Par Ridha Zahrouni
Je ne vais pas trop m’attarder sur les bienfaits — indiscutables et indispensables — de la phase primaire au sein d’un système éducatif. C’est une rubrique presque constante à chacune de mes interventions au sujet de la réforme de notre école. J’emploie souvent une formule assez anecdotique que j’ai entendue ou lue quelque part : le primaire est essentiel, et tout ce qui vient après est secondaire. Toutes les études et tous les spécialistes insistent sur l’importance de cette phase primaire, qui constitue le socle absolu et déterminant de l’ensemble du cursus scolaire.
Le primaire, fondement de toute réussite scolaire
Les recherches en sciences de l’éducation et les données fournies par des organisations actives dans ce domaine, comme l’UNICEF, démontrent que les trajectoires d’apprentissage se cristallisent dès ces premières années. Un élève qui maîtrise les fondamentaux au primaire — c’est-à-dire la lecture, l’écriture et le calcul — possède une probabilité exponentiellement plus haute de réussir au collège, au lycée, puis dans l’enseignement supérieur.
Certaines données croisées de plusieurs cohortes de suivi d’élèves (comme le panel DEPP en France ou les suivis longitudinaux de l’Université de Californie) révèlent que les enfants bien préparés et excellents en lecture/calcul dès leur première année d’école affichent un taux de réussite de plus de 82 % aux épreuves de fin de primaire et de collège, contre seulement 63 % pour les élèves évalués comme « vulnérables » ou fragiles au même âge. Pour ce profil d’élève solide, le taux d’abandon ou de grande difficulté au collège chute sous la barre des 2 %. À l’inverse, un élève qui ne maîtrise pas la lecture en fin de première année a près de 50 % de risques de rester en difficulté tout au long de sa scolarité. Ces probabilités de réussite s’envolent pour atteindre des sommets quasi absolus, se situant entre 90 % et 95 %, si l’enfant maîtrise ces compétences à la fin de la quatrième année d’école primaire.
Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec le test CLÉ (pour Calculer, Lire, Écrire), une toute nouvelle évaluation standardisée mise en place en Belgique francophone. Imposé à tous les élèves en début de quatrième année primaire — l’âge charnière de 9 ans —, ce dispositif sera organisé dès le début de la rentrée scolaire prochaine. Ce test a pour unique fonction de vérifier si les acquis fondamentaux des trois premières années (lecture, écriture et calcul) sont réellement solides.
Sur un autre plan, les données publiées par le National Forum on Early Childhood Policy and Programs confirment précisément qu’un dollar – ou un dinar tunisien- investi dans l’éducation de la petite enfance génère un retour sur investissement de 4 à 9 dollars – ou 4 à 9 dinars chez nous- au cours de la vie de l’élève. Ce constat macroéconomique s’articule parfaitement avec les étapes de réussite scolaire (comme la 1re et la 4e année) évoquées précédemment.
Contrairement à un placement financier classique, le rendement de l’éducation ne se mesure pas seulement en argent direct, mais en gains économiques et en économies sociales globales. La collectivité et l’individu récupèrent leur mise à travers l’augmentation des revenus futurs (gains individuels) lorsqu’un enfant qui acquiert une base solide en lecture et calcul accède à des études plus longues. Cela se traduit aussi par la baisse des coûts de remédiation (économies publiques) en évitant le redoublement des élèves au cours de leur scolarité, ainsi que par la réduction des dépenses sociales et judiciaires. Les adultes ayant bénéficié d’une excellente éducation primaire ont un recours nettement plus faible aux aides et commettent statistiquement moins d’infractions. James Heckman, prix Nobel d’économie, a d’ailleurs théorisé ce principe de rentabilité par une courbe économique mondialement célèbre et par sa fameuse maxime : Plus on investit tôt, plus le rendement est élevé.
Un déséquilibre budgétaire qui interroge
Tous les pays occidentaux, ayant bien compris cette formule, ont placé la phase primaire comme le passage obligé et le défi qu’il faut impérativement réussir pour rendre un système éducatif performant. Ils ont également compris que le travail sur cette phase reste toujours de rigueur, et que l’amélioration des compétences des enfants — principalement en lecture, en écriture et en calcul — demeure une priorité absolue pour rendre leur école, encore plus performante.
Selon les rapports successifs de l’OCDE (Regards sur l’éducation), dans des pays comme l’Islande, le Chili, le Royaume-Uni et le Luxembourg, le coût d’instruction d’un élève du primaire est quasi équivalent, sinon légèrement supérieur, à celui d’un élève du secondaire. En revanche, dans l’ensemble des pays de l’OCDE, le coût annuel d’un élève du secondaire est en moyenne plus élevé de 10 à 12 %, comparé à celui d’un élève du primaire (environ 13 400 USD pour le secondaire contre 12 000 USD pour le primaire). Cette différence provient essentiellement du coût salarial des enseignants, d’un volume horaire plus chargé au secondaire, de la nature des infrastructures et du matériel spécialisé et des taux d’encadrement différents (les classes étant parfois plus petites au secondaire).
Ce qui est très dommageable et préjudiciable, c’est que les responsables en charge de notre système éducatif, ceux qui se définissent comme experts et spécialistes du domaine et qu’on entend partout et tout le temps, dans les médias, nous harcèlent tous les jours et depuis des années avec des sujets, certes graves et dont il faut certainement parler, mais par leur manière d’aborder les choses, ils ne font qu’ajouter de l’eau au moulin.
Jamais je n’ai entendu un ministre, un responsable syndical (y compris au sein de la Fédération générale de l’enseignement de base, qui devrait au passage changer de nom) ou un de ces experts qui parlent de tout et de rien, s’arrêter sur l’importance de ce constat pour réussir le sauvetage de notre système éducatif. Pourtant, en observant la différence des coûts d’instruction d’un élève — plus de 60 % en faveur du secondaire comparé au primaire chez nous, contre seulement 10 % au niveau des pays de l’OCDE — et en lisant la documentation spécialisée, on doit absolument tout comprendre. Il n’y a pas plus assourdissant, plus aveuglant et plus frustrant que cet état de fait.
BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
jamel.tazarki
@Mr. Ridha Zahrouni!
vous écrivez. « Jamais je n’ai entendu [. . .] un de ces experts qui parlent de tout et de rien, s’arrêter sur l’importance de ce constat pour réussir le sauvetage de notre système éducatif. »
–>
Combien d’experts connaissez-vous pour oser agresser verbalement tous les experts ? 🙂