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La Tunisie face à l’explosion du trafic de drogue : les chiffres qui inquiètent

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Par Nadya Jennene

    Pendant longtemps, la Tunisie n’était perçue que comme un simple couloir de passage sur les routes du narcotrafic reliant les zones de production aux marchés européens. Aujourd’hui, ce constat appartient au passé. Les chiffres dévoilés devant l’Assemblée des représentants du peuple dressent un tableau autrement plus inquiétant : le pays est devenu une cible privilégiée des réseaux criminels internationaux et, progressivement, un véritable marché de consommation.

    Jeudi 25 juin 2026, lors d’une audition consacrée à la révision de la loi de 1992 sur les stupéfiants, les responsables sécuritaires ont livré un diagnostic particulièrement alarmant. Derrière les statistiques se dessine une réalité préoccupante : une progression continue du trafic, une diversification des substances en circulation et une emprise grandissante sur la jeunesse tunisienne.

    Les services spécialisés du ministère de l’Intérieur décrivent une criminalité qui a changé de dimension. Le phénomène ne se limite plus à quelques réseaux locaux opérant dans l’ombre. Il s’inscrit désormais dans une logique transnationale, structurée et alimentée par des organisations disposant de ressources considérables.

    L’année 2025 illustre à elle seule l’ampleur du phénomène. Plus de 15.000 affaires de stupéfiants ont été traitées par les forces de sécurité, aboutissant à l’arrestation de plus de 27.000 personnes. Parmi elles, plus de 10.000 étaient impliquées dans la vente et la distribution. Un chiffre qui témoigne d’une stratégie sécuritaire visant davantage les circuits d’approvisionnement que les simples consommateurs.

    Mais au-delà des opérations policières, ce sont les tendances de fond qui inquiètent. En une décennie, la part des affaires liées directement au trafic a connu une progression spectaculaire. Les réseaux de distribution ont renforcé leur présence sur l’ensemble du territoire, avec une concentration particulière dans le Grand Tunis et sur le littoral oriental, devenus les principaux foyers de consommation du pays. Les zones frontalières de l’Ouest, quant à elles, demeurent des axes privilégiés pour l’acheminement des marchandises illicites.

    La jeunesse apparaît comme la principale victime de cette offensive silencieuse. Les données présentées devant les députés révèlent que près de neuf trafiquants arrêtés sur dix appartiennent à la tranche d’âge comprise entre 19 et 40 ans. Une réalité qui traduit à la fois le ciblage des jeunes par les réseaux criminels et leur implication croissante dans les circuits de distribution.

    Parmi les nouvelles menaces identifiées figure l’« Erica », un comprimé psychotrope particulièrement redouté par les autorités. Fabriqué en Inde, ce produit connaît une diffusion rapide en raison de son fort pouvoir addictif. Une récente opération a permis la saisie de plus de 12 millions de comprimés, révélant l’ampleur des flux qui tentent d’atteindre le marché tunisien.

    Pour les responsables de la sûreté nationale, le problème dépasse largement le cadre du trafic de drogues. Les mêmes réseaux qui alimentent le marché des stupéfiants sont également impliqués dans le blanchiment d’argent, le trafic d’armes, la traite des êtres humains, l’immigration clandestine et, dans certains cas, le financement d’activités terroristes.

    Cette évolution marque un tournant majeur. Profitant de la position stratégique de la Tunisie au cœur du bassin méditerranéen, les organisations criminelles ont progressivement modifié leurs méthodes et leurs objectifs. Là où le territoire tunisien servait autrefois essentiellement de zone de transit, il représente désormais un marché à part entière, doté de sa propre demande et de ses propres circuits de distribution.

    Le basculement s’est accéléré après 2021 avec l’apparition massive de drogues de synthèse, la multiplication des filières d’approvisionnement et l’adaptation constante des routes de contrebande. Face à cette mutation, les saisies réalisées par les forces de l’ordre atteignent des volumes impressionnants. En dix ans, plus de 821 tonnes de substances stupéfiantes ont été interceptées.

    Par ailleurs, en dix ans, les autorités ont enregistré près de 86.600 affaires liées aux stupéfiants, contre une moyenne annuelle qui avoisinait autrefois les 2000 dossiers. Plus de 156.000 personnes ont été impliquées dans ces procédures judiciaires. Parmi elles, les consommateurs représentent la majorité, avec plus de 104.000 arrestations recensées. Là encore, la jeunesse concentre l’essentiel du phénomène : les 18-40 ans regroupent à eux seuls près de 80% des personnes interpellées.

    À travers ces chiffres, ce n’est pas seulement l’ampleur d’un trafic qui apparaît, mais le portrait d’une société confrontée à une menace qui s’enracine. Les saisies se comptent désormais en tonnes, les arrestations en dizaines de milliers et les consommateurs en centaines de milliers sur une décennie. Dans cette équation inquiétante, la jeunesse demeure la première cible.

    N.J

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