Il a pris la plume depuis sa cellule de la Mornaguia. Pas pour négocier, mais pour dire qu’il assume. Chaque mot prononcé, chaque analyse diffusée. « J’assume », écrit Mourad Zeghidi dans sa lettre du 8 juin, transmise par son avocat. Ce mot court, presque sec, résume tout ce que le pouvoir voudrait lui faire ravaler depuis plus de deux ans. Un mot, toute une insoumission.
Deux ans. C’est le temps qu’il a fallu à ce système pour transformer un journaliste qui parle en un homme qui paie ses idées au prix de son corps. Parce que quand la justice ferme toutes les portes, quand les recours s’épuisent et que les condamnations s’accumulent comme des couches de béton (d’abord le décret 54, ensuite le blanchiment d’argent) il ne reste à un homme debout qu’une seule chose à offrir en dernier recours : son propre corps.
Le corps comme dernier mot
La grève de la faim n’est pas un geste romantique. C’est l’aveu public et douloureux d’une impuissance totale face à un appareil judiciaire qui tente de vous asphyxier. Mourad Zeghidi le dit lui-même : aucun élément matériel ne vient étayer l’accusation de blanchiment d’argent retenue contre lui et son confrère Borhen Bssais, compagnon d’infortune depuis le jour de leur arrestation. Mais l’accusation n’a jamais eu besoin d’être crédible pour être efficace. Elle avait juste besoin de les faire taire.
La logique est implacable dans sa brutalité : on ne cherche pas, au fond, à convaincre que Mourad Zeghidi et Borhen Bssais sont des criminels. On cherche à montrer ce qu’il en coûte de parler. À lui faire payer le prix fort, assez fort pour que les autres calculent, tergiversent, retiennent leurs mots au bord des lèvres. Pour que la menace soit réelle, douloureuse, et suffisamment rebutante pour décourager ceux qui n’ont pas encore été rattrapés.
Punir par procuration
Mais le cas de Mourad Zeghidi n’est malheureusement pas le seul. D’autres prisonniers politiques et d’opinion en témoignent et, avec eux, leurs familles, condamnées à une peine qu’aucun tribunal n’a jamais prononcée.
Demandez aux filles de Mourad ce qu’elles doivent endurer chaque jour pour porter la voix de leur père et dénoncer l’injustice de ses condamnations.
Demandez à l’épouse de Borhen ce qu’elle doit subir pour défendre son mari et porter sa voix au-dehors. D’ailleurs, depuis sa prison, Borhen, conscient du calvaire imposé à ses proches, lance cet appel : « Nous supportons la solitude… mais épargnez les familles. »
Demandez à la fille de Zied El Heni ce qu’il lui en a coûté de convaincre son père de faire appel, lui qui avait d’abord refusé de prendre part à la mascarade de sa condamnation.
Demandez à Ezzedine Hezgui combien il est difficile de ne plus seulement réclamer la liberté de son fils, Jaouhar, mais aussi, à 74 ans, rongé par un cancer que le chagrin aggrave, d’endurer des visites éprouvantes et des trajets interminables. Même la dignité d’une visite familiale semble être trop demander à un État qui se pique de justice.
Ces histoires font écho à celle de Sonia Dahmani. Sa sœur, Ramla, a été contrainte à l’exil pour avoir eu le tort de la défendre publiquement et ne peut désormais plus lui rendre visite. Quant à Sonia Dahmani, libérée après des mois de calvaire avant d’être à nouveau condamnée, elle voit son supplice recommencer, comme si l’acharnement avait ses propres cycles et sa propre saisonnalité.
Elles font écho aussi au sort d’Elyes Chaouachi, qui a tant dénoncé l’injustice subie par son père qu’il ne peut désormais même plus lui rendre visite, au risque de se retrouver lui-même emprisonné pour de longues années.
Il y a aussi le bébé de Sherifa Riahi, privé de sa mère durant les premiers mois de sa vie. Une mère qui n’a pas pu l’allaiter ni le voir grandir au quotidien. Et puis les enfants de tous ceux qui sont jetés derrière les barreaux, avec l’absence pour seule condamnation.
Car ce pouvoir ne se contente pas d’enfermer des femmes et des hommes. Il enferme aussi leurs familles dans une autre prison : celle des trajets épuisants, des visites écourtées, de l’inquiétude chronique qui use et isole, des nuits passées à ignorer dans quel état se trouve l’être aimé, de l’autre côté du mur. La punition collective est une vieille technique, éprouvée par tous les régimes qui ont renoncé à convaincre. Elle vise moins à briser le prisonnier qu’à transformer son entourage en instrument supplémentaire de pression et de reddition.
Les voix qu’on n’a pas su éteindre
Mais Mourad Zeghidi ne se rend pas. Il jeûne, non pas pour se taire, mais pour faire entendre sa voix là où les mots ne passent plus. Parce que si l’on croyait réduire au silence ces voix dissonantes, ces perturbateurs-imperturbables qui refusent obstinément de rentrer dans le rang, c’est sans compter sur ceux qui restent dehors.
Les familles, malgré leur propre calvaire, peut-être même à cause de lui, en sont devenues les porte-voix. Elles portent, dans leur résistance quotidienne et leur amour indéfectible, les voix de ceux qu’on a cru pouvoir faire taire.











Commentaire
Hannibal
En face, il y a des insensibles.
Il faut parler aux bons éléments de la justice et les encourager à faire des actions pour démontrer qu’ils sont eux aussi victimes et pour militer pour que la justice recouvre son ***