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Pourquoi les actionnaires en Bourse gagnent plus que les épargnants

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Par Maya Bouallégui

    Pendant que des millions de dinars dorment sur des comptes bancaires ou restent bloqués dans des biens immobiliers difficiles à vendre, les actionnaires des sociétés cotées accumulent les gains. Avec une hausse de 62,58% du Tunindex en un an, la Bourse de Tunis connaît une envolée spectaculaire qui bouleverse les habitudes des épargnants. Pourquoi de plus en plus de Tunisiens préfèrent-ils acheter des actions plutôt qu’un appartement ou un terrain ? Et surtout, comment gagnent-ils davantage que ceux qui laissent simplement leur argent à la banque ?

    Pendant des décennies, le réflexe du Tunisien qui voulait faire fructifier son argent était presque immuable. Il achetait un terrain, un appartement, un local commercial ou lançait un projet. La Bourse, elle, était perçue comme un univers réservé à quelques initiés, financiers ou spéculateurs. Aujourd’hui, les choses changent.

    Discrètement, mais profondément, de plus en plus de particuliers se tournent vers le marché boursier. Non pas parce qu’ils sont devenus soudainement passionnés de finance, mais parce qu’ils cherchent une réponse à une question simple : comment protéger leur argent dans un environnement économique de plus en plus incertain et une inflation galopante ?

    Les chiffres donnent matière à réflexion. Au 9 juin 2026, le Tunindex affichait une progression de 37,34% depuis le début de l’année et de 62,58% sur douze mois.

    Autrement dit, un placement de 10.000 dinars réalisé en juin 2025 vaudrait aujourd’hui plus de 16.000 dinars, sans même tenir compte des dividendes distribués par les sociétés cotées.

    Aucun compte d’épargne, aucun dépôt bancaire et très peu d’investissements immobiliers peuvent rivaliser avec une telle performance.

    Pourquoi la Bourse est devenue soudainement si juteuse ?

    Cette envolée ne signifie pas pour autant que l’économie tunisienne se porte à merveille. Bien au contraire. Dans sa dernière chronique publiée dans Eco Week (lettre hebdomadaire distribuée par abonnement), l’économiste Hachemi Alaya explique que la hausse de la Bourse reflète en partie un déplacement de l’épargne vers les actions en bourse dans un contexte marqué par l’inflation et la recherche de protection du pouvoir d’achat.

    Le phénomène est simple. Lorsque les prix augmentent plus vite que le rendement des placements traditionnels, les épargnants cherchent des alternatives. Une partie d’entre eux a trouvé cette alternative en Bourse.

    Le plus surprenant est que ce mouvement ne concerne plus uniquement les investisseurs avertis. Des cadres, des professions libérales, des chefs d’entreprise et de simples salariés ouvrent désormais des comptes-titres et acquièrent des actions de banques, d’assurances ou de grands groupes industriels.

    Certains vont même plus loin. Convaincus que les rendements boursiers dépasseront largement le coût de l’emprunt, ils financent leurs placements par le crédit à la consommation de leur banque. Plusieurs petits investisseurs nous affirment avoir adopté cette stratégie ces dernières années et avoir couvert en quelques mois l’intégralité des intérêts de leurs emprunts bancaires grâce aux gains réalisés sur le marché boursier. Cette stratégie est cependant risquée, car elle est spéculative et parie sur un marché haussier. En cas de retournement des cours, le petit actionnaire risque de devoir subir les intérêts de sa banque et la perte d’une partie de son crédit.

    L’argent ne disparaît pas, il change de destination

    Ce mouvement n’est pas propre à la Tunisie. Partout dans le monde, les investisseurs cherchent les placements capables de préserver leur pouvoir d’achat lorsque l’inflation progresse plus vite que le rendement de l’épargne traditionnelle.

    Mais le phénomène prend une dimension particulière en Tunisie.

    Pendant longtemps, l’investissement immobilier apparaissait comme le placement idéal. Acheter un terrain, un appartement ou un local commercial constituait le rêve de nombreuses familles. La hausse continue des prix renforçait cette conviction.

    Aujourd’hui, les choses sont moins évidentes. Les prix de l’immobilier ont atteint des niveaux qui rendent l’accès au marché de plus en plus difficile. Les rendements locatifs sont souvent modestes, les coûts d’entretien augmentent et les délais de revente peuvent s’allonger.

    Parallèlement, l’épargne bancaire ne protège plus suffisamment contre l’inflation. Lorsque les prix augmentent de plus de 5% par an, un placement rapportant moins que ce taux fait perdre du pouvoir d’achat à son détenteur.

    Mais il existe aussi une autre explication, rarement évoquée.

    Créer une entreprise, développer une activité ou investir directement dans l’économie réelle exige aujourd’hui davantage de courage qu’il y a quelques années. Le climat économique manque de visibilité, les entrepreneurs se montrent plus prudents et les investisseurs cherchent des placements qui leur permettent de rester liquides tout en bénéficiant de la croissance des entreprises. La Bourse répond précisément à cette attente.

    Elle permet d’investir dans l’économie sans gérer une usine, sans ouvrir un commerce, sans recruter du personnel et sans supporter directement les risques opérationnels quotidiens.

    Pour de nombreux épargnants, acheter une action BIAT, Amen Bank, SFBT, Poulina ou Délice Holding apparaît aujourd’hui moins risqué que lancer un nouveau projet.

    Des gains difficiles à ignorer

    Les chiffres de la Bourse de Tunis sont éloquents. Selon les analyses de Tunisie Valeurs, le Tunindex avait déjà gagné 55,3% sur un an à la fin du mois de mai. Le mouvement s’est poursuivi durant les premiers jours de juin pour atteindre 62,58% au 9 juin. Et cette progression ne repose pas sur quelques valeurs isolées.

    Les banques ont enregistré des performances remarquables. Depuis le début de 2026, jusqu’à fin mai, Amen Bank a gagné près de 50%, la BIAT près de 48%, la BNA près de 48% également et l’UIB près de 28%.

    D’autres sociétés ont fait encore mieux. Depuis le début de l’année et jusqu’à fin mai, Sotuver affiche une progression supérieure à 114%. Sotetel approche les 188%. STA dépasse les 135%. Astree progresse de plus de 76%. ATL gagne près de 79%.

    Ces chiffres peuvent sembler extravagants, sauf qu’ils sont bien réels et ils traduisent une réalité souvent ignorée : plusieurs sociétés tunisiennes continuent de dégager des bénéfices importants malgré les difficultés économiques.

    Les banques profitent de la hausse de l’activité financière et du concours de l’État. Les groupes agroalimentaires bénéficient de positions dominantes. Les grandes entreprises industrielles exportatrices répercutent plus facilement la hausse de leurs coûts. Les actionnaires récoltent ainsi une partie de la richesse créée par ces entreprises.

    Ces performances exceptionnelles ne doivent toutefois pas faire oublier une réalité fondamentale : la Bourse reste un marché où le risque existe.

    Les mêmes actions qui peuvent gagner 50%, 100% ou davantage en quelques mois peuvent également corriger brutalement lorsque les résultats des entreprises déçoivent ou lorsque le climat économique se détériore.

    L’économiste Hachemi Alaya rappelle d’ailleurs que l’envolée actuelle du marché ne reflète pas nécessairement une amélioration des fondamentaux de l’économie tunisienne. Selon lui, une partie de cette hausse s’explique par le déplacement de l’épargne vers les actions dans un contexte d’inflation élevée et de création monétaire abondante. Autrement dit, la Bourse bénéficie aujourd’hui d’un afflux de capitaux qui pourrait ralentir si les conditions économiques venaient à changer.

    Investir en actions ne dispense donc ni de prudence ni de diversification. La Bourse récompense souvent la patience, mais elle sanctionne aussi les excès d’optimisme.

    Les dividendes, l’autre source de revenus

    La plupart des Tunisiens pensent que l’on gagne de l’argent en Bourse uniquement lorsque le cours d’une action augmente. C’est faux.

    De nombreuses sociétés distribuent chaque année une partie de leurs bénéfices à leurs actionnaires sous forme de dividendes.

    Autrement dit, l’investisseur peut gagner de l’argent de deux manières : grâce à la hausse du cours de son action et grâce au dividende qu’il reçoit.

    Certaines banques tunisiennes distribuent ainsi régulièrement entre 4% et 6% de rendement annuel. Plusieurs sociétés financières offrent des rendements comparables, parfois supérieurs.

    Pour un investisseur patient, ces dividendes représentent une forme de revenu complémentaire qui vient s’ajouter à l’appréciation du portefeuille. Ce qui est à relever, c’est que le seul dividende peut rapporter parfois davantage que l’intérêt bancaire d’un compte épargne.

    C’est ce mécanisme qui explique pourquoi certains actionnaires accumulent progressivement un patrimoine important sans jamais vendre leurs titres.

    L’action se vend, l’appartement attend

    L’un des avantages les plus méconnus de la Bourse est sa liquidité. Lorsqu’un investisseur achète un appartement ou un terrain, il immobilise son argent pendant des années. En cas de besoin urgent, récupérer cette somme peut devenir un véritable parcours du combattant. Il faut trouver un acheteur, négocier un prix, accomplir les formalités administratives et attendre le paiement.

    La procédure peut durer plusieurs semaines, parfois plusieurs mois.

    Avec la Bourse, les choses sont très différentes. Les actions peuvent être revendues rapidement. Une fois l’ordre exécuté, les fonds sont généralement disponibles en quelques jours ouvrés. L’investisseur conserve ainsi une flexibilité que ne lui offre pas l’immobilier.

    Ce mélange de rendement et de liquidité séduit aujourd’hui un nombre croissant de Tunisiens et les rassure quant à la disponibilité de leur argent.

    Une Bourse moins compliquée qu’on ne le croit

    L’une des raisons qui éloignent encore de nombreux Tunisiens de la Bourse est la peur de la complexité.

    Les expressions techniques, les graphiques et le jargon financier donnent parfois l’impression qu’il faut être économiste pour investir. La réalité est beaucoup plus simple.

    La plupart des investisseurs performants ne passent pas leurs journées devant des écrans à acheter et vendre des actions.

    Ils identifient quelques entreprises solides, achètent progressivement leurs titres et les conservent durant plusieurs années.

    Comme pour l’immobilier, ce sont souvent la patience et la durée qui font la différence.

    Investir en Bourse est devenu relativement simple. Il suffit d’ouvrir un compte-titres auprès d’un intermédiaire agréé. Plusieurs acteurs accompagnent les particuliers dans cette démarche, notamment Tunisie Valeurs, MAC SA ou Maxula Bourse parmi les références les plus solides et les mieux réputées du marché tunisien.

    L’investisseur peut ensuite commencer modestement, diversifier ses placements et construire progressivement son portefeuille.

    Du mètre carré à l’action

    Bien sûr, aucun placement n’est parfait. Les cours peuvent monter comme ils peuvent baisser. Certaines années seront moins généreuses que d’autres.

    Mais les chiffres observés ces derniers mois ont remis en question plusieurs idées reçues.

    Pendant longtemps, le rêve de l’épargnant tunisien avait une forme bien précise : un terrain, un appartement, un local commercial ou une maison.

    Posséder de la pierre était considéré comme le moyen le plus sûr de protéger son argent et de préparer l’avenir. Ce réflexe n’a pas disparu, mais il n’est plus seul.

    Face à l’inflation, à la baisse du rendement réel de l’épargne bancaire, à la hausse des prix de l’immobilier et à un environnement économique devenu plus incertain, un nombre croissant de Tunisiens découvre une autre façon d’investir : devenir actionnaire.

    La Bourse ne remplacera jamais totalement l’immobilier, pas plus qu’elle ne fera disparaître l’épargne bancaire, mais elle s’est imposée comme une troisième voie capable de conjuguer rendement, liquidité et simplicité.

    Pendant des décennies, le rêve tunisien s’est mesuré en mètres carrés. En 2026, il se mesure de plus en plus en actions.

    Ce basculement n’est pas seulement financier. Il raconte à sa manière l’évolution des priorités, des inquiétudes et des espoirs d’une partie des épargnants tunisiens.

    Maya Bouallégui

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