Par Mohamed Salah Ben Ammar
Un bruit venu d’ailleurs, une angoisse bien tunisienne
Le tumulte provoqué par un quotidien italien peu notable, Il Foglio, qui a évoqué des scénarios de succession rapidement démentis, a au moins eu le mérite de ramener au centre du débat une question que le système politique tunisien s’emploie méthodiquement à éviter : celle de l’« après-Kaïs Saïed ».
Cette question est d’autant plus dérangeante que les soutiens les plus fervents du président semblent désormais moins préoccupés par une transition que par la prolongation de l’ère Saïed au-delà de 2029, en contradiction avec les cadres constitutionnels eux-mêmes, comme si l’horizon politique de la Tunisie ne pouvait être envisagé autrement qu’en perpétuation d’un présent figé.
Cette interrogation, apparemment venue de l’extérieur, révèle en réalité une faille profondément tunisienne : celle d’un système qui, comme sous Bourguiba puis Ben Ali, n’a jamais véritablement pensé sa propre succession.
Comme si, dans l’imaginaire politique national, l’État ne pouvait survivre à l’homme qui l’incarne.
Le pouvoir incarné : quand l’État se confond avec un homme
Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a progressivement reconfiguré l’architecture du pouvoir autour de sa personne et de sa lecture singulière de la souveraineté populaire.
Un trottoir mal entretenu, un métro en retard, un avion qui ne décolle pas à l’heure, un fonctionnaire négligent, même une sécheresse réduisant les réserves d’eau : tout devient, symboliquement, l’affaire du président.
Dans cette logique hyperprésidentialiste, la question n’est plus simplement celle de la gouvernance, mais celle, plus vertigineuse, de savoir comment un système aussi personnalisé pourrait envisager sa propre fin.
Le président lui-même porte une responsabilité majeure dans cette situation lorsqu’il affirme ne pas pouvoir céder la Tunisie à des « traîtres » ou à des « agents de l’étranger ». Ce n’est pas un simple excès rhétorique. C’est une grammaire du pouvoir.
Elle installe l’idée que sans lui, la Tunisie serait condamnée au chaos.
Pire encore, une ligne de fracture inquiétante a été tracée : d’un côté, un « peuple authentique » qu’il prétend incarner seul ; de l’autre, des forces délégitimées, symboliquement expulsées de la communauté nationale.
Le pouvoir cesse alors d’être un mandat temporaire pour devenir une mission quasi salvatrice.
Ainsi se referme le cercle classique des régimes personnalisés : le chef ne gouverne plus simplement au nom du peuple, il finit par se confondre avec lui.
La tentation du leader indispensable
De Chávez à Erdoğan, d’Orbán à Sissi, une mécanique bien connue se répète : plus les institutions s’affaiblissent, plus le chef devient la condition même du politique.
Mais le cas tunisien possède une singularité tragique : cette régression survient après une décennie d’apprentissage démocratique.
La blessure en devient plus profonde.
Car la Tunisie avait entrevu autre chose : un pluralisme fragile, conflictuel, parfois inefficace, mais réel. Elle avait expérimenté l’incertitude démocratique avant de revenir à la sécurité psychologique du pouvoir centralisé.
Dans cette configuration, le pouvoir ne se contente plus d’occuper l’État : il s’approprie l’idée même de continuité nationale tout en délégitimant tout ce qui l’a précédé.
Un classique après les révolutions : faire de la rupture une restauration de l’autorité.
Dès lors, toute alternative devient synonyme de désordre.
Le démantèlement silencieux des corps intermédiaires
Ce verrouillage discursif ne suffit pas. Il s’accompagne d’un démantèlement progressif des corps intermédiaires.
Le décret 88 de 2011, qui avait permis l’essor d’un tissu associatif unique dans le monde arabe, est progressivement neutralisé : pressions administratives, restrictions financières, criminalisation croissante des financements étrangers au nom de « l’ingérence ».
Le décret-loi 54 de 2022 sur la cybercriminalité complète ce dispositif. Sous couvert de lutte contre les fausses informations, il devient un instrument de poursuites contre journalistes, avocats, militants et opposants.
Ce n’est pas une succession d’excès isolés.
C’est une architecture politique cohérente : celle d’un espace public progressivement vidé de ses relais autonomes.
Or lorsqu’un pouvoir détruit les médiations, il finit toujours par se retrouver seul face à la société et la société seule face au pouvoir.
Le droit comme exception devenue norme
Au cœur du système, le décret 117 du 22 septembre 2021 installe une exception sans véritable limite temporelle.
La Constitution de 2022, adoptée dans un contexte de boycott massif et d’abstention historique, est présentée comme une sortie de crise. Ses critiques y voient au contraire la constitutionnalisation de l’état d’exception.
L’absence persistante de Cour constitutionnelle parachève ce dispositif : le pouvoir devient simultanément producteur, interprète et arbitre de la norme.
Ce vide n’est pas une anomalie.
C’est une méthode de gouvernance.
Dans les démocraties fragiles, l’absence d’institutions indépendantes finit toujours par transformer les crises politiques en crises existentielles pour l’État lui-même.
Le piège de la captation politique
Kaïs Saïed n’a pas créé la crise tunisienne. Il l’a captée.
Le 25 juillet 2021 naît d’un double échec : économique d’abord, avec un modèle incapable d’absorber ses propres fractures sociales ; politique ensuite, avec des partis discrédités, des élites épuisées et une démocratie perçue par beaucoup comme synonyme d’impuissance.
Mais la colère populaire n’a pas produit une alternative démocratique renouvelée. Elle a produit une centralisation.
Paradoxalement, la rupture avec l’ancien système a engendré un pouvoir plus concentré encore que celui qu’elle prétendait dépasser.
Comme souvent dans l’histoire politique des sociétés fatiguées, le rejet du désordre a fini par rendre acceptable la réduction des libertés.
Une société prisonnière de ses peurs
Derrière les institutions agit une autre force : la peur.
Peur du vide.
Peur de l’effondrement.
Peur d’un retour brutal du conflit social.
La Tunisie porte encore les cicatrices de ses transitions inachevées. Chaque ouverture politique semble désormais contenir la promesse d’un désordre plus grand que celui qu’elle voulait corriger.
Deux angoisses s’entrelacent alors : celle du vide et celle du brusque.Entre les deux, le présent se fige.
Et lorsqu’une société cesse d’imaginer l’avenir, elle finit par considérer l’immobilisme comme une forme de stabilité.
Une société désarmée et une économie en berne
Les appareils sécuritaires n’ont aujourd’hui aucun intérêt immédiat à rompre avec un président qui leur a redonné une centralité politique.Mais cette stabilité demeure défensive : elle tient tant que la rupture paraît plus risquée que le statu quo.
Sur le plan social, les chiffres traduisent une tension profonde : chômage élevé, explosion du déclassement, précarisation des diplômés, fuite des compétences.
La Tunisie produit des savoirs qu’elle ne peut absorber. Elle forme des jeunes pour l’exil.
La rupture progressive du dialogue avec l’UGTT supprime en outre un mécanisme historique de régulation sociale. Sans partis structurés, sans médiations solides, sans institutions arbitrales crédibles, la fragilité du sommet devient celle de tout l’édifice.
La fragilité d’un système épuisé
Il existe des pays qui s’effondrent dans le fracas. Et d’autres qui se désagrègent avec politesse. La Tunisie appartient à cette seconde catégorie.
Les États modernes ne meurent pas toujours dans les coups d’éclat. Ils s’usent dans les retards, les silences, les pénuries administrées, les communiqués absurdes et l’épuisement collectif.
Un article italien marginal suffit désormais à provoquer une panique nationale.
Un communiqué militaire devient objet d’exégèse.
Une rumeur de cyberattaque transforme les téléphones en espace politique.
Chaque épisode révèle notre désarroi national : une communauté privée de perspective crédible s’accroche à n’importe quelles futilités.
Le pouvoir de la fatigue et la gestion du vide
Le pouvoir finit alors par fonctionner autrement : il ne gouverne plus véritablement, il administre la fatigue.
Les crises s’accumulent, Gabès, migrations, tensions sociales, pénuries, isolement diplomatique mais les réponses se dissolvent dans le silence ou dans la désignation permanente de nouveaux coupables : opposants, journalistes, migrants, ONG, « traîtres », « agents de l’étranger ».
Plus la réalité devient difficile, plus le discours se radicalise.
Pendant ce temps, l’isolement international cesse d’être perçu comme une anomalie pour devenir un état ordinaire.
Le vertige final : vivre dans les ruines avant l’effondrement
Le plus troublant n’est peut-être pas la crise elle-même. C’est l’habitude de la crise.
La Tunisie continue de fonctionner comme un pays qui s’assoit sur un canapé dont les ressorts sont déjà visibles, tout en répétant qu’il reste encore confortable.
Les institutions se vident lentement.
L’État fonctionne sous perfusion.
Les citoyens s’habituent à l’épuisement.
Et pourtant, le système tient.
Non parce qu’il est solide, mais parce qu’il a transformé la fatigue en mode de gouvernance.
Reconstruire au lieu de survivre
Pourtant, la véritable question n’est pas seulement celle de l’après-Saïed.
Elle est celle de savoir si la Tunisie veut continuer à survivre ou recommencer à construire.
Car aucun pays ne peut durablement dépendre d’un homme, d’une colère ou d’un état d’exception permanent.
La sortie de crise ne viendra ni d’un miracle politique ni d’un nouveau sauveur providentiel. Elle exigera exactement l’inverse de ce qui a conduit à l’impasse actuelle : moins de personnalisation, plus d’institutions ; moins de verticalité, plus de médiations ; moins de peur, plus de citoyenneté.
La Tunisie devra revenir à une véritable vie démocratique : une séparation réelle des pouvoirs, une justice indépendante, une Cour constitutionnelle crédible, un Parlement capable de contrôler l’exécutif plutôt que de lui servir de décor.
Mais les institutions, à elles seules, ne suffiront pas.
Il faudra également reconstruire les libertés progressivement étouffées : liberté de la presse, liberté d’expression, liberté culturelle, liberté associative.
Une société qui ne débat plus finit toujours par s’appauvrir intellectuellement avant de s’épuiser politiquement.
L’urgence générationnelle
Le cœur du problème tunisien est peut-être ailleurs : dans la relation brisée entre le pays et sa jeunesse.
Une génération entière vit désormais dans un espace où l’avenir semble suspendu.
Les diplômés partent.
Les autres attendent.
Et beaucoup ne croient plus que l’effort puisse encore produire une mobilité sociale.
Le véritable danger n’est pas uniquement économique. C’est l’effondrement silencieux du désir collectif.
Réparer la Tunisie suppose donc de redonner aux jeunes autre chose qu’un choix entre la migration, la résignation ou la colère.
Cela implique une économie capable d’absorber les compétences, une école qui cesse d’être une machine à déclassement, une politique culturelle qui rouvre l’imaginaire collectif, et un État qui traite enfin ses citoyens comme des acteurs plutôt que comme des sujets administrés.
La démocratie tunisienne ne survivra pas si elle reste une simple mécanique électorale sans horizon social.
Réapprendre la démocratie
Il faudra également réhabiliter ce qui a été méthodiquement affaibli : syndicats, associations, universités, presse indépendante, collectivités locales.
Car aucune société moderne ne peut fonctionner durablement dans le face-à-face permanent entre un chef et une foule.
La stabilité véritable ne naît jamais du silence imposé.
Elle naît de la confiance.
Et cette confiance ne reviendra ni par les slogans souverainistes, ni par la peur du chaos, mais par la reconstruction patiente d’un contrat politique où les citoyens cessent de dépendre de l’humeur d’un seul homme pour dépendre enfin de règles communes.
Le véritable défi tunisien n’est donc pas simplement l’après-Saïed.
C’est de réussir, enfin, la transition que le pays n’a jamais complètement achevée : passer d’un régime construit autour des hommes à un État construit autour des institutions.
C’est à travers ces constructions que l’histoire reconnaît les véritables hommes d’Etat.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











5 commentaires
Hannibal
Le vide est déjà là. Il suffit juste de le remplacer par de la pertinence. La trouille du vide est plus nuisible que le vide lui-même.
Maintenant, une anecdote qui peut se répéter parce que la bêtise est toujours là.
Lors d’une réunion de planification, un ancien ministre de l’équipement, ex professeur universitaire, a dit qu’en terme de planification il faut envisager même les années après Ben Ali. Cette phrase sortie de son contexte technique et légitime a été reportée à ZABA qui viré le ministre immédiatement.
L’exercice solitaire du pouvoir, en d’autres termes se dire « après moi le déluge », est toujours catastrophique pour tout pays.
Tunisino
Ce n’est pas nouveau, du déjà vu durant Bourguiba, Ben Ali, et Ghannouchi. De plus, on est francophone, on n’a ni la vision, ni l’audace, ni la discipline de faire une analyse qui tient compte de tous les temps, on se contente du présent comme si le passé et le futur n’existent pas. C’est important de lier scientifiquement les effets aux causes, ce n’est pas littéraire mais c’est technique. La Tunisie n’a jamais pris les rails du progrès durable car elle est gérée par des littéraires, tout comme en France!
Mhammed Ben Hassine
Il est trop tôt trop tôt… pour parler de l’après k. Il même déconseillé d’en on parlé
le financier
il sera renvers2 et bientot meme, car certains pays preferent mettre leurs hommes que d attendre que les tunisiens mettre un homme issue du peuple
Mhammed Ben Hassine
de savoir comment un système aussi personnalisé pourrait envisager sa propre fin.]
La mort est inévitable une vérité universelle non contesté
Dit moi une oui une seul personne qui a préparer sa tombe dans l’attente du jour J. Personne a ma connaissance