter les transactions vers des moyens de paiement offrant davantage de traçabilité, alors le bilan est plus nuancé », a-t-il estimé.

    L’expert rappelle que les virements, les paiements électroniques ou les cartes bancaires permettent de conserver une trace des opérations et facilitent le suivi des flux financiers.

    Or, selon son analyse, les chiffres disponibles ne permettent pas encore d’affirmer que l’ensemble des transactions abandonnant le chèque se sont effectivement reportées vers ces instruments.

    Cette lecture l’amène à s’interroger sur la place réelle prise par les espèces dans l’économie.

    Selon Sofiene Weriemi, la progression des autres moyens de paiement ne semble pas avoir absorbé intégralement la baisse enregistrée sur les chèques, ce qui pourrait traduire un report d’une partie des transactions vers le cash.

    L’expert estime ainsi qu’une partie des flux pourrait s’être déplacée vers les espèces, même si cette hypothèse ne ressort pas directement des statistiques publiées par la Banque centrale.

    Le poids persistant des espèces

    Pour expliquer cette situation, Sofiene Weriemi met en avant plusieurs facteurs.

    Le premier est lié aux habitudes de paiement.

    Selon lui, de nombreux Tunisiens continuent à privilégier les espèces dans leurs transactions quotidiennes, même lorsqu’ils disposent de cartes bancaires ou d’autres moyens de paiement électroniques.

    « Beaucoup de personnes possèdent une carte bancaire mais continuent à retirer de l’argent plutôt qu’à payer directement avec », a-t-il observé.

    Le second frein concerne le coût des paiements électroniques.

    L’expert souligne que certains commerçants demeurent réticents à accepter les règlements par carte bancaire en raison des commissions et des frais supportés lors des transactions.

    Cette réalité contribuerait à ralentir la diffusion des paiements électroniques dans plusieurs secteurs d’activité.

    Les lettres de change gagnent du terrain, mais les risques demeurent

    Parallèlement au recul du chèque, les lettres de change poursuivent leur montée en puissance.

    Au premier trimestre 2026, leur nombre a progressé de 35,9% tandis que les montants échangés ont augmenté de 23,5% sur un an.

    Avec 13,91 milliards de dinars traités, elles représentent désormais 26,1% des montants télécompensés, contre 21,5% pour les chèques.

    Pour Sofiene Weriemi, cette évolution confirme que les acteurs économiques ont cherché des solutions alternatives à la suite de la réforme.

    L’expert appelle toutefois à ne pas négliger un autre indicateur.

    Les lettres de change affichent aujourd’hui les taux de rejet les plus élevés parmi les principaux instruments suivis par la BCT, soit 9,6% en nombre et 9,5% en montant.

    Selon lui, cette situation montre que les difficultés liées aux incidents de paiement n’ont pas disparu.

    « Le recul du chèque ne signifie pas automatiquement la disparition des risques liés aux impayés », a-t-il souligné.

    L’expert a également estimé que plusieurs mécanismes prévus par la réforme n’étaient pas encore pleinement déployés ou n’avaient pas encore produit l’ensemble de leurs effets, jugeant qu’il demeure prématuré de tirer des conclusions définitives sur l’efficacité globale du nouveau dispositif.

    Une mutation encore en construction

    Les chiffres du premier trimestre 2026 confirment néanmoins une transformation profonde du paysage des paiements en Tunisie. Le virement s’est imposé comme l’instrument de référence, les lettres de change gagnent du terrain et le chèque poursuit un recul amorcé dès l’entrée en vigueur de la réforme.

    Pour Sofiene Weriemi, cette évolution ne doit toutefois pas être interprétée comme l’aboutissement du processus de modernisation.

    La baisse du recours au chèque constitue, selon lui, une étape importante mais non suffisante. Le véritable enjeu réside désormais dans la capacité de l’économie tunisienne à orienter durablement les transactions vers des instruments offrant davantage de sécurité, de transparence et de traçabilité.

    À défaut, estime l’expert, le recul du chèque pourrait simplement masquer un déplacement d’une partie des échanges vers les espèces, laissant en suspens l’un des objectifs majeurs poursuivis par les réformes engagées depuis 2024 : faire émerger un système de paiement à la fois plus moderne, plus sécurisé et davantage traçable.

    I.N.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *