Par Fahem Boukadous
Enfin, après de longs mois d’attente, le projet de plan de développement 2026-2030 est soumis à l’examen de l’Assemblée des représentants du peuple et du Conseil national des régions et des districts en vue de sa discussion et de son adoption en tant que document de référence définissant les orientations économiques et sociales de l’État pour les cinq prochaines années.
Une première remarque s’impose toutefois avant même d’aborder le contenu du document : elle concerne le contexte temporel et institutionnel dans lequel il a été élaboré.
Le plan aurait dû entrer en vigueur dès le début de l’année 2026. D’un point de vue logique et politique, il aurait donc dû être discuté et adopté avant la fin de l’année 2025 afin de constituer le cadre de référence du budget et des politiques publiques dès le premier jour de la nouvelle période de développement. Or, son élaboration et sa présentation au pouvoir législatif ont accusé un retard notable, qui s’est prolongé jusqu’au milieu de l’année 2026. Concrètement, cela signifie que près de la moitié de la première année du quinquennat s’est écoulée sans plan adopté et sans cadre de référence structurant les politiques publiques.
Ce retard ne relève pas uniquement d’une question procédurale. Il met en lumière un paradoxe fondamental de l’expérience actuelle de planification. L’État, qui a annoncé le retour de la planification comme instrument stratégique d’orientation du développement, n’a pas été en mesure de réunir les conditions temporelles et institutionnelles nécessaires pour faire de cette planification un outil d’anticipation et de décision publique. Cela soulève des interrogations légitimes quant à la capacité du plan à remplir sa fonction première : orienter les politiques publiques, plutôt que venir a posteriori ordonner et regrouper des choix dont certains sont déjà en cours d’exécution.
Sur le fond, le plan se présente comme un projet de développement juste et inclusif, fondé sur la justice sociale, l’équilibre régional et l’amélioration de la qualité de vie. Son langage politique laisse également entrevoir un retour marqué de l’État dans les sphères économique et sociale après plusieurs décennies dominées par les approches libérales et les politiques d’ajustement structurel.
Cependant, une première lecture montre que, malgré les objectifs sociaux ambitieux qu’il affiche, le document ne constitue pas une véritable rupture avec le modèle de développement qui a produit les déséquilibres actuels. Il cherche essentiellement à gérer les conséquences sociales de ce modèle et à en atténuer les effets sans s’attaquer à leurs causes structurelles.
La question centrale qui se pose à la lecture des orientations générales du plan n’est donc pas : que fera l’État pour les catégories vulnérables ? Mais plutôt : le plan modifie-t-il réellement la nature des relations entre l’État, l’économie et la société de manière à fonder un véritable État social, ou se contente-t-il d’ajouter une dimension sociale aux choix économiques existants ?
Premièrement : un État social dans le discours, mais pas dans la logique économique
Le plan mobilise abondamment les notions de justice, de solidarité, d’équité et d’égalité des chances. Il accorde également une place importante à l’éducation, à la santé, à la protection sociale et à l’emploi.
Or, l’État social ne se mesure ni au nombre de programmes sociaux ni au volume des aides destinées aux populations pauvres, mais à la nature du modèle économique sur lequel il repose.
Le document ne propose pas de révision radicale des choix économiques qui ont aggravé les inégalités au cours des dernières décennies. Il continue plutôt à miser sur la croissance et l’investissement comme principaux leviers de résolution des problèmes sociaux. Le social apparaît ici comme une conséquence de l’économique plutôt que comme son principe directeur.
L’État intervient davantage pour corriger les effets du marché que pour le réguler ou le réorienter.
Le plan reste ainsi prisonnier d’une conception selon laquelle la croissance économique engendrerait automatiquement la justice sociale, alors que l’expérience tunisienne depuis les années 1990 a montré que croissance, chômage, marginalisation et inégalités régionales peuvent parfaitement coexister.
Deuxièmement : de l’État des droits à l’État du ciblage social
L’une des principales faiblesses du plan réside dans son recours croissant à la logique du « ciblage des catégories vulnérables ». Le document met l’accent sur l’amélioration des critères d’éligibilité, l’orientation des aides vers leurs bénéficiaires légitimes et le renforcement des programmes de protection sociale.
Si ces mesures contribuent à atténuer la pauvreté, elles traduisent néanmoins un passage d’une conception fondée sur les droits sociaux universels à une conception reposant sur l’assistance sociale conditionnelle.
Dans l’État social classique, le citoyen bénéficie de droits sociaux du seul fait de sa citoyenneté. Dans une approche fondée sur le ciblage, l’accès à la protection devient conditionné par la démonstration d’un besoin ou d’une situation de vulnérabilité.
Dans cette logique, le citoyen cesse d’être titulaire d’un droit pour devenir un bénéficiaire potentiel, tandis que l’État passe du rôle de garant des droits à celui de gestionnaire de la pauvreté.
Le plan ne fonde donc pas réellement un système universel de droits sociaux ; il développe plutôt des mécanismes de gestion des catégories vulnérables dans les limites des ressources financières disponibles.
Troisièmement : reconnaître les disparités régionales sans en traiter les causes structurelles
Le plan reconnaît la persistance des déséquilibres régionaux en matière d’infrastructures, de services de santé et d’opportunités d’emploi. Il admet également le maintien des écarts sociaux et territoriaux entre les régions côtières et les régions de l’intérieur.
Toutefois, le document n’apporte pas de véritable réponse à une question essentielle : pourquoi la Tunisie a-t-elle échoué, durant des décennies, à instaurer un équilibre entre le littoral et l’intérieur du pays ?
L’analyse proposée demeure davantage descriptive qu’explicative. Les insuffisances en matière d’équipements et la faiblesse de l’investissement sont évoquées, mais sans réflexion approfondie sur la nature de la centralisation économique et politique qui a concentré richesse, pouvoir de décision et opportunités de développement dans certains espaces au détriment d’autres.
Le débat sur une redistribution radicale de l’investissement public, sur la réforme de la fiscalité locale ou sur l’octroi de véritables pouvoirs décisionnels aux régions est également absent.
Le plan traite ainsi davantage les conséquences des inégalités territoriales que leurs causes historiques et institutionnelles.
Quatrièmement : la domination de la logique du marché dans les politiques de l’emploi
À première vue, le plan place l’emploi au cœur de ses priorités. Mais à y regarder de plus près, la lutte contre le chômage est principalement envisagée à travers l’amélioration de l’employabilité, l’adaptation de la formation aux besoins des entreprises, le développement de l’initiative individuelle et de l’entrepreneuriat.
Cette approche transfère progressivement la responsabilité de l’État vers l’individu. Le chômeur n’est plus considéré comme la victime de déséquilibres structurels de l’économie nationale, mais comme une personne qui aurait besoin de davantage de formation ou d’une meilleure capacité d’intégration au marché.
Il s’agit d’une vision inspirée de la littérature néolibérale contemporaine, qui substitue au droit au travail la notion d’employabilité.
Parallèlement, le document ne traite ni d’une grande politique industrielle nationale, ni du rôle de l’État comme employeur direct, ni de projets publics capables de créer massivement des emplois dans les régions marginalisées.
Cinquièmement : le recul de la fonction universelle du service public
Malgré l’importance accordée à l’éducation et à la santé, les indicateurs figurant dans le plan révèlent la persistance de la crise structurelle que traversent les services publics.
Le système éducatif continue à faire face à des défis liés au décrochage scolaire et aux disparités régionales en matière de qualité de l’enseignement. Le secteur de la santé demeure quant à lui confronté à de fortes inégalités dans la répartition des équipements et des ressources humaines.
On constate également que le plan met fortement l’accent sur la numérisation, la gouvernance, l’amélioration de la gestion et l’efficacité administrative. Si ces outils sont importants, ils ne sauraient remplacer la nécessité d’investissements publics majeurs ni la reconstruction des capacités humaines de l’État.
La numérisation ne résout pas le manque de médecins ; la gouvernance ne remplace pas les hôpitaux ; l’amélioration de la gestion ne règle pas le problème du sous-financement.
Certaines solutions proposées apparaissent ainsi davantage comme des réponses techniques à des problèmes dont la nature est avant tout politique, financière et structurelle.
Sixièmement : l’absence de justice fiscale dans le débat sur le développement
L’un des aspects les plus frappants du plan réside dans la place importante accordée aux dépenses sociales, contrastant avec le silence quasi total sur la redistribution des richesses.
Or, l’État social ne repose pas uniquement sur la dépense publique ; il s’appuie avant tout sur un système fiscal juste permettant de financer durablement les droits sociaux.
Le document ne propose ni réforme fiscale profonde, ni réflexion claire sur la contribution des grandes fortunes au financement de la solidarité nationale. Il ne présente pas davantage de vision cohérente pour lutter contre l’évasion fiscale ou intégrer l’économie informelle dans les circuits économiques organisés.
C’est là que se révèle l’une des principales limites conceptuelles du plan : il aborde la justice sociale sous l’angle des dépenses, mais évite de la traiter sous celui de la répartition des richesses et des charges.
Septièmement : un État social sans souveraineté économique
Une lecture d’ensemble des orientations générales du plan montre que l’État est appelé à assumer des missions sociales extrêmement vastes : emploi, santé, éducation, protection sociale, équilibre régional, transition numérique et transition écologique.
Cependant, le document n’explique pas suffisamment comment l’État entend acquérir les ressources et les capacités économiques nécessaires pour remplir ces missions.
Aucune vision claire n’est proposée concernant la reconquête des instruments de pilotage économique par l’État, le développement des entreprises publiques comme moteur de développement ou la mise en place d’une nouvelle politique industrielle nationale capable de créer de la valeur ajoutée, des richesses et des emplois.
L’État se voit ainsi assigner des objectifs sociaux ambitieux tout en disposant d’outils économiques limités. Cette contradiction risque de transformer les objectifs affichés en simples engagements difficiles à concrétiser.
Conclusion : un plan de gestion de la crise sociale plus qu’un projet pour la dépasser
Au final, il est difficile de nier que ce plan accorde une place plus importante à la dimension sociale que nombre de documents de développement antérieurs. Il reconnaît explicitement les problèmes de pauvreté, de marginalisation, de chômage et de déséquilibres régionaux.
Toutefois, son essence demeure davantage celle d’un projet de gestion de la crise sociale que celle d’un projet de refondation de l’État social.
Le plan ne remet pas en cause les structures économiques profondes qui produisent les inégalités. Il ne propose ni redistribution effective des richesses et du pouvoir entre les régions et les catégories sociales, ni vision intégrée de la justice fiscale ou de la souveraineté économique, pourtant indispensables à tout État social moderne.
Sous cet angle, le plan peut être considéré comme un pas vers le dépassement de l’État néolibéral minimal, mais il ne s’élève pas encore au rang d’un projet historique capable de fonder un État social démocratique reposant sur les droits universels, la justice distributive et l’équité territoriale.
Au fond, il demeure davantage une tentative d’organiser les effets de la crise sociale qu’un projet destiné à transformer le modèle qui l’a produite.
Bio express
Fahem Boukadous, journaliste et secrétaire général du Syndicat national des journalistes tunisiens
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










