En dix ans, l’action du verrier tunisien a gagné près de 850 %. Une performance exceptionnelle qui ne relève ni de la spéculation ni d’un simple effet de mode. Les états financiers 2025 montrent qu’elle repose sur une entreprise qui exporte, investit, consolide son outil industriel et crée durablement de la valeur, tout en restant confrontée à quelques défis financiers, fiscaux et énergétiques.
Si un épargnant avait investi 10.000 dinars dans l’action Sotuver en 2016, son portefeuille vaudrait aujourd’hui près de 95.000 dinars, hors dividendes. Rares sont les sociétés tunisiennes capables d’offrir une telle création de valeur. Avec une progression de 848,7 % en dix ans et encore 111 % depuis le début de l’année 2026, selon les données historiques du site spécialisé Il Boursa, le verrier tunisien figure parmi les plus belles réussites de la Bourse de Tunis.
Une telle envolée pourrait laisser croire à un emballement spéculatif. Les états financiers arrêtés au 31 décembre 2025, publiés cette semaine, racontent pourtant une tout autre histoire : celle d’une entreprise industrielle qui accumule les performances opérationnelles depuis plusieurs années et dont la Bourse ne fait finalement que traduire la création de valeur.
Cette trajectoire n’a d’ailleurs pas échappé aux investisseurs internationaux. En avril dernier, le Conseil du marché financier a autorisé le groupe portugais BA Glass à entrer au capital de Sotuver dans le cadre d’une opération valorisant sa participation à plus de 200 millions de dinars. En décembre dernier, Business News y voyait un signal fort envoyé à l’industrie tunisienne. Les comptes 2025 montrent aujourd’hui que ce pari reposait sur des fondamentaux solides.
L’export, principal moteur de la croissance
Premier enseignement des comptes 2025 : Sotuver continue de grandir. Le chiffre d’affaires consolidé atteint 260,5 millions de dinars, contre 235,1 millions un an plus tôt, soit une progression de 10,8 %. Plus révélateur encore, 78 % des ventes sont désormais réalisées à l’international, confirmant la transformation progressive de Sotuver en acteur régional davantage qu’en simple industriel tunisien. Cette orientation lui permet de réduire sa dépendance au marché local et de profiter de la dynamique de plusieurs marchés étrangers.
Cette progression s’explique notamment par le retour à plein régime du deuxième four de production. Mis à l’arrêt pendant quatre mois en 2024 pour une importante opération de maintenance, il a fonctionné durant toute l’année 2025, permettant au groupe d’accroître sa capacité de production et de répondre à une demande internationale toujours soutenue.
Dans un contexte où nombre d’industriels tunisiens restent fortement dépendants de la demande intérieure, cette capacité à vendre près de quatre bouteilles sur cinq à l’étranger constitue un avantage concurrentiel majeur.
SGI, le pari qui commence à porter ses fruits
L’autre enseignement majeur de l’exercice concerne Sotuver Glass Industries (SGI).Créée pour accompagner la montée en puissance industrielle du groupe, cette filiale entre désormais dans une phase de pleine maturité. En 2025, Sotuver a racheté les participations détenues par Best Lease et Lloyd Tunisien, lui permettant de détenir pratiquement l’intégralité de SGI et de capter désormais l’essentiel de la valeur créée par cette filiale.
Les effets sont déjà visibles. SGI a distribué 20,4 millions de dinars de dividendes à sa maison mère. Cette remontée de trésorerie explique en grande partie le bond du résultat individuel de Sotuver SA, passé de 13,9 à 24,7 millions de dinars en un an.
Cette stratégie illustre la logique poursuivie depuis plusieurs années par le groupe : investir massivement dans son outil industriel, renforcer progressivement le contrôle de ses filiales les plus rentables, puis récupérer la totalité ou presque des bénéfices qu’elles génèrent.
L’entrée de BA Glass prend d’ailleurs tout son sens dans ce contexte. Le groupe portugais n’a pas seulement investi dans un fabricant de bouteilles en verre ; il est entré au capital d’une entreprise qui dispose désormais d’un outil industriel modernisé, fortement tourné vers l’exportation et capable de générer une rentabilité durable.

Des bénéfices solides… mais une réalité plus subtile
À première vue, les chiffres peuvent sembler contradictoires.Le bénéfice consolidé de l’ensemble du groupe recule légèrement, passant de 47,6 à 46,1 millions de dinars. Pourtant, le bénéfice revenant aux actionnaires de Sotuver progresse de plus de 10 %, à 46,1 millions de dinars contre 41,8 millions un an auparavant.
L’explication tient précisément au renforcement du contrôle sur SGI.
En réduisant presque à néant les intérêts minoritaires, Sotuver récupère désormais une part beaucoup plus importante des bénéfices générés par sa filiale. La progression du résultat revenant aux actionnaires (250 millimes par action proposés cette année) traduit donc autant l’amélioration du périmètre de consolidation que la performance économique du groupe.
La maison mère présente, elle aussi, une lecture plus nuancée qu’il n’y paraît. Son résultat d’exploitation recule de 23,6 à 21,3 millions de dinars, signe que l’activité industrielle proprement dite reste confrontée à une hausse des coûts. Si son bénéfice net progresse fortement, c’est en grande partie grâce aux 20,4 millions de dinars de dividendes reçus de SGI. Autrement dit, la création de valeur se déplace progressivement de la société mère vers son écosystème industriel intégré.
Mais le chiffre le plus impressionnant est sans doute ailleurs.
Les flux de trésorerie provenant de l’exploitation bondissent de 50,1 à 85,7 millions de dinars en une seule année. Cette capacité à transformer les bénéfices comptables en liquidités constitue l’un des meilleurs indicateurs de la qualité d’une entreprise industrielle. Sotuver ne gagne pas seulement de l’argent sur le papier : elle le génère réellement.
Des comptes certifiés, avec une observation
Les comptes de Sotuver bénéficient d’une opinion sans réserve des deux commissaires aux comptes, Achref Guermech (AMC Ernst & Young) et Mohamed Triki (In First Auditors).
Dans leurs rapports sur les comptes individuels comme consolidés, ils estiment que les états financiers présentent sincèrement, dans tous leurs aspects significatifs, la situation financière de la société et du groupe conformément aux normes comptables tunisiennes. Ils ne formulent aucune réserve susceptible de remettre en cause la fiabilité des comptes.
Les deux commissaires attirent toutefois l’attention des actionnaires sur un point précis : le contentieux fiscal opposant Sotuver Glass Industries (SGI) à l’administration fiscale. Cette observation n’affecte pas leur opinion, mais elle constitue l’un des principaux sujets de vigilance pour les exercices à venir.
Le rapport spécial apporte également un éclairage intéressant sur la gouvernance du groupe. Les commissaires y recensent plusieurs conventions réglementées conclues entre Sotuver et des sociétés liées, notamment des cautions accordées au profit de filiales dans le cadre de financements bancaires ainsi que certaines opérations avec la société mère CFI. Ils relèvent que plusieurs de ces conventions n’ont pas fait l’objet d’une autorisation préalable du conseil d’administration, comme l’exige la réglementation. Cette observation ne remet pas en cause les comptes, mais elle souligne une marge de progression sur le plan des procédures de gouvernance.
Une croissance encore financée par un recours important à la dette
Si les comptes témoignent d’une entreprise en pleine croissance, ils rappellent également que cette expansion a un coût.
L’endettement financier du groupe continue certes de diminuer. Les emprunts à long terme reculent de 172 à 159 millions de dinars, tandis que les concours bancaires et autres passifs financiers passent de 171 à 145 millions de dinars. Cette évolution va dans le bon sens, mais le niveau d’endettement demeure élevé.
Au total, la dette financière dépasse encore 300 millions de dinars, pour des capitaux propres consolidés de 186,8 millions de dinars. Ce levier financier reste important, même s’il apparaît aujourd’hui soutenable grâce à la forte capacité du groupe à générer de la trésorerie.
Cette dépendance au financement bancaire se traduit directement dans le compte de résultat.
Les charges financières nettes atteignent 32,1 millions de dinars, contre 30,8 millions un an auparavant. Elles absorbent à elles seules près de 42 % du résultat d’exploitation. Tant que les taux d’intérêt demeureront élevés, ce poste continuera donc de peser sensiblement sur la rentabilité du groupe.
Des zones de vigilance qui subsistent
La solidité des comptes ne signifie pas que tous les risques ont disparu.
La société mère a déjà provisionné 1,83 million de dinars à la suite d’un redressement fiscal portant sur l’exercice 2021. Ce dossier semble désormais correctement couvert par les comptes.La société mère a également régularisé sa situation vis-à-vis de la CNSS dans le cadre de l’amnistie sociale, en s’engageant à apurer un passif de 1,09 million de dinars selon un échéancier de 36 mois.
Le dossier le plus sensible concerne toutefois SGI. La filiale conteste un redressement fiscal de 3,7 millions de dinars. L’administration estime que SGI ne peut bénéficier des avantages liés au développement régional au motif qu’elle exercerait la même activité que sa maison mère. La direction rejette cette analyse et considère qu’il s’agit d’un investissement nouveau répondant pleinement aux conditions prévues par la loi. Estimant le risque peu probable, elle n’a constitué aucune provision à ce titre. Les commissaires aux comptes ont jugé ce litige suffisamment significatif pour attirer explicitement l’attention des actionnaires dans leur rapport. Le groupe demeure également confronté à plusieurs risques industriels.
La fabrication du verre est particulièrement énergivore et reste donc sensible à l’évolution des prix du gaz et de l’électricité. S’y ajoute une dépendance importante au calcin, ce verre recyclé utilisé comme matière première dans les fours. En 2025, 46 % du calcin externe utilisé par le groupe est importé, exposant Sotuver aux fluctuations des marchés internationaux et aux contraintes logistiques.
Conscient de ces enjeux, le groupe poursuit également sa transformation sur le plan environnemental. Après la création d’une Direction du développement durable et de l’économie circulaire, il s’est fixé plusieurs objectifs pour 2026, notamment l’augmentation de la part de verre recyclé utilisée dans sa production ainsi que l’objectif de « zéro accident avec arrêt de travail ». Sotuver reconnaît toutefois que son reporting ESG reste encore en phase de structuration et qu’il devra progressivement s’aligner sur les futures exigences européennes en matière de publication d’informations extra-financières.
Pourquoi la Bourse continue d’y croire
Une action ne gagne pas près de 850 % en dix ans par hasard.
Les investisseurs récompensent généralement les entreprises qui créent de la valeur de manière régulière. Sotuver coche aujourd’hui la plupart des critères recherchés : une croissance soutenue, une forte présence à l’export, un outil industriel modernisé, une filiale désormais pleinement intégrée, une capacité élevée à générer de la trésorerie et un actionnaire stratégique international qui conforte sa crédibilité.
La société conserve certes plusieurs défis devant elle. Son endettement demeure conséquent, le coût de son financement reste élevé et les contentieux fiscaux devront être suivis avec attention. Mais ces éléments ne remettent pas en cause la dynamique générale du groupe.
À l’heure où nombre d’entreprises tunisiennes cherchent encore leur modèle de croissance, Sotuver démontre qu’une stratégie industrielle fondée sur l’investissement, l’innovation, l’exportation et la patience peut produire des résultats remarquables.
La progression spectaculaire de son cours de Bourse n’est donc pas une anomalie. Elle est le reflet d’une entreprise qui, année après année, a su transformer ses investissements en création de valeur. Et si la Bourse récompense parfois la spéculation, elle récompense plus durablement encore la constance. Depuis dix ans, Sotuver semble en offrir l’une des plus belles démonstrations de la cote tunisienne.
Raouf Ben Hédi
Cliquer ici pour télécharger les états financiers individuels 2025 de la Sotuver
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