L’Union européenne s’apprête à franchir un tournant majeur dans sa politique migratoire. Sous la pression conjuguée de la montée des partis d’extrême droite, de la saturation de certains systèmes d’asile et d’une volonté politique de « reprendre le contrôle des frontières », plusieurs États membres défendent désormais la création de centres de rapatriement des migrants en dehors du territoire européen. Ces structures, appelées « hubs de retour », pourraient voir le jour dès 2026-2027 dans des pays tiers. Et parmi les pays potentiellement concernés figure la Tunisie.
Jusqu’à récemment, l’idée même d’externaliser la gestion des demandeurs d’asile était considérée comme politiquement et juridiquement sensible. Mais le contexte a profondément évolué. Selon la Première ministre danoise Mette Frederiksen, l’Europe pourrait bientôt voir émerger un premier centre de ce type hors de ses frontières.
Elle a évoqué, mardi 23 juin 2026, la formation d’une « coalition de volontaires » soutenue par la Commission européenne, avec des installations situées dans des pays non membres de l’UE. L’objectif est clair : transférer hors du territoire européen le traitement des personnes déboutées de l’asile ou en attente de décision finale, notamment celles considérées comme non éligibles au séjour mais difficilement expulsables.
En d’autres termes, ces hubs serviraient à gérer deux catégories principales : les nouveaux arrivants dont la demande est en cours d’examen, et les migrants déjà sous ordre de quitter le territoire européen mais dont le retour vers leur pays d’origine est complexe.
La dirigeante danoise a affirmé que ce dispositif pourrait devenir une réalité « dans les prochaines années », certains États visant une mise en place dès 2026-2027. Elle a insisté toutefois sur un point sensible : ces centres devraient fonctionner « dans le respect du droit international et des standards européens », même s’il reste encore flou sur le plan pratique.
Mette Frederiksen n’a pas souhaité révéler l’identité des pays tiers susceptibles d’accueillir les « hubs de retour ». Toutefois, plusieurs sources évoquent la piste de pays africains parmi les options envisagées, la Tunisie figurant régulièrement parmi les hypothèses citées.
Selon l’ancien député Majdi Karbai, au moins cinq États membres étudient la possibilité de mettre en place des centres dans des pays non européens afin d’y transférer les migrants en situation irrégulière avant leur retour vers leurs pays d’origine ou leur réadmission dans d’autres États.
Citant le Commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration, Magnus Brunner, il a avancé que parmi les pays envisagés pour accueillir ces structures figurent douze États, dont la Tunisie, aux côtés du Rwanda, du Ghana, du Sénégal, de la Libye, de la Mauritanie, de l’Égypte, de l’Ouganda, de l’Ouzbékistan, de l’Arménie, du Monténégro et de l’Éthiopie.

Ce durcissement des règles migratoires européennes s’inspire notamment de modèles d’accords déjà testés, celui mis en place par l’Italie avec l’Albanie, entre autres. Dans ce cadre, des migrants interceptés ou arrivant illégalement pourraient être transférés vers des centres situés hors de l’UE, où leur situation serait traitée sous supervision européenne.
Mais cette stratégie ne fait pas consensus. Le président français Emmanuel Macron a exprimé de fortes réserves, estimant ne pas avoir vu de modèle « fonctionnel de hubs de retour » garantissant à la fois efficacité et respect des principes fondateurs de l’Union. Selon lui, l’utilisation du budget européen pour financer de tels dispositifs pose également question.
Ce débat intervient alors que les flux migratoires vers l’Europe évoluent. Selon les données de l’agence Frontex, les entrées irrégulières dans l’Union européenne ont fortement diminué, avec environ 39.000 passages enregistrés entre janvier et mai 2026, soit une baisse proche de 40% par rapport à l’année précédente.
Cette baisse est notamment liée à la mise en œuvre du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile. Ce dispositif vise à harmoniser les procédures de contrôle aux frontières extérieures et à accélérer les procédures d’identification et de tri des arrivants.
Mais cette amélioration statistique masque une réalité plus complexe : les routes migratoires se déplacent et restent extrêmement dangereuses. Près de 1300 décès ont été recensés en Méditerranée depuis le début de l’année. Certaines routes, comme celle de la Méditerranée centrale ou de l’Afrique de l’Ouest, connaissent des variations importantes en fonction des contrôles renforcés dans certains pays partenaires.
Dans ce nouveau paysage européen, la Tunisie occupe une position stratégique. Située à moins de 150 kilomètres des côtes italiennes, elle est depuis plusieurs années un point de départ et de transit important vers l’Europe. Cette proximité géographique, combinée aux pressions migratoires régionales, en fait un partenaire clé pour toute politique d’externalisation.
L’hypothèse d’un rôle futur de la Tunisie comme « hub de retour » apparaît ainsi de plus en plus plausible dans le débat européen, même si aucune décision officielle n’a, à ce stade, été arrêtée. Pour Bruxelles, le pays présente plusieurs avantages : une coopération migratoire déjà existante avec l’UE, une expérience dans la gestion des flux irréguliers, et une position géographique stratégique en Méditerranée centrale.
Pour la Tunisie, l’enjeu est plus complexe. L’acceptation d’un tel rôle pourrait renforcer la coopération avec l’Europe, notamment en matière d’aide financière, de mobilité légale et d’investissements. Mais elle risquerait également d’exposer le pays à des tensions internes accrues, sur les plans social et diplomatique, dans un contexte déjà sensible marqué par la montée des discours de rejet et des violences à l’encontre des migrants subsahariens.
Pour l’instant, aucune décision définitive n’a été prise concernant les pays hôtes de ces futurs centres. La Commission européenne affirme être prête à examiner toute proposition « mature », mais laisse l’initiative aux États membres. Certains pays restent fermement opposés au projet, tandis que d’autres accélèrent les discussions.
Ce qui est certain, c’est que la dynamique est lancée. Entre volonté de contrôle politique, pressions électorales internes et réalités migratoires persistantes, l’Europe semble s’engager dans une nouvelle phase de sa politique migratoire.
Et dans ce nouvel équilibre, la Tunisie pourrait bien se retrouver au cœur d’un dispositif appelé à transformer durablement la gestion des migrations entre les deux rives de la Méditerranée.
N.J










