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La Tunisie des pompiers, pas des bâtisseurs

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Par Ikhlas Latif

    La Tunisie aime les surprises. Pas les bonnes surprises, celles qui récompensent l’anticipation ou la préparation. Non. Les autres. Celles qui arrivent exactement comme prévu, mais que l’on continue à présenter comme des événements imprévisibles.

    Cette semaine encore, le pays en a offert deux illustrations presque caricaturales.

    D’un côté, l’incident survenu au barrage de Mellègue. Une vanne défectueuse, des déversements d’eau, des communiqués rassurants, des autorités mobilisées pour contenir les inquiétudes. Heureusement, aucun drame n’est à déplorer. Mais à peine l’incident rendu public que le débat a pris une direction devenue familière. Celle du sabotage, du complot et de la main invisible.

    Comme souvent, certains ont préféré chercher un coupable mystérieux plutôt qu’une explication beaucoup plus banale, l’usure et le manque de vision.

    Car cela fait des années que les spécialistes alertent sur l’état des infrastructures hydrauliques du pays. Cela fait des années qu’ils parlent de maintenance insuffisante, d’investissements reportés et de vieillissement des équipements. Les barrages, comme les routes, les réseaux d’eau, les écoles ou les hôpitaux, ne sont pas des monuments éternels. Ils s’entretiennent. Ou ils se dégradent.

    Mais reconnaître cette évidence oblige à regarder la réalité en face. Le sabotage, lui, présente un avantage considérable puisqu’il dispense de toute remise en question.

    De l’autre côté, il y a eu ce qui ressemble à un classique du football tunisien. Une défaite lors du premier match de Coupe du monde, un sélectionneur limogé dans la foulée et un remplacement improvisé en pleine compétition. Comme si le problème était apparu soudainement au coup de sifflet final.

    Pourtant, personne n’a découvert les faiblesses de l’équipe cette semaine. Les insuffisances étaient visibles depuis des mois. Les hésitations aussi. Les choix contestés également. Mais comme souvent, les décisions ont été repoussées jusqu’au moment où elles deviennent inévitables. Alors on agit dans l’urgence, sous la pression, avec l’espoir qu’un changement de dernière minute accomplira ce que des mois de préparation n’ont pas permis de construire.

    Le plus frappant est que ces deux affaires n’ont strictement rien à voir. L’une concerne les infrastructures hydrauliques. L’autre le football. Pourtant, elles racontent exactement la même histoire.

    Un pays qui réagit plus qu’il n’agit

    La Tunisie est devenue un pays qui gère les conséquences avant de s’occuper des causes.

    Les signaux d’alerte sont partout. Ils sont connus, documentés, souvent répétés pendant des années. Mais ils restent suspendus dans une sorte de salle d’attente nationale jusqu’au jour où le problème éclate. À ce moment-là, l’urgence devient soudain une priorité absolue.

    Les exemples sont innombrables.

    On découvre périodiquement que les infrastructures vieillissent alors que leur vieillissement est connu depuis longtemps.

    On s’inquiète des récoltes céréalières lorsque la saison est terminée alors que la question de la sécurité alimentaire est posée depuis des décennies.

    On s’alarme de la difficulté d’accès aux soins lorsque les citoyens commencent à renoncer aux consultations ou aux traitements, alors que les signaux économiques sont visibles depuis des années.

    On parle de fuite des compétences lorsque les départs deviennent massifs, alors que les causes sont identifiées depuis longtemps.

    Même les réformes suivent souvent cette logique. Elles arrivent tard, dans la précipitation, sous la contrainte des circonstances. Puis leurs effets inattendus génèrent de nouvelles urgences qu’il faudra gérer à leur tour.

    Le paradoxe est que les Tunisiens sont loin d’être incapables d’anticiper. Les alertes existent. Les études existent. Les experts existent. Les rapports existent. Les diagnostics aussi.

    Ce qui manque, ce n’est pas l’information, mais la volonté de regarder plus loin que la prochaine urgence.

    Gouverner l’urgence

    Le problème, c’est que cette logique finit par contaminer tout le reste.

    Entre les pénuries, les importations d’urgence, les barrages qui inquiètent, les difficultés d’accès aux soins, les récoltes céréalières insuffisantes ou les finances publiques sous tension, chaque semaine apporte son lot d’incendies à éteindre. On passe d’une urgence à une autre, d’un communiqué rassurant à un autre, d’une cellule de crise à une autre.

    Les responsables passent leur temps à répondre aux crises du moment. Les citoyens passent leur temps à s’inquiéter de la prochaine. Les médias, ou ce qu’il en reste, naviguent d’une alerte à une autre, au rythme d’une actualité qui ne laisse plus aucun espace à la réflexion.

    Dans ce contexte, la planification apparaît presque comme un luxe et pendant ce temps, les questions de fond disparaissent.

    Qui planifie et parle encore de l’état réel des infrastructures dans dix ans ? De la sécurité hydrique du pays ? De l’avenir de l’école publique ? De la place de la Tunisie dans une économie mondiale qui se transforme à une vitesse vertigineuse ? Qui parle de stratégie autrement que dans les discours creux ?

    Les coupures d’eau, les routes dégradées, les écoles délabrées, les hôpitaux qui s’essoufflent, les pénuries ponctuelles, les importations de dernière minute… tout raconte la même histoire, celle d’un pays qui vit dans le présent immédiat.

    À force, on finit même par trouver cela normal. Une vanne lâche et on gère. Une filière s’effondre et on improvise. Une crise éclate et on mobilise. Puis on passe à la suivante.

    Le barrage de Mellègue et l’épisode de la Coupe du monde ne sont finalement que deux illustrations parmi d’autres. Deux rappels que l’on continue trop souvent à traiter les conséquences alors que les causes, elles, sont connues depuis longtemps.

    La Tunisie n’est pas un pays en crise, mais un pays qui a fini par considérer la crise comme son mode normal de fonctionnement. Ce qui est problématique ce n’est pas qu’un couac survienne, puisque cela arrive partout. Mais c’est le fait qu’à force de vivre dans l’urgence, on finisse par oublier qu’un pays est aussi censé préparer l’avenir.

    Aujourd’hui, nous ne gouvernons plus l’avenir. Nous administrons l’urgence.

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