Production nationale en recul, dépendance énergétique en hausse, déficit commercial qui se creuse et facture pétrolière toujours plus exposée aux tensions géopolitiques : les chiffres révélés par le ministère de l’Industrie confirment que la vulnérabilité énergétique de la Tunisie continue de s’aggraver.
Le ministère vient de publier son rapport sur la conjoncture énergétique à fin avril 2026. Derrière les indicateurs techniques du secteur, les données dressent le portrait d’un système énergétique de plus en plus fragile, marqué par le recul continu des ressources nationales, une dépendance croissante aux importations et une exposition toujours plus forte aux fluctuations des marchés internationaux.
Au-delà du seul secteur énergétique, les chiffres publiés mettent en lumière plusieurs fragilités structurelles de l’économie tunisienne. L’érosion de la production nationale, l’augmentation des besoins énergétiques, le poids croissant des importations et la lenteur de la transition vers les énergies renouvelables alimentent un déséquilibre qui pèse directement sur les finances publiques, la balance commerciale et la souveraineté économique du pays.
Une dépendance énergétique qui continue de s’aggraver
Le signal le plus révélateur demeure l’aggravation du taux de dépendance énergétique.
À fin avril 2026, le taux de dépendance énergétique de la Tunisie a atteint près de 65%, contre environ 60% un an auparavant. Autrement dit, le pays dépend désormais de l’extérieur pour près des deux tiers de ses besoins énergétiques.
Le recul apparaît d’autant plus significatif qu’il s’inscrit dans une tendance observée depuis plusieurs années. En seulement quelques années, la Tunisie est passée d’une situation où elle produisait une part importante de l’énergie qu’elle consommait à un niveau où elle dépend désormais des importations pour près des deux tiers de ses besoins énergétiques.
La situation apparaît encore plus préoccupante lorsque l’on retire de l’équation la redevance liée au transit du gaz algérien. Dans ce cas, la dépendance énergétique du pays dépasserait désormais 70%, contre environ 69% un an auparavant.
Cette précision met en évidence une réalité souvent sous-estimée : une partie de l’équilibre énergétique tunisien repose encore sur la position géographique du pays comme territoire de transit du gaz algérien vers l’Europe plutôt que sur sa propre capacité de production.
Une production nationale qui continue de s’éroder
L’aggravation de la dépendance énergétique résulte avant tout du recul persistant des ressources nationales. Les ressources d’énergie primaire se sont établies à 1,05 million de tonnes équivalent pétrole (Mtep) à fin avril 2026, en baisse de 9% par rapport à la même période de l’année précédente. La production nationale de pétrole brut et de condensat a diminué de 7%, passant de 438 à 407 kilotonnes équivalent pétrole.
Cette baisse touche la majorité des principaux champs pétroliers du pays. Ashtart affiche une chute de 64% de sa production, Gherib recule de 44%, Franig-Baguel-Tarfa de 50%, Hasdrubal de 23% et Adam de 11%.
Quelques champs ont certes enregistré des progressions, notamment Cercina (+11%), Nawara (+13%) ou encore Oued Zar (+4%), mais ces améliorations demeurent insuffisantes pour inverser la tendance générale.
La moyenne journalière de production pétrolière est ainsi passée de 27.330 barils par jour à fin avril 2025 à 25.390 barils par jour à fin avril 2026.
Du côté du gaz naturel, la situation apparaît plus contrastée. La production nationale de gaz commercial est restée quasiment stable, avec un léger recul de 0,3%. Toutefois, cette stabilité ne suffit pas à compenser l’effondrement de la redevance sur le transit du gaz algérien, qui recule de 32% sur un an.
Au total, les ressources en gaz naturel, incluant la production nationale et le forfait fiscal, ont diminué de 13%.
Cette dégradation résulte essentiellement de l’effondrement du forfait fiscal lié au transit du gaz algérien. Celui-ci a reculé de 32% sur un an pour s’établir à 182 kilotonnes équivalent pétrole. Le rapport souligne également qu’à fin avril 2026, près de 98% de cette redevance ont été cédés à la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) pour couvrir les besoins du système électrique national. Cette évolution réduit davantage la marge de manœuvre énergétique du pays et renforce sa dépendance aux approvisionnements extérieurs.
Le ministère relève par ailleurs qu’un dépassement des prélèvements effectués par la STEG sur la part de redevance revenant à l’État tunisien a été enregistré en 2025, à hauteur de 240 millions de mètres cubes de gaz, une situation toujours en cours de régularisation. Ce détail technique illustre les tensions persistantes qui pèsent sur l’approvisionnement énergétique national.
Cette évolution confirme les difficultés persistantes du secteur amont tunisien. Le vieillissement des champs historiques, la faiblesse des investissements, la diminution progressive des activités d’exploration et l’absence de découvertes majeures continuent d’affaiblir la capacité de production nationale.
La situation est d’autant plus préoccupante que le redressement de la production nationale demeure lent alors que la demande énergétique poursuit sa progression. À défaut de nouveaux investissements significatifs ou de nouvelles découvertes commerciales, la baisse naturelle des champs historiques risque de continuer à peser sur les ressources énergétiques du pays au cours des prochaines années.
Une demande énergétique toujours orientée à la hausse
Pendant que les ressources nationales diminuent, la demande énergétique continue de progresser.
La demande d’énergie primaire a augmenté de 4% à fin avril 2026 pour atteindre plus de trois millions de tonnes équivalent pétrole. La consommation de produits pétroliers a progressé de 4%, tandis que celle du gaz naturel a également augmenté de 4%.
La structure de la demande évolue peu. Les produits pétroliers représentent 49% de la consommation énergétique nationale tandis que le gaz naturel en représente 50%. Les énergies renouvelables demeurent marginales dans l’équilibre général.
La consommation des carburants routiers continue notamment d’augmenter. Elle progresse de 5% et représente désormais près de 62% de la consommation totale des produits pétroliers.
Cette progression de la demande intervient alors même que l’économie tunisienne évolue dans un contexte de croissance modérée et d’incertitudes persistantes. Malgré le ralentissement observé dans plusieurs secteurs d’activité, les besoins énergétiques continuent d’augmenter, confirmant le caractère fortement énergivore d’une partie importante de l’économie nationale.
Cette situation traduit la forte dépendance du tissu économique tunisien aux énergies fossiles, notamment dans le transport, la production électrique, l’industrie et les usages domestiques. Elle montre également que les gains d’efficacité énergétique demeurent insuffisants pour compenser l’augmentation de la consommation.
Le secteur électrique reste à lui seul le principal consommateur de gaz naturel. Il absorbe près de 64% de la demande totale, ce qui illustre l’importance stratégique du gaz dans le fonctionnement du système énergétique tunisien.
Pour répondre à cette demande croissante, la Tunisie recourt de plus en plus aux importations de gaz algérien. Les achats de gaz naturel en provenance d’Algérie ont progressé de 12% à fin avril 2026 pour atteindre 921 kilotonnes équivalent pétrole.
La structure de l’approvisionnement national en gaz naturel révèle d’ailleurs une dépendance extérieure grandissante. La part du gaz acheté à l’Algérie est passée de 58% à 62% de l’approvisionnement total en un an. Dans le même temps, la contribution de la production nationale est passée de 27% à 26%, tandis que la part de la redevance perçue en nature et cédée à la STEG a reculé de 15% à 12%.
Autrement dit, près des deux tiers du gaz consommé en Tunisie proviennent désormais directement des achats effectués auprès de l’Algérie. Cette évolution renforce l’exposition du pays aux évolutions des marchés énergétiques internationaux et souligne l’importance stratégique de la relation énergétique tuniso-algérienne.
Une exposition croissante aux chocs internationaux
Le recul des ressources nationales et la hausse de la consommation renforcent mécaniquement la dépendance de la Tunisie aux marchés internationaux. Cette situation apparaît d’autant plus préoccupante que le contexte géopolitique mondial demeure particulièrement instable.
Le rapport du ministère souligne qu’au cours du seul mois d’avril 2026, le Brent a atteint 120,5 dollars le baril contre 67,8 dollars un an auparavant, sous l’effet de l’escalade des tensions au Moyen-Orient et des inquiétudes entourant le détroit d’Ormuz.
Sur les quatre premiers mois de l’année, le prix moyen du Brent s’est établi à 91 dollars le baril contre 74 dollars à fin avril 2025, soit une hausse de 23%.
Cette flambée intervient dans un contexte où la Tunisie dépend de plus en plus des importations pour satisfaire ses besoins énergétiques. La hausse des cours internationaux affecte désormais directement un système énergétique dont une part croissante de l’approvisionnement repose sur les achats de pétrole brut, de produits raffinés et de gaz naturel sur les marchés extérieurs.
Les tensions géopolitiques observées au Moyen-Orient prennent ainsi une dimension particulière pour la Tunisie. Toute perturbation durable des flux énergétiques mondiaux ou toute envolée prolongée des cours du pétrole et du gaz se répercute rapidement sur la facture énergétique, les besoins en devises et les équilibres budgétaires du pays.
Les importations de pétrole brut ont ainsi bondi de 381% en volume et de 372% en valeur sur un an. Les importations de produits pétroliers ont augmenté de 18% en valeur.
Même si le dinar tunisien s’est apprécié face au dollar, permettant d’atténuer partiellement l’impact de la hausse des prix internationaux, la facture énergétique demeure extrêmement sensible à l’évolution des cours mondiaux.
Le rapport relève d’ailleurs que l’amélioration du taux de change du dinar face au dollar a constitué l’un des principaux facteurs d’atténuation observés durant les quatre premiers mois de l’année. La devise tunisienne s’est appréciée d’environ 7% face au billet vert par rapport à la même période de 2025, limitant partiellement l’impact de la hausse du Brent sur les importations énergétiques.
Cette amélioration reste toutefois insuffisante pour neutraliser les effets de la flambée des prix pétroliers. La hausse des cours internationaux demeure le principal facteur pesant sur la facture énergétique du pays.
Pour une économie dont les équilibres budgétaires restent fragiles, chaque hausse durable des prix du pétrole se traduit par une pression accrue sur les besoins en devises, les dépenses publiques et les mécanismes de compensation.
Un déficit énergétique et commercial qui se creuse
Les conséquences de ces déséquilibres apparaissent clairement dans les principaux indicateurs du secteur.
En tenant compte de la redevance sur le transit du gaz algérien, le déficit du bilan énergétique a atteint près de deux millions de tonnes équivalent pétrole à fin avril 2026, contre 1,75 million un an auparavant, soit une aggravation de 13%. Sans prise en compte de cette redevance, le déficit dépasse 2,16 millions de tonnes équivalent pétrole. Cette évolution illustre l’écart croissant entre une production nationale en recul et une demande intérieure qui continue de progresser. Elle confirme également que la Tunisie s’éloigne progressivement d’une capacité de couverture autonome de ses besoins énergétiques.
Le déficit de la balance commerciale énergétique continue lui aussi de se creuser. Les exportations énergétiques ont progressé de 41% en valeur, mais cette hausse demeure insuffisante pour compenser l’augmentation des importations, qui ont progressé de 23%. Résultat : le déficit de la balance commerciale énergétique est passé de 3,55 milliards de dinars à fin avril 2025 à 4,22 milliards de dinars à fin avril 2026, soit une aggravation de 19%. Cette détérioration s’explique notamment par l’alourdissement de la facture des importations énergétiques, dans un contexte marqué à la fois par la hausse des volumes importés et par l’augmentation des cours internationaux.
La situation est d’autant plus préoccupante que l’énergie constitue l’un des principaux postes déficitaires du commerce extérieur tunisien. Le creusement du déficit énergétique contribue directement à la détérioration du déficit commercial global du pays et accentue les pressions sur les réserves en devises.
Il s’agit également d’un facteur de vulnérabilité macroéconomique puisque l’économie tunisienne doit mobiliser des ressources financières toujours plus importantes pour assurer son approvisionnement énergétique.
Une transition énergétique encore marginale
Face à ces déséquilibres, la transition énergétique progresse, mais à un rythme encore insuffisant pour modifier significativement la structure du système énergétique tunisien. La production d’électricité à partir des sources renouvelables a augmenté de 48% à fin avril 2026.
Cette progression demeure encourageante mais son poids dans l’équilibre énergétique reste limité. Les renouvelables ne représentent encore que 4% des ressources énergétiques primaires du pays.
Ce niveau demeure particulièrement faible au regard du potentiel solaire et éolien de la Tunisie ainsi que de l’ampleur du déficit énergétique national.
L’amélioration observée cette année marque néanmoins une légère accélération par rapport aux années précédentes. Pendant longtemps, la contribution des énergies renouvelables est restée marginale dans le mix énergétique national, malgré les nombreux programmes annoncés et les objectifs affichés par les pouvoirs publics.
La hausse enregistrée montre que certains projets commencent progressivement à produire leurs effets. Toutefois, le rythme de développement demeure insuffisant pour réduire de manière significative la dépendance aux hydrocarbures importés.
Les contraintes administratives, les difficultés de financement, la lenteur des procédures et les besoins importants en investissements continuent de freiner la montée en puissance du secteur.
Or, dans un contexte de dépendance énergétique croissante, le développement des énergies renouvelables apparaît de plus en plus comme un impératif économique autant qu’énergétique. Chaque mégawatt produit à partir du solaire ou de l’éolien permet potentiellement de réduire les importations de gaz naturel et d’atténuer la pression sur la balance commerciale.
La transition énergétique reste ainsi l’un des principaux leviers dont dispose la Tunisie pour améliorer durablement sa sécurité énergétique et réduire son exposition aux chocs internationaux.
Une pression persistante sur les finances publiques
Les déséquilibres énergétiques ne constituent plus seulement un problème sectoriel. Ils exercent une pression croissante sur l’ensemble des finances publiques. L’augmentation des importations énergétiques, la hausse des prix internationaux et les besoins persistants de compensation continuent d’alourdir la charge supportée par l’État.
Chaque augmentation des cours internationaux du pétrole ou du gaz se traduit mécaniquement par une hausse des besoins de financement du système énergétique national, qu’il s’agisse des mécanismes de compensation, des importations de carburants ou de l’approvisionnement en gaz destiné à la production d’électricité.
Cette réalité apparaît d’autant plus préoccupante que les finances publiques tunisiennes demeurent sous tension. Dans un contexte de déficit budgétaire élevé, de besoins de financement importants et d’endettement croissant, la capacité de l’État à absorber durablement les chocs énergétiques semble de plus en plus limitée.
L’exposition aux marchés internationaux constitue ainsi un risque budgétaire permanent. Les évolutions observées ces derniers mois au Moyen-Orient rappellent que les équilibres financiers du pays peuvent être affectés par des événements géopolitiques sur lesquels la Tunisie n’exerce aucun contrôle.
La question énergétique dépasse dès lors le simple cadre de l’approvisionnement. Elle devient un enjeu central pour la stabilité budgétaire, monétaire et financière du pays.
Une vulnérabilité devenue structurelle
Au final, les chiffres publiés dans le rapport sur la conjoncture énergétique à fin avril 2026 dépassent largement le simple cadre sectoriel. Ils confirment que les difficultés énergétiques de la Tunisie ne relèvent plus d’une situation conjoncturelle mais d’une vulnérabilité devenue structurelle.
La baisse continue de la production nationale, la dépendance croissante aux importations, l’aggravation du déficit énergétique, le creusement de la facture extérieure et la lenteur de la transition énergétique constituent désormais des facteurs permanents de fragilité économique.
Les données d’avril 2026 montrent également que les marges de sécurité dont disposait autrefois le pays continuent de se réduire. La baisse de la redevance liée au transit du gaz algérien, l’augmentation des achats de gaz à l’étranger et l’aggravation du déficit énergétique témoignent d’une dépendance extérieure qui s’installe durablement.
Dans le même temps, la hausse persistante de la demande énergétique complique davantage l’équation. Tant que la production nationale ne parviendra pas à se redresser et que les énergies renouvelables ne gagneront pas une place plus importante dans le mix énergétique, le recours aux importations continuera de s’intensifier.
La question énergétique ne concerne ainsi plus seulement l’approvisionnement du pays en pétrole ou en gaz. Elle touche directement la compétitivité de l’économie, les finances publiques, la balance des paiements et, plus largement, la capacité de la Tunisie à renforcer sa souveraineté économique dans un environnement international de plus en plus instable.
Plus qu’un simple défi sectoriel, l’énergie apparaît désormais comme l’un des principaux déterminants des équilibres économiques du pays. Les chiffres publiés par le ministère montrent qu’au-delà des fluctuations conjoncturelles des marchés, la Tunisie fait face à un défi de long terme qui nécessitera à la fois une relance de la production nationale, une accélération de la transition énergétique et une réduction progressive de sa dépendance aux ressources importées.
Sans inflexion majeure de ces tendances, la dépendance énergétique risque de continuer à se creuser, renforçant davantage l’exposition de l’économie tunisienne aux chocs extérieurs et réduisant les marges de manœuvre du pays face aux crises futures.
I.N.










