Alors qu’une vague de chaleur exceptionnelle frappe actuellement plusieurs pays d’Europe occidentale, avec des températures dépassant déjà les 40 degrés Celsius en France, la Tunisie devrait connaître un été relativement normal malgré des températures légèrement supérieures aux moyennes saisonnières. C’est ce qu’a indiqué le climatologue et professeur agrégé en géographie Ameur Bahba lors d’une intervention téléphonique accordée vendredi 19 juin 2026 à Oussama Souiai dans l’émission Echerâa Ettounsi sur Express FM. Ces prévisions interviennent toutefois dans un contexte mondial marqué par une accélération du réchauffement climatique, selon les derniers rapports publiés par le Service Copernicus sur le changement climatique (C3S) et l’initiative internationale Indicators of Global Climate Change (IGCC).
Une hausse des températures attendue en Tunisie, mais sans alerte particulière
Pour Ameur Bahba, la Tunisie ne se trouve pas au cœur du phénomène qui touche actuellement l’Europe occidentale. Le pays devrait certes enregistrer une hausse progressive des températures au cours des prochains jours, mais celle-ci demeurera globalement conforme aux caractéristiques habituelles de la saison estivale.
Selon lui, les températures devraient atteindre entre 34 et 39 degrés Celsius dans plusieurs régions de l’intérieur du pays, avec des pointes pouvant localement avoisiner les quarante degrés Celsius, notamment dans certaines zones du Nord-Ouest et du Sud. Des valeurs élevées, mais qui restent courantes durant les mois d’été.
L’expert insiste d’ailleurs sur la nécessité de distinguer les fortes chaleurs habituelles des véritables vagues de chaleur. En Tunisie, des températures de quarante degrés Celsius peuvent être enregistrées ponctuellement sans pour autant constituer un événement exceptionnel. Ce qui caractérise une canicule, explique-t-il, c’est avant tout sa durée, son étendue géographique et son intensité par rapport aux normales saisonnières.
Les modèles climatiques européens à moyen terme laissent entrevoir des températures supérieures aux moyennes saisonnières durant les mois de juillet et d’août. Toutefois, l’écart attendu resterait relativement limité.
« Les prévisions indiquent des températures supérieures aux normales d’environ un demi-degré à un degré et demi. Nous sommes encore loin des situations où les écarts atteignent trois ou quatre degrés au-dessus des moyennes », a-t-il expliqué.
Pour le climatologue, les indicateurs actuellement disponibles ne permettent pas de parler d’un été exceptionnellement chaud en Tunisie.
Ameur Bahba a également tenu à relativiser les nombreuses remarques concernant une supposée hausse inhabituelle des températures nocturnes. Selon lui, les conditions observées actuellement demeurent relativement agréables dans plusieurs régions du pays, notamment sur les côtes où les brises marines contribuent à rafraîchir l’atmosphère durant la soirée et la nuit.
Il estime que le ressenti de chaleur exprimé par certains habitants peut parfois être accentué par l’environnement urbain, les logements peu ventilés ou encore l’accumulation de chaleur dans les bâtiments. Mais à l’échelle météorologique, les températures nocturnes observées ces derniers jours ne présentent rien d’exceptionnel.
Cette relative stabilité ne signifie pas pour autant que la Tunisie échappe aux effets du changement climatique. Comme l’ensemble du bassin méditerranéen, le pays est confronté à une hausse progressive des températures moyennes et à une pression croissante sur ses ressources hydriques. Les spécialistes observent depuis plusieurs années une succession d’épisodes de sécheresse, des précipitations plus irrégulières et des périodes de chaleur plus longues qu’auparavant.
Une vague de chaleur historique s’abat sur l’Europe occidentale
La situation est en revanche bien différente de l’autre côté de la Méditerranée.
Selon Ameur Bahba, plusieurs pays d’Europe occidentale sont confrontés à un épisode de chaleur particulièrement précoce et intense, dont les conséquences pourraient se faire sentir pendant une période prolongée.
La France figure parmi les pays les plus exposés. Certaines stations météorologiques y ont déjà enregistré des températures atteignant quarante degrés Celsius dès le jeudi 18 juin 2026, alors que le pic de chaleur est attendu dans les prochains jours.
« Cette vague de chaleur ressemble, sur plusieurs aspects, à celle de 2003 », a indiqué le spécialiste, en référence à l’un des épisodes climatiques les plus meurtriers de l’histoire récente du continent européen.
La comparaison n’est pas anodine. La canicule de 2003 avait provoqué plusieurs dizaines de milliers de décès en Europe, notamment parmi les personnes âgées et les populations vulnérables.
Selon Ameur Bahba, la vague actuelle pourrait durer au moins dix jours et concerner une grande partie de l’Europe occidentale. Outre la France, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou encore certaines régions d’Italie devraient être touchés par des températures exceptionnellement élevées.
Plus inquiétant encore, les écarts par rapport aux normales saisonnières pourraient atteindre des niveaux rarement observés.
« Dans certaines régions françaises, les températures pourraient dépasser les normales de plus de quinze degrés », a-t-il affirmé.
Lundi pourrait constituer un moment charnière de cet épisode. Plusieurs modèles météorologiques laissent entrevoir la possibilité de nouveaux records de chaleur dans certaines régions françaises, avec des températures dépassant localement les 43 ou 44 degrés Celsius.
Pour les autorités sanitaires européennes, la durée de cet épisode représente l’un des principaux facteurs de risque. Les vagues de chaleur prolongées limitent les possibilités de récupération de l’organisme et augmentent significativement les risques pour les personnes fragiles.
Des records de chaleur qui se multiplient à travers le monde
Les observations de terrain rejoignent les constats dressés par les scientifiques dans les derniers rapports climatiques internationaux.
Dans son dernier bulletin climatique publié le 10 juin 2026, le Service Copernicus sur le changement climatique (C3S), programme européen de surveillance du climat mis en œuvre par le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT), indique que mai 2026 a été le deuxième mois de mai le plus chaud jamais enregistré dans le monde. La température moyenne mondiale a atteint 15,81 degrés Celsius, soit 0,55 degré au-dessus de la moyenne observée entre 1991 et 2020.
Plus préoccupant encore, la température mondiale observée en mai se situait à 1,42 degré au-dessus de la moyenne estimée pour la période préindustrielle. Les océans continuent également d’accumuler une quantité considérable de chaleur, la température moyenne de leur surface ayant atteint le deuxième niveau le plus élevé jamais enregistré pour un mois de mai.
Les scientifiques soulignent notamment la persistance de températures exceptionnellement élevées dans le Pacifique tropical, où les conditions favorables au développement d’un épisode El Niño continuent de se renforcer.
L’Europe figure parmi les régions les plus touchées par cette évolution du climat. Copernicus rappelle que le continent a connu son troisième printemps le plus chaud depuis le début des relevés et qu’une vague de chaleur exceptionnellement précoce a déjà frappé l’Europe occidentale au cours de la seconde moitié du mois de mai.
« Une vague de chaleur inhabituellement précoce et intense démontre à quelle vitesse les extrêmes climatiques deviennent la nouvelle norme plutôt que l’exception », a souligné Samantha Burgess, responsable stratégique pour le climat au Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme.
Le rapport met également en évidence la multiplication des contrastes climatiques. Tandis que certaines régions d’Europe ont subi des conditions particulièrement sèches, d’autres ont été confrontées à des épisodes d’inondations majeures, notamment en Turquie et dans certaines parties de l’Europe orientale.
Une planète qui accumule la chaleur à un rythme record
Les conclusions publiées le 11 juin 2026 par l’initiative scientifique internationale Indicators of Global Climate Change (IGCC), soutenue notamment par Copernicus et le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT), renforcent encore ce constat.
Cette évolution préoccupe particulièrement les spécialistes du climat dans le bassin méditerranéen. Considérée comme l’un des principaux « points chauds » du changement climatique, la région se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale. Les études scientifiques prévoient une augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes de sécheresse, une pression croissante sur les ressources hydriques et une multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes. Pour la Tunisie, déjà confrontée à un stress hydrique structurel, ces projections constituent un enjeu majeur pour les prochaines décennies.
Selon cette vaste étude réalisée par plus de soixante-dix scientifiques issus de dix-sept pays, le réchauffement climatique attribuable aux activités humaines a atteint 1,37 degré en 2025 par rapport à la période 1850-1900.
Les chercheurs estiment que près de la totalité du réchauffement observé au cours de la dernière décennie résulte directement des activités humaines.
Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont atteint un nouveau record en 2024 avec 56,8 milliards de tonnes équivalent CO₂, principalement sous l’effet de la consommation d’énergies fossiles.
Les concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone, de méthane et de protoxyde d’azote continuent elles aussi de progresser. Dans le même temps, le système climatique accumule toujours davantage d’énergie.
Les scientifiques s’inquiètent particulièrement de l’accélération du déséquilibre énergétique de la Terre, un indicateur qui mesure la différence entre l’énergie reçue du Soleil et celle renvoyée vers l’espace. Ce déséquilibre n’a cessé d’augmenter au cours des dernières décennies et atteint désormais des niveaux records.
Les conséquences sont déjà visibles. Le niveau moyen des mers a augmenté de 23 centimètres depuis 1901 et son rythme d’élévation continue de s’accélérer sous l’effet combiné du réchauffement des océans et de la fonte des glaces continentales.
Les vagues de chaleur marines se multiplient également. En 2025, les scientifiques ont recensé soixante-cinq jours de vagues de chaleur marines à l’échelle mondiale, un phénomène qui menace les écosystèmes océaniques, les ressources halieutiques et les communautés côtières.
Le seuil de 1,5 degré désormais en ligne de mire
L’un des enseignements les plus marquants du rapport concerne le budget carbone restant pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré.
Selon les estimations des chercheurs, l’humanité ne dispose plus que d’environ 130 milliards de tonnes de CO₂ avant d’atteindre ce seuil. Au rythme actuel des émissions mondiales, cette marge pourrait être entièrement consommée dans les trois prochaines années.
Les auteurs du rapport estiment désormais que le seuil de 1,5 degré pourrait être franchi autour de 2030 si les émissions ne diminuent pas rapidement.
Pour la Tunisie, ces projections mondiales peuvent sembler éloignées des préoccupations quotidiennes. Pourtant, les évolutions observées dans le bassin méditerranéen montrent que la région figure parmi les zones particulièrement vulnérables au changement climatique. Hausse des températures, épisodes de sécheresse plus fréquents, pression accrue sur les ressources hydriques et multiplication des événements extrêmes constituent déjà des réalités observées par les spécialistes.
Si l’été 2026 ne devrait pas connaître, selon les prévisions actuelles, de canicule exceptionnelle comparable à celle qui frappe aujourd’hui l’Europe occidentale, les signaux envoyés par la communauté scientifique convergent tous dans la même direction. Année après année, les records tombent, les océans se réchauffent, les vagues de chaleur gagnent en intensité et les marges de manœuvre se réduisent. Longtemps perçu comme une menace future, le réchauffement climatique est désormais une réalité mesurable qui redessine progressivement les saisons, les territoires et les modes de vie, de la Tunisie aux confins de l’Europe.
I.N.










