Alors que l’intelligence artificielle et les technologies avancées s’imposent comme des leviers majeurs de transformation économique, une étude récente menée en Tunisie met en lumière un paysage contrasté de la maturité numérique des entreprises. Présentée dans le cadre d’une analyse sur les trajectoires d’intégration du numérique, cette recherche interroge la capacité du tissu économique tunisien à absorber ces mutations profondes.
Invitée à s’exprimer sur les résultats de ces travaux, la directrice des études sur l’économie du savoir à l’Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives (ITCEQ), Olfa Bouzayen, a insisté sur le passage structurel d’une économie traditionnelle vers une économie fondée sur la connaissance. Alors que les modèles anciens reposaient sur des activités à faible valeur ajoutée et une main-d’œuvre peu qualifiée, l’économie contemporaine s’appuie désormais sur l’innovation, le capital humain et les technologies numériques, devenues des moteurs essentiels de compétitivité.
Dans ce contexte, la Tunisie s’est engagée depuis plusieurs années dans des stratégies de transformation numérique, notamment à travers les plans nationaux du digital et les orientations relatives à l’industrie 4.0 et à l’intelligence artificielle. L’objectif affiché est clair : renforcer la compétitivité des entreprises et moderniser les structures économiques.
L’étude présentée repose sur une enquête de grande ampleur menée auprès de près de 2 700 entreprises issues des secteurs public et privé, avec une représentation majoritaire des petites et moyennes structures. Elle s’est attachée à analyser plusieurs dimensions : le degré d’engagement dans la digitalisation, les outils mobilisés, les effets sur la productivité, ainsi que les freins rencontrés.
Les résultats révèlent qu’environ 50% du tissu économique privé est engagé, à des degrés divers, dans un processus de digitalisation. Toutefois, cette dynamique ne doit pas être confondue avec l’intégration de l’intelligence artificielle, qui constitue une étape plus avancée et plus complexe.
L’analyse met ainsi en évidence une hétérogénéité marquée des entreprises tunisiennes face à la transformation numérique. Certaines disposent d’un niveau de maturité élevé, capable de mobiliser efficacement les technologies et de les transformer en gains de performance. D’autres, en revanche, se limitent à une phase d’appropriation partielle, sans parvenir à exploiter pleinement leurs investissements technologiques. Enfin, une troisième catégorie reste fragilisée par des contraintes structurelles, notamment financières, organisationnelles ou en ressources humaines, limitant leur capacité d’évolution.
Financement et compétences, les principaux obstacles
Parmi les obstacles identifiés, le financement apparaît comme un facteur déterminant. Le passage au numérique et, a fortiori, à l’intelligence artificielle, nécessite des investissements conséquents que toutes les entreprises ne sont pas en mesure d’assumer. À cela s’ajoutent des insuffisances en compétences spécialisées et un manque d’adaptation des organisations internes.
Au-delà des aspects économiques, l’étude souligne également l’importance de l’environnement organisationnel. La réussite de la transformation numérique ne dépend pas uniquement des outils technologiques, mais aussi de la capacité des entreprises à repenser leurs modes de gestion, leurs processus internes et leur culture de travail.
Sur cette base, les chercheurs proposent une approche différenciée de l’adoption de l’intelligence artificielle. Toutes les entreprises ne peuvent pas suivre le même chemin. Certaines peuvent accélérer leur transition grâce à des stratégies avancées, tandis que d’autres doivent d’abord consolider leurs bases numériques. Une troisième catégorie nécessite des expérimentations progressives et ciblées afin d’intégrer progressivement ces technologies.
Les recommandations issues de l’étude insistent également sur la nécessité de renforcer la veille technologique au sein des entreprises, d’améliorer l’accès aux mécanismes de financement et d’adapter les politiques de formation pour répondre aux nouveaux besoins du marché du travail. Elles soulignent enfin le rôle crucial de l’État dans l’accompagnement de cette transition, notamment en matière d’infrastructures numériques et de gouvernance des données.
Si la Tunisie affiche des progrès notables en matière de connectivité et de positionnement régional, les défis restent importants. La fuite des compétences, la lente adaptation de certaines organisations et les résistances internes au changement constituent encore des freins significatifs.
N.J










